Le Garçon qui n'existait pas, Sjon

Ed. Rivages, novembre 2016, traduit de l'islandais par Eric Boury, 150 pages, 16.50 euros.
Titre original : Manasteinn, Jpv Utgafa


Les chapitres courts et épurés témoignent d'une langue économe qui ne s'embarrasse pas de circonvolutions pour décrire une scène ou un lieu. Autant de flashs narratifs qui ne donnent pas le temps au lecteur d'être choqué par la crudité d'une scène ou l'ambiance morbide qui plane au dessus du ciel de Reykjavík en cette fin d'année 1918.
Car ce n'est pas tant la fin de la première guerre mondiale qui préoccupe les islandais de la capitale, mais bel et bien l'arrivée de la grippe espagnole, d'abord présentée comme un virus comme les autres pour ensuite devenir aussi dangereuse que la peste. C'est pour cela que les autorités ont décidé de fermer les cinémas, haut lieu probable de propagation du virus. Pour Manni Stein, cette fermeture a une haute valeur symbolique : les films lui permettaient de s'échapper de son quotidien, nourrissaient son intense vie intérieure.
"Et aujourd'hui, il vit sa vie dans les films. S'il ne dévore pas les images des yeux, il se les repasse sans cesse dans sa tête".
Depuis ses sept ans, il vit  avec sa grand-tante dans les combles de la maison d'une famille bourgeoise. Cette dernière ne sort plus et s'occupe à lire et relire les journaux. Manni a seize ans, a arrêté l'école, et passe ses journées entre les salles obscures et ses clients. Car Manni aime les hommes et vit son homosexualité à travers des rencontres tarifées avec des amants de passage. C'est un fait, il y prend du plaisir et ne se pose pas la question du politiquement correct. Tout juste se cache-t-il, conscient que son penchant sexuel n'est pas "autorisé" dans la société bien-pensante islandaise.

"Quelle que soit l'horreur de la situation à laquelle il est confronté, le gamin demeure impassible. Ces neuf jours durant, aucun mot ne franchit ses lèvres.
Reykjavik devient pour la première fois le reflet exact de sa vie intérieure. Et cela, il ne le confiera à personne".

Sa grande passion s'incarne en la personne de Sola Gudb, jeune fille de son âge, à la fois féminine et masculine lorsqu'elle chevauche sa moto pour traverser la ville.
"Le gamin sait qu'il est dans la nature des femmes comme Sola Gudb- et Irma Vep, son sosie français qui joue le rôle de Musidora dans Les Vampires, qu'elles ont la capacité de revêtir mille facettes et sont à la fois 'Toutes les femmes' et "La seule et unique'- même si elles portent un costume et une cravate".
Elle incarne ce qu'il recherche : liberté et indépendance. Elle est aussi excentrique qu'il est discret. A ses côtés, il a l'impression d'exister. Il n'est plus une ombre dans les rues de Reykjavik. Pour elle, il éprouve un sentiment proche du désir.

Rescapé de la grippe espagnole, il est recruté comme ambulancier à cause de sa stature solide. Avec le médecin Garibaldi et son amie Sola, il visite les maisons en quête de malades à sauver ou de corps à évacuer. Ces moments lui permettent de développer son imagination puisque le cinéma a fermé ses portes. Le jour de l'indépendance de l'Islande, il rencontre un marin danois, seul faux-pas qui aura des conséquences sur son avenir...

Manni Stein (Pierre de Lune en français) est un contemplatif. Sa peau diaphane et sa blondeur tranchent avec les lieux qui se remplissent de cadavres et les oiseaux qui se nourrissent de charognes.
"Les rues sont des béances désertes, on aperçoit furtivement çà et là quelques silhouettes fantomatiques. Ce sont de vieilles femmes, emmitouflées dans des vêtements noirs qui se sont enveloppées de châles posés les uns sur les autres pour se protéger du froid glacial. Elles ont contracté tant d'épidémies au cours de leur vie que le mal monstrueux qui se fait un festin du corps de leur descendance ne trouve rien à se mettre sous la dent dans leur vieille carcasse usée".
Avec son amie, ils sont deux anges qui parcourent les rues de la ville. Outre son homosexualité, Manni porte un secret depuis l'enfance ; il est Le Garçon qui n'existait pas et en grandissant il a trouvé d'autres moyens pour se donner le sentiment d'exister.
L'imaginaire n'a pas de limites ; il permet d'échapper à un présent pesant ou un quotidien dénué de perspectives. Grâce à ce roman Sjon donne de l'importance aux images, invoque la puissance créatrice et rend un lieu mortifère et pudibond en lieu vivant et libérateur. Manni n'est plus ce gamin différent car amoureux du cinéma, "immoral par nature [qui] transforme l'acteur en fétiche et développe des perversions chez le spectateur", ni un homosexuel c'est à dire un être qui "souffre d'un mal terrible (...) [avec] un corps tout aussi perturbé que l'âme".

LE VILLAGE (2) Les oreilles du village

Chaque mois, je vous invite à découvrir un texte inédit.




Devant, une façade de plain-pied au crépi noirci par les saisons, rien de bien extraordinaire, une petite maison de cité qui ne paye pas de mine.
Derrière, c’est tout autre chose. Ce n’est ni la pelouse agonisante à défaut d’entretien, ni le muret en briques qui penche dangereusement sur la droite, mais bien le faisceau de fils électriques déployés au-dessus du terrain qui attire l’œil. Aux quatre extrémités du jardin, des piquets de quatre mètres permettent de maintenir ce bricolage et le relient à une antenne immense dont l’accès n’est possible que par une échelle. L’ensemble donne une impression d’amateurisme, un assemblage fait de bric et de broc avec les moyens du bord. Seulement, à quoi peut bien servir tout ce bazar ? Les villageois, incrédules, s'arrêtent parfois pour observer. Car dans le Village, on n’aime pas ce qui sort de l’ordinaire, on ne sait jamais…
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Cibiste, passionné d’OVNI, ou hacker, pourquoi pas ? Toutes les hypothèses sont bonnes, des plus farfelues aux plus éclairées, pour expliquer la présence de ces câbles un peu partout. Pourtant, tout le monde connaît Robert, le propriétaire des lieux, mais comme il passe pour un illuminé, les commentaires vont bon train.
Une délégation de la mairie est bien venue lui demander de justifier l’emploi de toutes les antennes, prétextant que le voisinage se plaignait de migraines à répétitions, mais Robert leur a ouvert, les a écoutés, puis a refermé simplement la porte.
Quand un villageois se permet de lui faire une réflexion à propos de son bricolage, il sourit, ou enfin plutôt ce sont ses yeux bleu-clair qui sourient car sa longue barbe blanche mal entretenue cache ses lèvres fines. Les opinions des gens le laissent de marbre.
Enfant du village, fils d’un agriculteur respecté, il traîne sa petite silhouette massive, naturellement hâlée par les heures passées à l’extérieur. Robert a toujours été un homme discret, peu bavard, limite fuyant, et davantage depuis le décès de son épouse. Eliane, c’était toute sa vie ; elle s’est levée un matin pour préparer le café et s’est effondrée. Rupture d’anévrisme selon le médecin.
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Robert n’a jamais porté un regard attendri sur ses semblables. Jadis, il n’hésitait pas à clamer haut et fort qu’il n’aimait pas les gens. Seule Eliane le réconciliait avec eux, l’emmenant de temps en temps au club de bridge ou le forçant à aller voir du monde à l’unique café du Village. Depuis sa disparition, il a arrêté les cartes, mais va encore boire son petit noir chez Rachel, la propriétaire du bar. Malgré son naturel taciturne, Robert aime la bonhomie de cette femme que la vie n’a pas épargnée, sa discrétion, mais surtout son rire en cascade dont la mélodie imprime longtemps son oreille.

Seulement, cette petite escapade ne lui remplit pas ses journées, alors il s’est mis à bricoler son matériel de cibiste. Il a dans la tête d’écouter les villageois.
Sa retraite d’ingénieur agronome lui permet de vivre confortablement ; sa maison est payée depuis longtemps. Il est seul désormais, et aucun enfant ou petit-enfant pour égayer ses jours, alors écouter les autres c’est d’abord remplir sa maison de rires, de pleurs, de colères, d’échanges, c’est donner l’illusion qu’il est entouré. Dans son for intérieur, c’est aussi se prouver à soi-même qu’il a raison : les personnes qu’on croit connaître et apprécier ne sont en fait que des façades sociales qui s’effritent une fois qu’elles ont passées la porte de leur logis. Selon lui, la nature humaine n’a pas de limites.
Pourtant, après l’enterrement d’Eliane, quelques voisins étaient venues spontanément lui rendre visite. Ils se souciaient de son bien-être, et tentaient d’apaiser son chagrin par un geste de réconfort. Et puis, le temps a passé, les visites se sont estompées. Après la sidération du deuil, la routine avait repris le dessus, on pensait que Robert était un grand garçon, il saurait apprivoiser sa nouvelle solitude. Sauf que pour lui, c’était un saut dans l’inconnu.
Maintenant, à chaque fois qu’il croise un villageois, c’est parce qu’il est au bar de Rachel ou sur son toit en train de bricoler ses antennes. Là haut, il embrasse le Village d’un regard, et il se met à rire tout seul.
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C’est le soir que l’écoute est plus prolifique. Les gens sont rentrés du travail, ils racontent leurs journées, répondent au téléphone, font des projets pour le week-end. À force, Robert consigne tous les détails dans des carnets de moleskine noir. Il est devenu la mémoire vivante du Village mais personne n’est au courant. Et il en sait des choses. Il rit dans sa barbe quand il entend au café celui qu’il a écouté la veille raconter des boniments sur sa vie parfaite alors qu'il a passé sa soirée à justifier à son épouse les drôles de SMS qu'il reçoit.
 Car grâce à un petit logiciel, Robert peut même géolocaliser ceux qu'il écoute. S’il voulait, il pourrait faire chanter tout ce beau monde, mais à quoi bon ? En écoutant ses semblables jusqu’au bout de la nuit, il oublie pendant un temps son veuvage et sa solitude. Il éprouve même pour eux un peu d’empathie. Tant de chagrins domestiques, tant de secrets inavouables, tant de colères ! Un jour viendra, il le sent, où il faudra qu’il donne un sens à toutes ses heures passées à espionner ces gens. Ses carnets serviront à quelque chose, il en est sûr. Leurs contenus pourraient être la matière brute à un roman ou un recueil de nouvelles, mais il pense ne pas avoir le talent d’un écrivain. N’empêche, cette idée devient lancinante, et puis en y réfléchissant bien, écrire lui permettrait de ne plus voir défiler les heures, sa hantise.
Seulement, par où commencer ? Il y a tellement d’anecdotes, tellement d’histoires qui mériteraient de paraître au grand jour ! Il repense à la réflexion préférée de son collègue : « plus c’est gros, plus ça passe », assénait-il à chaque fois qu’on lui rapportait une anecdote. N’est-il pas vrai que Robert est souvent choqué par ce qu’il entend dans son casque de cibiste ? Le pire, c’est quand il identifie les voix, se sentant soudain aussi déviant qu'un voyeur. 
Alors, pourquoi ne pas écrire sur cela ? Ce serait pour lui une forme de thérapie personnelle, le moyen d’extirper de son cerveau les secrets qu'il a accumulés au fil du temps et qui deviennent bien trop lourds à porter pour lui seul.
Écrire. Mettre des mots, assembler des phrases, construire des chapitres.
Se faire éditer serait la seconde étape ; quoique à bien y réfléchir, il ne cherche pas être connu. Peut-être qu’un petit envoi en mairie, en anonyme, serait suffisant. De toute façon, il n’a plus rien à perdre, il est au crépuscule de sa vie. Autant se marrer une dernière fois.
 Pour l’instant, les pages étaient vierges, il s’agissait de les remplir.

(à suivre)





Continents à la dérive, Russel Banks

Ed. Actes Sud, réédition octobre 2016 avec une nouvelle traduction de Pierre Furlan, 440 pages, 23 euros.
Titre original : Continental Drift


Fin d'année 1979 à Catamount, Massachussets. C'est en rentrant chez lui un soir d'hiver que Bob Dubois jette un regard lucide et sans complaisance sur sa vie, et se rend compte ainsi de la vacuité de son existence. La trentaine arrive à grands pas et il n'a toujours pas avancé dans ses projets. Il s'était promis de ne pas devenir comme son père, mais y avance à grands pas. Réparateur de chaudière, marié et père de famille, il travaille essentiellement pour payer sa modeste maison et nourrir les siens. Il reste peu pour s'offrir des loisirs. Il n'en peut plus de cette vie étriquée dans laquelle la seule évasion qu'il s'octroie est le corps tout en rondeurs de Doris Cleeve, une alcoolique rencontrée au bar. Pourtant, il se persuade que ce n'est pas de l'adultère, mais bel et bien une escapade pour penser à autre chose une heure ou deux. Le véritable amour de sa vie, c'est Elaine qui l'attend patiemment à la maison avec les deux filles. Contrairement à Bob, elle est heureuse de cette vie modeste ; elle possède un toit, des enfants en bonne santé, et peut remplir son réfrigérateur. Alors, quand Bob lui raconte son mal-être lui annonce qu'il veut tout vendre pour commencer une nouvelle vie en Floride, elle reste sur la réserve.
"Ecoute-moi. C'est ce coin. Ce coin à la con. Il pue. Et c'est mon boulot à Abenaki, ce boulot de merde. Et c'est toute cette vie à la con. Cette vie stupide. D'un seul coup, toute cette vie m'est apparue, elle s'est montrée telle qu'elle est. (...) J'ai vue que pour moi il n'y avait pas moyen de m'en sortir. C'est comme si je revenais en arrière et je me retrouvais à être mon père. Je suis grand maintenant, et tout d'un coup, putain, voilà que je suis mon père qui fait son retour".
Bob veut rejoindre son frère Eddie, incarnation pour lui de la réussite. Eddie a ouvert un magasin de spiritueux et à investi dans l'immobilier en Floride, et à chaque fois qu'il lui téléphone, il lui fait miroiter la possibilité d'une vie meilleure en gagnant de l'argent facilement.
Alors Bob et Elaine vendent tout et partent s'installer là-bas. Le jeune homme est persuadé que la réussite l'attend, qu'il suffit d'un petit coup de pouce ; le rêve américain est à portée de main...

En Haïti, rêver est impossible ; dormir à l'abri et manger à sa faim sont des choses compliquées quand les éléments naturels se déchaînent ou si le chef local en a décidé autrement. Vanise et sa sœur n'en peuvent plus de cette vie de misère. Avec le peu d'argent que le mari de l'une leur a envoyé depuis les Etats-Unis où il s'est exilé, Vanise entreprend le voyage migratoire jusqu'à ce continent rêvé. Avec elle, son bébé et Claude son neveu adolescent. Le lecteur suit le périple clandestin long et douloureux de ces âmes en peine d'abord débarquées sur les îles Turkey, puis aux Bahamas, parquées, violées, considérées comme moins que rien par les passeurs.
"Troquer sa vie contre une autre, à ce niveau c'est échanger une absence contre une présence, un état de fait contre un destin. Ces gens-là n'essaient pas seulement d'améliorer leur sort : ils tentent d'en avoir un".
Au fur et à mesure Claude va s'endurcir tandis que Vanise se réfugie dans les loas, des esprits de la religion vaudou. Elle est persuadée que sa souffrance est voulue par les mânes ; c'est le prix à payer pour atteindre les côtes de Floride.
"Mieux vaut rester ici aux Bahamas. Oublie l'Amérique.
Mais Claude ne pourrait jamais oublier l'Amérique. Pas à présent, pas après tout ce qu'il avait subi, toutes les douleurs, les humiliations et les peurs qu'ils avait affrontées et surmontées pour l'Amérique. Un échange avait eu lieu : il en était ressorti avec une vision, et il s'y accrochait comme un marin s'agrippe à l'épave de son navire naufragé".

Vanise et Bob ne se connaissent pas, mais ont en commun d'être deux déracinés en quête d'un même rêve. Tous les deux souffrent de l'isolement affectif et dépendent des autres. Bob jalouse la réussite d'Eddie, puis recommence à l'aimer lorsque ce dernier est au bord du gouffre. Son mariage avec Elaine bat de l'aile malgré la naissance d'un troisième enfant. Ils ont troqué une vie simple et indépendante pour un mobil-home et les caprices d'un autre pour survivre. Vanise, elle, confie sa vie, celle du bébé et de Claude à des inconnus, des passeurs, des proxénètes, en échange d'un toit et de la nourriture.
"Jusqu'à ce matin, il n'est jamais arrivé au travail avec la sensation d'être heureux. Chaque jour lui a apporté une déception nouvelle, une désillusion ou le genre de frustration qui nous force à mentir pour ne pas en rendre responsable un autre que soi ; parce que, si l'on en rejette la faute sur un autre, on sera très en colère contre cet autre. Et Bob ne peut pas se permettre d'être très en colère contre son frère Eddie ; il dépend trop de lui".
A l''image de la dérive des continents, rien n'est jamais stable. Les projets de Bob s'enrayent inexorablement, le voyage de Vanise est parsemé d'embûches. Alors que l'Amérique promet la réussite à tous, rien n'est jamais acquis, et le peu qu'on obtient est au prix d'un sacrifice. Les lignes bougent sans cesse, les fossés entre les gens se creusent. Bob se perd, déteste ce qu'il devient, tandis que Vanise ne sait plus finalement pourquoi elle était partie.
"Ce n'est pas une histoire de malchance, Bob le sait, la vie n'est pas une combinaison de forces aussi irrationnelle que ça. Et même s'il n'est pas un génie, ce n'est pas une histoire de stupidité non plus, car il y a trop d'imbéciles qui se débrouillent bien dans le monde. C'est à cause des rêves. Surtout du rêve d'une nouvelle vie, de redémarrer de zéro. Plus on échange la vie qu'on connaît, celle qu'on a devant soi, qui nous est échue à la naissance par les accidents et les autres hasards de la jeunesse, plus on l'échange contre des rêves de vie nouvelle, moins on a de pouvoir. (...) C'est ainsi que quelqu'un de bien perd ce qui est bien en lui".
Et pourtant ces deux âmes à la dérive vont se rencontrer. Ce sera le séisme, le point culminant de ce roman magistral écrit en 1985 et paru une première fois en France sous le titre de Terminus Floride. Pierre Furlan nous offre une nouvelle traduction et donc la possibilité de (re)découvrir ce texte qui n'a pas pris une ride, et qui, trente ans après, propose un sujet toujours d'actualité.
Les gens partent, quittent leur pays par choix ou par obligation, persuadés par les rumeurs que "l'herbe est plus verte ailleurs", aspirant à leur part de bonheur sur cette Terre. Mais le bonheur est une illusion, un plaisir fugace qui s'obtient en bradant parfois ce qu'on a de meilleur  et les proches qui nous entourent, nous transformant ainsi en ombre de ce qu'on a été ou de ce qu'on voulait devenir.

REGARDS CROISES (26) Ce qu'il advint du sauvage blanc, François Garde

Ed. Folio Gallimard, août 2013, 384 pages, 7.70 euros
Prix Goncourt du Premier roman 2012

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 



Peut-on être sauvage et blanc à la fois, telle est la question possible sous-jacente de ce titre, qui promet aussi en filigrane un récit dépaysant tout en nous rappelant le mythe du bon sauvage avec Robinson Crusoé.

Tout d'abord, il y a un fait divers véridique du XIX siècle : un jeune homme de dix-huit ans, Narcisse Pelletier, mousse sur la Goélette le Saint-Paul, est abandonné par erreur sur le rivage australien alors qu'avec les autres marins il était parti se réapprovisionner en eau. Seul sur le rivage, il se persuade que sa solitude ne sera que de courte durée.
Elle durera dix-huit ans.

"Je suis Narcisse Pelletier, mousse sur la goélette le Saint-Paul" crie-t-il aux sauvages qu'ils rencontrent et qu'il se met à suivre. La tribu aborigène semble indifférente à cet homme à la peau blanche comme le lait qui supporte mal le soleil. Lorsqu'il va tomber malade, c'est une vieille femme qui va le soigner tout en ne lui attribuant aucun geste d'affection. Pour narcisse, vivre à leurs côtés est d'abord une question de survie ; il se décide donc à les observer et à comprendre leur mode de fonctionnement pour mieux s'intégrer parmi eux.
"Il devait faire le point, réfléchir, décider. A rester ainsi, ballotté par les événements et les caprices incompréhensibles des sauvages, il allait devenir fou. Il fallait qu'il arrêt un plan pour sauver sa vie, retourner à la côte et être récupéré".

Presque vingt années plus tard, un navire recueille un homme seul, nu, entièrement tatoué, incapable de communiquer dans une langue connue. Il s'avère que ce sauvage blanc est  Narcisse Pelletier, Il est confié à Octave de Vallombrun, un aristocrate baroudeur, qui va en faire son protégé et tenter de percer le mystère. Car l'ancien mousse semble être complètement amnésique de son ancienne vie : le sauvage a pris le pas sur le civilisé. Féru d'anthropologie - nous sommes à l'époque de la parution des premiers travaux de Darwin - , Vallombrun s'interroge, fait part de ses progrès avec Narcisse au président de la Société de géographie à travers des rapports écrits réguliers.
"Il n'est certes pas imbécile, j'en suis désormais tout à fait certain. Il n'apprend pas notre langue comme le ferait un nourrisson ou un étranger : il la retrouve en lui. Il redécouvre ce qu'il a toujours su puis oublié sur les plages australiennes. Je ne sais pas trop quelles conclusions en tirer".
Vallombrun a pour idée de ramener Pelletier aux siens, en Vendée, et de le faire renouer avec la civilisation. Le sauvage blanc est à la fois un protégé et un sujet d'étude.

François Garde a fait le choix d'une alternance de chapitres. D'un côté les lettres de Vallombrun adressées au président de la Société de géographie, de l'autre un récit à la première personne où Narcisse explique son abandon, son désarroi, sa rencontre, puis sa lente intégration au sein du groupe aborigène qu'il a rencontré. Des causes de son amnésie on ne saura rien, tout juste apprend-on au détour d'une lettre, que le mousse a fait de la vieille sa mère adoptive et qu'il a eu deux enfants.

Au delà du récit, François Garde, à travers ses deux personnages, raconte les a priori de l'époque sur les questions ethnologiques et anthropologiques. Vallombrun est un esprit curieux, mais persuadé que l'homme civilisé l'emporte toujours sur l'état sauvage. L'oubli de Pelletier ne peut être que traumatique car il est inimaginable d'oublier les bienfaits de la civilisation pour les préférer à une vie sauvage avec des hommes à la peau sombre. C'est pourquoi, il n'aura de cesse de ramener son protégé aux valeurs de son ancienne vie, tout en essayant  - aristocratie oblige - d'en tirer quelques avantages en société.
"Je regarde Narcisse qui regarde la mer. Quatre mois déjà que nous passons toutes nos journées ensemble. Le sauvage blanc, muet, effrayant, apeuré, est devenu ce compagnon de voyage souriant et réservé qui n'attire pas l'attention".
Et pourtant, Pelletier, au fil du temps, pourtant revenu parmi les siens et travaillant dans un phare, va garder quelques habitudes acquises au sein de son ancienne tribu, les adaptant pour s'intégrer au mieux aux nouvelles règles qu'on lui impose. De fait, en arrière plan, les valeurs du monde occidental en prennent un coup.

Narcisse Pelletier préserve quelques secrets, mais son retour à la civilisation bouscule les idées reçues de l'époque tel le fait qu'on peut être blanc de peau et rester  un sauvage dans son cœur.  
Ce qu'il advint du sauvage blanc est un roman intelligent qui plonge le lecteur dans la société du XIXème siècle encore balbutiante en connaissances anthropologiques et ethnologiques. Ce roman offre une vision pertinente des idées de l'époque et égratigne les bien-pensants qui condamnaient ce qu'ils appelaient "l'état primitif". Vallombrun a jeté les bases d'une science nouvelle.

"Peu à peu, je devinais qu'il me fallait m'éloigner de Narcisse Pelletier pour mieux y revenir. Et puisque la Science ,ne me fournit aucun outil pour comprendre cette histoire, il fallait les construire moi-même - quitte à jeter les bases d'une science nouvelle".

Lire l'article de Christine Bini

Une Epouse presque parfaite ! Laurie Colwin

Ed. Le livre de Poche, janvier 2007, traduit de l'anglais (USA) par Anne Berton, 349 pages, 6.6 euros.
(Première édition chez Autrement en 2004)
Titre original : Family Happiness


Polly a tout pour être heureuse : de l'argent, un mari qu'elle aime, deux beaux enfants, un métier qui la passionne alors qu'elle n'est même pas obligée de travailler. Polly est la  fille de Wendy et Henry Sr Solo-Miller, couple issue de la grande bourgeoisie new-yorkaise, enfermé dans des principes éducatifs et familiaux rigides. Elle s'est mariée avec Henry Demarest, brillant avocat en devenir, qui partage avec elle les mêmes valeurs familiales.
"Le foyer que Polly avait fondé avec Henry Demarest ressemblait beaucoup à celui de ses parents. Quoi de plus normal : Henry, qui venait d'une famille de Chicago similaire aux Solo-Miller, partageait avec Polly la même notion du confort, de l'ordre, et de la façon dont la vie doit être vécue. Ils croyaient à l'harmonie, à la générosité, et à une profession à haut niveau de responsabilité.
(...) Leurs quelques désaccords étaient de ceux qu'ont les gens bien assortis".
De fait, Polly conçoit la famille et son couple à travers le prisme de son éducation. Son quotidien n'est que recherche de la perfection. A force de vouloir exceller en tout, elle se perd et ne s'y retrouve plus.
"Son désarroi l'effrayait. Ce n'était pas parce qu'elle était tombée amoureuse de Lincoln. C'était ce que révélait le fait qu'elle s'autorise à tomber amoureuse : tout allait de travers".

La brèche, c'est son amant, Lincoln. Il est le premier pas de côté dans une vie construite en ligne droite. Pourtant Polly adore son mari Henry, mais depuis quelques temps, il est tellement accaparé par son travail d'avocat, qu'il néglige sa femme et ses enfants. En proie à un fort sentiment de solitude, incapable de se confier à sa mère ou à une amie, elle a cédé au charme de ce peintre solitaire et charismatique qui, lorsqu'il est à ses côtés, prend le temps de l'écouter et de l'aimer.
"Tu détestes toujours quand je dis ça, mais je me sens indigne. Ne sois pas fâché. Ma famille attache beaucoup d'importance au droit chemin. Ils croient à ce qui est bon et vrai.
- Pardonne-moi de dire ça, mais ils croient à ces choses ; toi, tu es réellement bonne et vraie. Ca me rend fou qu'ils ne sachent rien de toi. tu les laisses t'étouffer.
- Ils ne m'étouffent pas tant que ça puisque je peux venir près de toi. Je suis là dans ton lit, tout près de toi. Tu fais de moi une femme déchue".

Mais Polly est une cérébrale qui se sent prise dans la tourmente. Incapable de faire un choix car un divorce serait très mal vu par la famille Solo-Miller, la jeune femme se sent d'autant plus perdue qu'elle aime autant son époux et son amant. Désormais, il lui faut organiser son quotidien en fonction de ses deux amours.
"Après tout, l'engagement d'Henry envers elle était central, tandis que Lincoln ne pouvait pas la supporter plus de quelques heures d'affilée. Elle était mortifiée d'avoir tant besoin d'attention, mais elle n'arrivait pas à résister. Elle en manquait trop".
Alors qu'elle est sur la voie de l'acceptation de sa nouvelle double vie, elle se laisse envahir par un sentiment de révolte vis à vis des siens. Chez Polly, la révolte s'apparente à un tourbillon dans un verre d'eau, mais dans sa famille très bourgeoise, s'opposer à sa mère ou à sa belle-sœur qui envisage sa grossesse gémellaire comme une expérience initiatique, est tout à fait inédit. Or, notre héroïne presque parfaite doit en passer par là pour enfin ne plus avoir l'impression d'être l'ombre d'elle-même et avoir l'impression d'exister pour ce qu'elle est. Mais, qui est-elle vraiment finalement ?

Une Épouse presque parfaite est un roman psychologique qui entre dans le cerveau tourmenté d'une femme tiraillée entre la bienséance et ses aspirations. L'arrivée d'un amant, qui plus est artiste, est une mini-révolution  qui frise avec l'événement dramatique.
"Lincoln était une poussière dans son œil, l'élément qui détonnait. Elle souhaitait désespérément faire fonctionner à nouveau sa vie, à la façon régulière, calme et joyeuse qui avait été la sienne. Elle voulait récupérer sa vie".
Laurie Colwin écrit avec une grâce immense le conflit intérieure de cette femme qui a construit brique par brique un édifice familial qu'elle craint désormais de démolir à cause d'un adultère.
"L'amour de Polly pour Lincoln était divisé comme un diagramme en secteurs ; une partie gratitude, une partie douleur, une partie restauration, et une partie pure désir, ainsi qu'un désir d'amitié. D'une semaine à l'autre, les proportions changeaient".
Pudiquement, Polly est une femme perdue, seule, en proie à une perte de repères et d'angoisses qu'elle est incapable de juguler. On pourrait se dire "pauvre petite fille riche" lorsqu'on lit cette narration peu encline à l'action et aux rebondissements, mais on se tromperait de sujet. Car Une Épouse presque parfaite est avant tout le récit d'une rébellion domestique riche en émotions.
"La vie de famille est un dérivatif ; elle donne à tout le monde quelque chose à faire. Elle absorbe la tristesse et éponge la solitude. Elle fournit du travail, de la compagnie et de la distraction. Elle occupe les oisifs et permet à un esprit anxieux de se cacher dans un giron accueillant".
Alors, pourrait-on dire que ce roman est féminin ? Oui, sans aucun doute, tant la lectrice se retrouvera forcément dans les multiples descriptions des humeurs intimes de cette chère Polly, mais c'est avant tout une analyse limpide de la haute société américaine.

RUE DES ALBUMS (124) Dans le ventre de la Terre, Cécile Roumiguière et Fanny Ducassé

Ed. Seuil Jeunesse, octobre 2016, 32 pages, 14 euros.


Dans le ventre de la Terre est une métaphore filée sur la vie du bébé in utéro, de la conception à la naissance.
Dès le début, l'enfant est désigné :
"Dans le ventre de la Terre, il y a un enfant. Minuscule. Oublié ?"
D'abord cellule en points de suspension puis multiplication, il grandit jusqu'à ce que ses membres touchent la grotte.
La grotte, c'est le ventre arrondi de la maman, le lieu sombre et humide dans lequel il boit, se nourrit, et d'où lui parvient les sons et les odeurs de manière déformée
L'enfant est le marin expérimenté de ces lieux, il flotte et il se met à rêver de l'extérieur.
A quoi ressemble le soleil ? Qu'est-ce que le parfum d'une fleur ?

"Il n'a pas de mots, il sent.
Du bout de ses doigts, il essaie de retrouver quelque chose qu'il ne sait pas être son avenir."

L'enfant à naître est devenu un être à part entière ; il perçoit des sensations, et sans le savoir, développe de la curiosité pour le monde et cette lumière qui l'attire au dehors...

Le texte est très poétique, tout comme les illustrations de Fanny Ducassé qui a privilégiée les images oniriques remplies de détails. Ainsi la grotte de bébé devient une maison trop petite d'où il s'agit de sortir. Le monde extérieur est végétal et lumineux, venant par là s'opposer à la grotte arrondie et sombre.

Le jeune lecteur ne comprendra pas forcément le sens caché du texte et les illustrations qui l'accompagnent, c'est pourquoi, il est indispensable qu'il partage son aventure avec un adulte qui pourra lui expliquer toutes les subtilités de cet album très beau visuellement et d'une grande qualité narrative

A partir de 6 ans.

Sacrifice, Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban, octobre 2016, 368 pages, 22 euros.


1987. Une gamine noire de quatorze ans est retrouvée dans un sale état dans les sous-sols abandonnés d'une poissonnerie du New-Jersey, bâillonnée, ligotée, salie par des excréments d'animaux et des inscriptions racistes.
La victime, Sybilla Frye, accuse "des flics blancs" de l'avoir enlevée et violentée. Seulement, cette confession se fait sur un post-it destiné à la lieutenant de police Rodriguez qui se démène pour que Sybilla et sa mère acceptent de porter plainte.
"Elle allait être bien seule.
On l'avait poussée là-dedans comme on pousse une pièce de détail, une vache, un veau, un cochon, vers le toboggan d'un abattoir.
Parce que la mère, Ednetta Frye, avait exigé un policier noir. Une femme policier noire.
Noir lui avait toujours semblé un mot violent. Afro Américain était préférable. Et il y avait nègre, passé de mode.
Si elle était quoi que ce soit, elle était hispanique. Plus grossièrement Tex-mex.
Et pourtant, pour les Hispaniques américains elle était "trop blanche" : pas seulement son apparence, mais sa façon de parler, ses manières..."
Justement, Ednetta Frye, la mère de Sybilla,  refuse tout contact avec l'administration judiciaire, persuadée que cette affaire se retournera contre les siens et attirera l'attention des services sociaux. La violence, elle connaît, elle qui vit depuis des années avec Anis Schutt déjà incarcéré jadis pour avoir tué son ancienne compagne. Dans le quartier défavorisé de Pascayne, la police est l'ennemi visible ; elle est raciste, omniprésente, ce qui exacerbe les tensions raciales.

Les médias ont peu relayé cette effroyable affaire comme si cette agression était secondaire puisque la victime n'est pas "blanche". Or, elle attire l'attention des jumeaux Mudrick . le premier, Marus, est un révérend charismatique, friand des médias, qui adore récupérer des affaires potentiellement médiatiques afin de pouvoir faire sa propre publicité. En retrait, son frère est un avocat connu et reconnu qui prend en charge la défense de Sybilla. Ednetta accepte que sa fille soit mise sur le devant de la scène pour devenir le symbole des droits civiques malmenés. C'est surtout aussi une manne financière inespérée.
"Nous allons secouer la conscience de l'Amérique blanche en révélant ce qui a été fait à Sybilla Frye : votre fille est une martyre, mais elle sera bientôt une sainte".
Cependant, au fur et à mesure des manifestations en tout genre et des réunions, la vérité sur l'affaire fait son chemin. Les faits, pourtant si limpides au début, se troublent.

Sacrifice, en ce mois de novembre 2016, fait incroyablement écho avec l'actualité américaine. Ce roman pointe du doigt les tensions raciales quotidiennes entre communautés jamais vraiment réglées malgré les avancées politiques. Et pour ajouter du piment à l'ensemble, Ednetta et Sybilla Frye sont des personnages troubles, remplies de contradictions, qui se parlent avec les yeux, sans cesse opposées l'une à l'autre mais unies,. Au fur et à mesure du récit, le lecteur sent qu'elles partagent un secret indicible sans pour autant réussir à le percer, car Joyce Carol Oates brouille les pistes, retarde la vérité en invitant d'autres protagonistes par le biais du roman choral, en mettant en avant les récupérations faites sur l'affaire, au point que l'agression, pourtant point de départ de l'ensemble, va devenir secondaire pour revenir au devant de la scène dans le dernier tiers du roman.
"Les équipes de télévision autorisées à l'intérieur de l'église utilisaient des lumières aveuglantes. Au lieu de rester dans l'espace qui leur était réservé, les photographes se mirent à se déplacer pour prendre des photos au flash, certains allant même jusqu'à s'accroupir juste au-dessous de la chaire. Les yeux du révérend Mudrick rougeoyaient dans l'éclair des flashs. Il semblait consumé par une énergie intérieure, ardente".
Le chœur de voix rend ce texte profond et interroge les mentalités sur des notions fondamentales telles l'innocence, la culpabilité, la justice ou la vérité. qui sont en fait remplies de fêlures, de trous qu'il faut sans cesse colmater.

Joyce Carol Oates analyse le comportement des médias, les récupérations politiques et religieuses malsaines par de faux prophètes, et offre un incroyable portrait des jumeaux Mudrick.
L'auteure manie avec virtuose les différents registres. Les voix intérieures des personnages ajoutent de la profondeur à l'ensemble, et on ne sort pas indemne de cette lecture dont il serait faux de croire qu'il n'est que le récit d'un fait divers.

A part ça (17) Le Bazar des mauvais rêves, Stephen King

Ed. Albin Michel, traduit de l'anglais (USA) par Océane Bies et Nadine Gassie, octobre 2016, 600 pages, 23.90 euros.

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...




Stephen King écrit tous les jours, ou presque. Il n'y a que le jour de Noël qui est un jour sans. D'où l'édition prolifique, d'où la question lancinante de ses sources d'inspiration. Depuis Ecriture, l'auteur n'avait pas évoqué le sujet, ou alors au détour d'un entretien. Dans Le Bazar des mauvais rêves, recueil de vingt nouvelles inédites ou publiées une première fois puis retravaillées, il explique à chaque fois la genèse du texte présenté. Cela peut être un souvenir, un article nécrologique ou de société, un écrivain apprécié, ou simplement une scène de la vie quotidienne qui se déroule devant ses yeux, puis l'imagination fait le reste.

Comme dans tout recueil, certains récits sont plus forts que d'autres, mais on retrouve des obsessions récurrentes ou des clins d’œil à des thématiques déjà abordées. Pourtant, aucune ne s'inscrit dans un procédé de répétition.
Personnellement, j'ai beaucoup aimé trois nouvelles situées au milieu du recueil : Ur, qui transforme une tablette Kindle en porte vers des mondes parallèles (avec l'évocation d'une certaine Tour),  Herman Wouk est toujours en vie, qui plonge le lecteur dans l'Amérique profonde des défavorisés dont les protagonistes sont à mille lieues de la vie littéraire, et A la dure, qui raconte un homme refusant d'admettre le décès de sa femme.

Au détour des nouvelles, on retrouve Ça incarné non plus en clown mais en sale gamin, ou le petit dieu vert de l'agonie dont l'extraction du corps du malade ressemble à certaines scènes de La Ligne Verte. Faire référence à des œuvres passées n'est pas signe d'un creux dans l'imaginaire de l'auteur. Dans Le Bazar des mauvais rêves, on sent un Stephen King vieillissant, au sens noble du terme, qui a pris un certain recul sur sa vie, son passé, et surtout sur l'acte d'écrire. Comme la superbe couverture du livre imaginée par Nicolas Obery, le cerveau de l'écrivain américain est un chantier permanent d'idées littéraires foisonnantes sur la mort, la maladie, le mal saupoudrés de surnaturel.

Pour celles et ceux habitués à lire les nouvelles de Stephen King, peut-être ressentirez-vous comme moi qu'elles sont davantage "apaisées". Elles sont moins sanglantes, moins "tordues", et invitent à une réflexion plus globale sur les thèmes mentionnés ci-dessus, sans pour autant oublier le petit plus qui fait que Stephen King écrit du Stephen King même s'il fait référence à d'autres auteurs salués.

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Extraits choisis :

"Et puis, j'avais peur. J'avais le sentiment, j'ai toujours le sentiment, que là-bas, sur cette île, une trappe est entrouverte. De ce côté-ci de la trappe, il y a ce que nous nous plaisons à appeler "le monde réel". Et de l'autre côté, il y a toute la machinerie de l'univers, tournant à plein régime. Seul un imbécile boudait passer la main dans un tel rouage pour tenter de le stopper". (La Dune)

"Aux emplacements où auraient dû se trouver les photos, il y avait des carrés vides, chacun marqué du message Image non disponible, mais le titre de la une annonçait en grands caractères noirs : C'Est son tour. Avec ce sous-titre : Hillary Clinton prête serment et devient le 44ème Président.
On dirait qu'elle y est arrivée finalement dit Wesley. Du moins dans l'Ur 1 000 000." (Ur)

"Et elle ne s'était pas vue, à l'instant, comme moi je l'avais vue : avec le soleil brillant sur ses joues d'hiver pâles, ses paupières bleuâtres et sa bouche béante. Mais moi, j'avais vu. Et ça m'était allé droit au cœur. Elle était mon cœur, et tout ce qu'il y a dans mon cœur, je le protège. Personne ne me l'enlève". (A la dure)

RUE DES ALBUMS (123) Les Sept petits grognons, Sylvie de Mathuisieulx et Estelle Meens

Ed. Mijade, novembre 2016, 32 pages, 12 euros.


Tous les matins, c'est la même chose : maman se lève avec un grand sourire puis réveille ses sept garnements. Une fois debouts, les cris et les chamailleries commencent : on se crêpe le chignon, on pique le doudou du petit frère, on pleure, on saute sur le lit, mais rien n'entame le calme de maman qui, pour les calmer, entonne toujours le même refrain :
"Petits trésors chéris, enfilez vos habits, petits trésors dorés, c'est l'heure du petit-déjeuner".

Ils ont beau être sept, personne n'est mis de côté, chacun a ses corn flakes préférés ou un petit mot gentil. Mais, comme tous les gosses du monde, ils sont ingrats et ne voient pas que leur mère se démène pour leur bien être personnel.

Donc, pour les sept grognons "tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles" jusqu'au jour où maman, au réveil, n'a plus le sourire. Se lever a été pour elle un calvaire, se réveiller encore plus, et quand elle rentre dans la chambre de ses petits, elle crie : "C'est l'heure ! Debout, réveillez-vous ! Je suis de mauvais poil, et là c'est moi qui râle !"
C'est le monde à l'envers ! En tout cas, un silence effaré règne dans la chambrée !
D'un seul coup, plus personne pour préparer leurs habits et leur petit-déjeuner. C'est le règne de l'autonomie ! Et pendant ce temps, maman se fait un café et se plonge dans un bon roman.

Maman est-elle folle ? Maman est-elle malade ? La fratrie s'inquiète, alors ils prennent ensemble une grande décision pour que les choses reviennent comme avant ; mais cela va-t-il fonctionner ?

Construit comme un conte, cet album bienveillant démontre qu'une maman est indispensable le matin (mais pas que), mais que, elle aussi, a besoin de souffler. Les illustrations sont à l'image des sept petits grognons : vifs et en mouvement. Elles mettent du pep's à une histoire originale qui peut être comprise dès le plus jeune âge.


A partir de 3 ans.

Soudain, j'ai entendu la voix de l'eau, Hiromi Kawakami

Ed. Philippe Picquier, octobre 2016, traduit du japonais par Elizabeth Suetsugu, 212 pages, 18.50 euros.
Titre original : Suisei


"Nous sommes aujourd'hui en 2013, j'ai cinquante-cinq ans, Ryô en a cinquante-quatre. Nous ne sommes pas vraiment vieux, mais nous ne sommes plus jeunes. Je continue à me demander où est ma place en ce monde."

C'est Miyako qui se pose cette question lancinante, surtout depuis qu'elle s'est installée en 1996 avec son frère dans la maison familiale fermée depuis le décès de la mère. La fratrie avait grandi tranquillement dans ce village au pied de Tokyo, y retourner c'est laisser les souvenirs affleurer son esprit.
Miyoko se raconte ou plutôt raconte les anecdotes qui lui reviennent et les gens qu'elle a rencontrés. Son amie Nahoko revenue de cinq ans passés aux Etats-Unis et qui prononçait d'une drôle de façon Seven Up, Takeji, l'ami de la famille qui venait toujours seul les bras remplis de cadeaux, ou encore sa mère si sûre d'elle et pourtant si imprévisible au point que la petite fille doutait de la solidité du couple formé par ses parents.
Après la disparition de la mère, Miyako et son frère Ryô,si proches pourtant pendant leur enfance, se sont perdu de vue jusqu'à ce que vivre en colocation ensemble dans la maison familiale devienne pour eux une évidence, au point même de partager la même chambre.
"Le souvenir de la période où j'étais séparée de Ryô était plus vif, comme à fleur de peau. Depuis que j'ai commencé à habiter avec lui, l'apparence de Ryô qui a vieilli et que j'ai devant moi se superpose à l'image du Ryô d'autrefois, ma mémoire devient confuse, les souvenirs s'entassent et les plus lourds s'en vont stagner tout au fond".

En vieillissant, Miyako a de plus en plus la sensation de ne pas savoir mettre les mots adéquats pour décrire les sensations qu'elle ressent, comme si les mots se désagrégeaient, se disloquaient, comme si elle n'avait plus  assez de force pour exprimer les choses. Alors, ce sont les odeurs, les souvenirs, les objets qui compensent cette perte.
"Je me trouve souvent dans cet état.
Ne pas savoir n'a en soi rien d'étonnant. Je sais très bien qu'il y a une foule de choses que j'ignore. Et pourtant, je formule dans ma tête des mots pour le dire, pour bien m'assurer de la conscience que j'ai de ne pas savoir".

Après que Takeji et son père aient révélé le secret familial, Miyako et Ryô se rendent compte qu'ils ont, sans le vouloir, perpétuer  ce que leurs parents avaient mis en place. Désormais vieillissant, leur colocation ressemble en tout point à une vie de couple et, ni l'un ni l'autre ne désire changer cet état de fait. Pourtant, la nuit, il n'est pas rare que Miyako rêve de sa mère et prolonge les conversation qu'elle avait jadis avec elle avant sa maladie. Leur relation était fusionnelle ; la mère était un véritable aimant, "un peu comme si maman était un noyau autour duquel trois êtres plus ou moins flous gravitaient en permanence".

"En fin de compte, on naît et c'est comme si dès la naissance on était abandonné au milieu d'une immense lande blanche.
(...)
La mort de maman est comme la borne de ma mémoire. Ça c'était avant la mort de maman, ça, c'était après sa mort. Cela me sert de repère quand je veux vérifier quelque chose"
Une lande blanche, qu'est-ce que c'est ?
Ryô a hésité comme s'il cherchait ses mots, mais bientôt il m'a répondu :
C'est comme une étendue d'herbe sans aucune protection contre les intempéries, totalement exposée au danger, un lieu abstrait, flou, indiscernable..."

Le dernier roman de Hiromi Kawakami est la lande blanche des souvenirs et des secrets dans laquelle Miyako évolue. Cette femme qui, au fil des années, se sent de plus en plus vide, tente de trouver un sens à son existence et au choix plutôt incongru de vivre avec son frère.
"Nous ne sommes pas constitués de la signification que revêtent les événements, les choses qui se sont passées. Nous existons simplement au gré de ce qui nous arrive, nous sommes ce que nous sommes par hasard".
Pourtant, ce roman se veut être rempli de sens. Tout en douceur, l'auteure emmène le lecteur vers une vérité indicible qu'on pourrait presque accepter tant elle peut couler de source dans le contexte du récit. Nous rentrons dans l'intimité d'une famille bien particulière, un huis clos fait de sons, de sensations et de silences qui remplissent les existences des protagonistes.


Tropique de la violence, Nathacha Appanah

Ed. Gallimard, août 2016, 192 pages, 17.50 euros.


Territoire de Mayotte, cent unième département français depuis peu, île écrin perdue dans l'océan indien  entre l'archipel des Comores et l'île de la Réunion.

Je me souviens d'une amie ayant vécu là-bas qui me racontait que les petits mahorés en maternelle tiraient les cheveux blonds de sa fille en croyant que c'était de l'or. Elle faisait la queue au Shopi du coin pour un paquet d'épinards surgelés ; à force, elle avait renoncé, et était devenue la reine du système D,  tandis que son mari, brigadier chef à la PAF, remorquait tous les jours les kwassas-kwassas.
Elle me racontait aussi les couples de métropolitains qui explosaient au bout de seulement quelques semaines dans l'île, alors qu'ils semblaient être solides en Métropole.
Enfin, nous recevions des mails, surtout ceux de fin d'année, la famille en maillot de bain sur la plage, les bonnets de Noël sur la tête.

Le paradis. En apparence seulement. Depuis, deux de mes voisins ont signé trois ans aussi pour Mayotte. Ils nous appellent de temps en temps. Ils nous expliquent les violences qui ont eues lieu récemment mais que taisent les médias. Ils nous racontent aussi la misère quotidienne des clandestins, la vie "entre blancs" tant il est difficile de se fondre dans la masse, mais aussi la douceur de vivre, de prendre le temps pour tout, et cette chaleur qui poisse vos vêtements dès le matin.

"De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu'il suffira d'un rien pour qu'il s'embrase".
Nathacha Appanah raconte aussi cette île, ce territoire perdu, inconnu pour beaucoup, français pourtant mais qui tolère des situations qui seraient intolérables en Métropole. Tropique de la violence est un roman choral qui donne la voix aussi bien aux vivants qu'aux morts. Pourtant, il y a bel et bien un personnage central, Moïse, petit comorien adopté par une infirmière française, Marie, parce que sa mère l'avait abandonné à cause d'une hétérochromie oculaire qui l'a affublée d'un œil vert, l’œil des djinns.
Lorsque sa mère meurt subitement d'un AVC, Moïse perd pied. Il se sauve en ne prévenant personne, et rejoint le gang de son copain La Teigne qui vit avec les autres ados désœuvrés à Gaza, le bidonville à ciel ouvert près de la capitale, dirigé par un certain Bruce, surnom que le gamin s'est donné en hommage à son super héros préféré.
"Je ne sais pas qui a surnommé ainsi le quartier défavorisé de Kaweni, à la lisière de Mamoudzou, mais il a visé juste. Gaza c'est un bidonville, c'est un ghetto, un dépotoir, un gouffre, une favela, c'est un immense camp de clandestins à ciel ouvert, c'est une énorme poubelle fumante que l'on voit de loin.. Gaza c'est un no man's land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c'est Mayotte, Gaza c'est la France".
 A force de faim, de drogue, de vols, il en oublie sa vie d'avant. Seul son roman L'Enfant et la rivière de Henri Bosco reste le lien  avec son passé. Parfois, il se pose et relie des passages pour ne pas sombrer tout à fait. Lui qui rêvait de liberté et de vérité quand Marie était encore vivante, en paye le prix maintenant.
"Quand Stéphane me demandait pourquoi je lisais toujours le même livre, je haussais les épaules car je ne voulais pas lui expliquer que ce livre-là était comme un talisman qui me protégeait du monde réel, que les mots de ce livre que je connaissais par cœur étaient comme une prière que je disais et que  redisais et peut-être que personne ne m'entendait, peut-être que ça ne servait à rien mais qu'importe. Ouvrir ce livre, c'était comme ouvrir ma vie, cette petite vie de rien du tout sur cette île, et j'y retrouvais Marie, la maison et c'était la seule façon que j'avais trouvée pour ne pas devenir fou, pour ne pas oublier le petit garçon que j'avais été".

C'est Stéphane, un animateur social venu de métropole, qui va faire entrevoir au gamin un avenir meilleur. Seulement ses compagnons d'infortune y voient une forme de rébellion, voire même de traîtrise. Bruce n'accepte pas que Moïse prenne des libertés sans lui en parler ; leur confrontation sera terrible pour eux deux.

"Oh après tout, ce n'est peut-être qu'une vieille histoire, cent fois entendue, cent fois ressassée. L'histoire d'un pays qui brille de mille feux et que tout le monde veut rejoindre. Il y a des mots pour ça : eldorado, mirage, paradis, chimère, utopie, Lampedusa. C'est l'histoire de ces bateaux qu'on appelle ici kwassas, kwassas, ailleurs barque ou pirogue ou navire, et qui existent depuis la nuit des temps pour faire traverser les hommes pour ou contre leur gré. C'est l'histoire de ces êtres humains qui se retrouvent sur ces bateaux et on leur a donné de ces noms à ces gens-là, depuis la nuit des temps : esclaves, engagés, pestiférés, bagnards, rapatriés, Juifs, boat people, réfugiés, sans-papiers, clandestins".
Olivier, le flic, porte un regard lucide sur ce qui se joue sur l'île où il exerce. Il va tenter de protéger Moïse de la violence des jeunes de Gaza, tout en essayant de donner un sens à ces comportements extrêmes.
L'île aux parfums a un arrière goût de sang.

Tropique de la violence est un roman qui s'inscrit dans l'actualité et se nourrit d'elle pour proposer une fiction qui interpelle le lecteur. Très loin des clichés de carte postale, Nathacha Appanah ne nous épargne rien, et par le biais du roman choral, donne la voix à ceux qu'on n'entend jamais. Désormais, cette île goutte d'eau dans l'océan Indien n'est plus un nom, elle est devenue un contexte politique et social.

Et moi qui ne suis jamais allée à Mayotte, retournée par cette forte lecture, j'y penserais chaque jour en regardant la petite A. qui est arrivée dans ma classe cette année et qui m'a dit dans un souffle la semaine passée : "je suis contente, cet été je vais à Mayotte voir mes frères et le reste de la famille".


La File Indienne, Antonio Ortuno

Ed. Christian Bourgois, traduit de l'espagnol (Mexique) par Marta Martinez Valls, octobre 2016, 231 pages, 18 euros.

Glaçant



Alors qu'elle s'apprête à passer la frontière américaine avec sa fille pour un séjour à Disneyland, Irma est rappelée pour se rendre à Santa Rita où on vient de tuer froidement des réfugiés centraméricains.
Irma est assistante sociale pour la CONAMI (Commission Nationale de Migration), organisme mexicain gérant les problèmes migratoires sur le territoire. Sur le terrain de ces violences, elle doit non seulement protéger sa fille, mais aussi s'habituer à ses nouveaux collègues, dont Vidal avec qui, dès leur rencontre, se met en place un jeu de séduction. Cette relation qui s'intensifie au fil des pages est d'autant plus importante pour Irma qu'elle sort d'un mariage douloureux dans lequel son ex-mari, sous couvert d'une façade parfaite, se montrait totalitaire et manipulateur. D'ailleurs, le roman lui donne parfois la parole en le représentant comme le porte-parole des "bons citoyens", de manière tout à fait ironique.

Très vite, Irma comprend que se qui se joue à Santa Rita n'est que la partie visible de l'iceberg. Oui, le lieu est une plaque tournante de l'immigration clandestine ; oui, la population locale est de plus en plus raciste, mais cette violence extrême n'est pas le fait d'une contestation locale, mais plutôt d'un règlement de compte entre passeurs, et dans le coin, c'est La Sur qui gère le flux de clandestins.
Bien consciente qu'elle ne pourra pas mener son enquête sans aide, la jeune femme se lie avec un reporter, Joël Luna, dont l'habitude de fouiller dans ce genre d'enquête lui est précieuse. Tout en tentant d'aider Yein une des survivantes du drame, Irma avance petit à petit vers une vérité qui fait froid dans le dos, oubliant en chemin sa réserve de fonctionnaire et les règles qu'elle est censée devoir respecter.
"Tout ça, la soumission, l'abjection, le désastre, tu connais, mais savais-tu vraiment ou avais-tu jamais remarqué que les fonctionnaires avancent toujours en file indienne, une file indienne échelonnée entre le point A et le point B, ainsi que pour le retour, et qu'ils exécutent des mouvements qu'aucune personne saine d'esprit n'essaierait de reproduire".

La File indienne est un roman étrange construit à la fois comme un documentaire et une fiction parfois très violente. On y trouve, au gré des chapitres, des extraits de communications officielles de la CONAMI, des points de vue du chef des passeurs, de Vidal ou encore d'Irma, qui apparaît comme l'héroïne centrale du récit.
Avec cynisme, Antonio Arturo désigne les "bons citoyens" ceux qui, sous couvert d'affabilité, sont de monstrueux racistes capables du pire pour montrer leur supériorité raciale.
Difficile de trouver un coin de paradis dans la narration afin que le lecteur puisse reprendre sa respiration. On sort groggy de ce texte qui ne nous épargne rien et pointe du doigt la corruption locale et nationale concernant le trafic d'êtres humains.
Alors, La File indienne devient un polar noir ou progressivement la notion de bien devient complètement hors de propos.


Une Mort qui en vaut la peine, Donald Ray Pollock

Ed. Albin Michel, octobre 2016, traduit de l'anglais (USA) par Bruno Boudard, 576 pages, 22.90 euros.

Réussi



Les frères Jewett, Cane, Cob et Chimney, sont dans la galère. Depuis la mort de leur mère, accompagnés de leur père Pearl, ils vendent leurs services dans les grosses fermes entre la Géorgie et l'Alabama. Ils sont constamment dans la survie, et consommer un vrai repas est pour eux de l'ordre du fantasme.
"Partout, ils ne rencontraient que corruption et déliquescence, tandis que pour eux, les choses allaient de mal en pis. Il pria Dieu d'adoucir un peu leur quotidien, mais ils avaient beau travailler d'arrache-pied, leurs poches demeuraient désespérément vides et, malgré tous leurs efforts, ils parvenaient tout juste à éviter la famine".
Pour les faire tenir, le vieux leur promet le banquet céleste à leur mort, mais ce sont surtout La Vie et les Aventures de Bloody Bill Bucket lues par Cane à ses frères, qui font tenir la fratrie.
Quand le père Jewett meurt d'un seul coup, les jeunes gens abandonnent leur condition d'ouvriers agricoles pour préférer celui de braqueurs de banque, comme leur héros littéraire. Cane est le meneur : il est le plus censé, il sait lire, et veut éviter la violence quand c'est possible. Il protège son frère Cob, le simple d'esprit, et calme le tempérament de Chimney, excessif et obsédé sexuel. Après quelques mésaventures, c'est le jackpot, mais leurs têtes sont mises à prix. Cane pense qu'il faut faire route vers le nord et atteindre le Canada pour enfin vivre une vie tranquille. Là, leur existence passée de larbin deviendra un lointain souvenir.
"J'imagine qu'à un moment donné, ils ont fini par en avoir marre qu'on leur chie dessus. C'est ce qui se passe en général. Il n'en faut pas beaucoup pour transformer un homme en animal, affirma-t-il. Vous verrez ce que je veux dire quand vous serez sur le front".

Nous sommes en 1917, et à part les chevaux, on n'a que ses jambes pour se déplacer. Forcément le voyage est plus long. Au cours de leur périple, la fratrie va croiser des personnages hauts en couleurs qui, pour certains, sont à un croisement de leur existence et sont bien pires que le trio de braqueurs de banques.
"Tandis qu'ils lisaient la dernière offre de récompense, Cane ne cessa de scruter la limite des arbres. Ils étaient maintenant accusés de trois fois plus de meurtres et de deux fois plus de braquages de banques qu'ils n'en avaient commis".
Tout ce beau monde de pêcheurs vont et viennent, tentent d'avancer ou renoncent en se laissant envahir par leurs démons.
Quand les frères Jewett s'arrêtent à Meade, dans l'Ohio, ils deviennent les spectateurs ahuris d'une population locale aux déviances assumées.

Donald Ray Pollock prend le contrepied de son premier roman Le Diable tout le temps. bien plus noir que celui-ci. Dès le début, on sent que l'auteur s'amuse en présentant sa galerie de personnages récurrents, tous différents les uns des autres, mais tous autant border line. on est constamment dans l'excès, comme s'il n'y avait pas de limiteLe périple des frères Jewett est le fil conducteur tandis que d'autres événements se passent autour. L'humour grinçant voire noir est omniprésent. Le lecteur plonge vraiment dans l'Amérique rurale du début du vingtième siècle où beaucoup de jeunes hommes se sont enrôlés pour la guerre contre l'Allemagne, sans savoir vraiment où se situe le pays...

Il est impossible de raconter le récit tant il est foisonnant et multiple. Tout juste peut-on dire qu'il est maîtrisé de bout en bout, et par un superbe effet entonnoir, il propose un épilogue à la hauteur du reste du contenu. On ne s'ennuie jamais et Pollock confirme son talent d'écrivain.