Continents à la dérive, Russel Banks

Ed. Actes Sud, réédition octobre 2016 avec une nouvelle traduction de Pierre Furlan, 440 pages, 23 euros.
Titre original : Continental Drift


Fin d'année 1979 à Catamount, Massachussets. C'est en rentrant chez lui un soir d'hiver que Bob Dubois jette un regard lucide et sans complaisance sur sa vie, et se rend compte ainsi de la vacuité de son existence. La trentaine arrive à grands pas et il n'a toujours pas avancé dans ses projets. Il s'était promis de ne pas devenir comme son père, mais y avance à grands pas. Réparateur de chaudière, marié et père de famille, il travaille essentiellement pour payer sa modeste maison et nourrir les siens. Il reste peu pour s'offrir des loisirs. Il n'en peut plus de cette vie étriquée dans laquelle la seule évasion qu'il s'octroie est le corps tout en rondeurs de Doris Cleeve, une alcoolique rencontrée au bar. Pourtant, il se persuade que ce n'est pas de l'adultère, mais bel et bien une escapade pour penser à autre chose une heure ou deux. Le véritable amour de sa vie, c'est Elaine qui l'attend patiemment à la maison avec les deux filles. Contrairement à Bob, elle est heureuse de cette vie modeste ; elle possède un toit, des enfants en bonne santé, et peut remplir son réfrigérateur. Alors, quand Bob lui raconte son mal-être lui annonce qu'il veut tout vendre pour commencer une nouvelle vie en Floride, elle reste sur la réserve.
"Ecoute-moi. C'est ce coin. Ce coin à la con. Il pue. Et c'est mon boulot à Abenaki, ce boulot de merde. Et c'est toute cette vie à la con. Cette vie stupide. D'un seul coup, toute cette vie m'est apparue, elle s'est montrée telle qu'elle est. (...) J'ai vue que pour moi il n'y avait pas moyen de m'en sortir. C'est comme si je revenais en arrière et je me retrouvais à être mon père. Je suis grand maintenant, et tout d'un coup, putain, voilà que je suis mon père qui fait son retour".
Bob veut rejoindre son frère Eddie, incarnation pour lui de la réussite. Eddie a ouvert un magasin de spiritueux et à investi dans l'immobilier en Floride, et à chaque fois qu'il lui téléphone, il lui fait miroiter la possibilité d'une vie meilleure en gagnant de l'argent facilement.
Alors Bob et Elaine vendent tout et partent s'installer là-bas. Le jeune homme est persuadé que la réussite l'attend, qu'il suffit d'un petit coup de pouce ; le rêve américain est à portée de main...

En Haïti, rêver est impossible ; dormir à l'abri et manger à sa faim sont des choses compliquées quand les éléments naturels se déchaînent ou si le chef local en a décidé autrement. Vanise et sa sœur n'en peuvent plus de cette vie de misère. Avec le peu d'argent que le mari de l'une leur a envoyé depuis les Etats-Unis où il s'est exilé, Vanise entreprend le voyage migratoire jusqu'à ce continent rêvé. Avec elle, son bébé et Claude son neveu adolescent. Le lecteur suit le périple clandestin long et douloureux de ces âmes en peine d'abord débarquées sur les îles Turkey, puis aux Bahamas, parquées, violées, considérées comme moins que rien par les passeurs.
"Troquer sa vie contre une autre, à ce niveau c'est échanger une absence contre une présence, un état de fait contre un destin. Ces gens-là n'essaient pas seulement d'améliorer leur sort : ils tentent d'en avoir un".
Au fur et à mesure Claude va s'endurcir tandis que Vanise se réfugie dans les loas, des esprits de la religion vaudou. Elle est persuadée que sa souffrance est voulue par les mânes ; c'est le prix à payer pour atteindre les côtes de Floride.
"Mieux vaut rester ici aux Bahamas. Oublie l'Amérique.
Mais Claude ne pourrait jamais oublier l'Amérique. Pas à présent, pas après tout ce qu'il avait subi, toutes les douleurs, les humiliations et les peurs qu'ils avait affrontées et surmontées pour l'Amérique. Un échange avait eu lieu : il en était ressorti avec une vision, et il s'y accrochait comme un marin s'agrippe à l'épave de son navire naufragé".

Vanise et Bob ne se connaissent pas, mais ont en commun d'être deux déracinés en quête d'un même rêve. Tous les deux souffrent de l'isolement affectif et dépendent des autres. Bob jalouse la réussite d'Eddie, puis recommence à l'aimer lorsque ce dernier est au bord du gouffre. Son mariage avec Elaine bat de l'aile malgré la naissance d'un troisième enfant. Ils ont troqué une vie simple et indépendante pour un mobil-home et les caprices d'un autre pour survivre. Vanise, elle, confie sa vie, celle du bébé et de Claude à des inconnus, des passeurs, des proxénètes, en échange d'un toit et de la nourriture.
"Jusqu'à ce matin, il n'est jamais arrivé au travail avec la sensation d'être heureux. Chaque jour lui a apporté une déception nouvelle, une désillusion ou le genre de frustration qui nous force à mentir pour ne pas en rendre responsable un autre que soi ; parce que, si l'on en rejette la faute sur un autre, on sera très en colère contre cet autre. Et Bob ne peut pas se permettre d'être très en colère contre son frère Eddie ; il dépend trop de lui".
A l''image de la dérive des continents, rien n'est jamais stable. Les projets de Bob s'enrayent inexorablement, le voyage de Vanise est parsemé d'embûches. Alors que l'Amérique promet la réussite à tous, rien n'est jamais acquis, et le peu qu'on obtient est au prix d'un sacrifice. Les lignes bougent sans cesse, les fossés entre les gens se creusent. Bob se perd, déteste ce qu'il devient, tandis que Vanise ne sait plus finalement pourquoi elle était partie.
"Ce n'est pas une histoire de malchance, Bob le sait, la vie n'est pas une combinaison de forces aussi irrationnelle que ça. Et même s'il n'est pas un génie, ce n'est pas une histoire de stupidité non plus, car il y a trop d'imbéciles qui se débrouillent bien dans le monde. C'est à cause des rêves. Surtout du rêve d'une nouvelle vie, de redémarrer de zéro. Plus on échange la vie qu'on connaît, celle qu'on a devant soi, qui nous est échue à la naissance par les accidents et les autres hasards de la jeunesse, plus on l'échange contre des rêves de vie nouvelle, moins on a de pouvoir. (...) C'est ainsi que quelqu'un de bien perd ce qui est bien en lui".
Et pourtant ces deux âmes à la dérive vont se rencontrer. Ce sera le séisme, le point culminant de ce roman magistral écrit en 1985 et paru une première fois en France sous le titre de Terminus Floride. Pierre Furlan nous offre une nouvelle traduction et donc la possibilité de (re)découvrir ce texte qui n'a pas pris une ride, et qui, trente ans après, propose un sujet toujours d'actualité.
Les gens partent, quittent leur pays par choix ou par obligation, persuadés par les rumeurs que "l'herbe est plus verte ailleurs", aspirant à leur part de bonheur sur cette Terre. Mais le bonheur est une illusion, un plaisir fugace qui s'obtient en bradant parfois ce qu'on a de meilleur  et les proches qui nous entourent, nous transformant ainsi en ombre de ce qu'on a été ou de ce qu'on voulait devenir.

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