REGARDS CROISES (25) Aquarium, David Vann

Ed. Gallmeister, dollection Nature Writing, traduit de l'anglais (USA) par Laura Derajinski, octobre 2016, 280 pages, 23 euros.

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


Plongée



Pour Caitlin, l'aquarium de Seattle est un refuge. Dès que sa journée de classe est terminée, elle court retrouver les poissons en attendant que sa mère ait terminé sa pénible journée de travail sur les docks. Le monde marin a cela d'apaisant qu'il fait oublier les soucis quotidiens, la fatigue des longues journées où on se réveille à l'aube, et plonge celui qui l'observe dans un moment suspendu où le silence est roi.

Depuis quelques temps, Caitlin n'est plus la seule habituée du lieu. Elle rencontre à chaque fois un vieil homme, qui comme elle, apprécie les jeux des lumières, la grâce des poissons, et l'incroyable richesse des couleurs. Peu à peu, une amitié se noue, et la gamine se laisse aller parfois à quelques confidences.
"Vous avez quel âge ?
Le vieil homme sourit. On dirait que tu remets en question le fait qu'on puisse m'appeler un être humain.
Désolée.
Ça ne fait rien. Je dois bien admettre que je m'interroge aussi. Si je peux à peine marcher, que je suis seul, que je suis méconnaissable, que mon visage n'a plus rien de ce qu'il était, que chaque élément y est à présent dissimulé au point que je suis une énigme, même à mes propres yeux, alors peut-on lui donner la même définition qu'avant ? Et si personne ne le voit, cet élément a-t-il une existence"?
Car la vie n'est pas facile. Sherry, la maman, élève seule sa fille dans un modeste appartement de banlieue, exploitée à la tâche dans un travail ingrat de manutentionnaire. La famille ne se limite qu'à elles deux, au grand désespoir de Caitlin qui aurait tant voulu avoir des grands-parents. Or, à ce sujet, Sherry déteste parler de sa jeunesse et des siens... Depuis quelques temps, elle fréquente un collègue, Steve, et leur relation semble sérieuse. Sherry est une mère aimante, mais a tendance a oublier que sa fille n'a que douze ans. Alors, la gamine trouve de l'affection dans son amitié avec Shalini, une copine de classe, et depuis peu, avec le monsieur rencontré à l'aquarium.
Un jour, ce dernier demande à rencontrer Sherry, mais quand Caitlin en parle à sa mère, cette dernière explose littéralement de rage, puis, quand elle se rend compte de l'identité du personnage, se transforme en furie.

Désormais, la relation entre Caitlin et sa mère va prendre un tournant radical. Sherry ne voit plus en Caitlin sa douce fille, mais une ennemie potentielle, une adulte capable de la juger sur ses actes passées. Elle ne la considère plus comme une enfant. Ce vieux monsieur est celui qui a brisé sa vie jadis, et pour lui faire comprendre, Sherry va employer des méthodes plus que radicales, mettant ainsi en péril non seulement l'équilibre de Caitlin, mais aussi le sien. Pourtant, à force de patience et de pardon, Une solution pourrait bien apparaître...
"Je restais étendue cette nuit-là à penser à ma mère, cette autre vie, une ombre de la mienne. Le poids terrible d'une dette impossible à rembourser. Que sommes-nous tenus de rembourser pour ce qui s'est déroulé avant nous, dans les générations passées ? Je n'avais aucun mot à mettre là-dessus à douze ans, rien que le poids éprouvé. Et j'y repense encore. Ce sentiment que ma ma propre vie était mise en pause jusqu'à ce que ma mère et ma grand-mère reçoivent un dédommagement".

David Vann est un habitué des page turner, commencé déjà avec son premier roman Sukkwan Island. Là, il délaisse les grands espaces américains pour inscrire son récit dans un milieu urbain froid, distant, désolé à sa façon car synonyme de misère ouvrière. Ainsi, les bassins de l'aquarium deviennent un refuge, un lieu de tous les possibles, une possibilité d'avenir meilleur.
"D'ici la fin du siècle, presque tous les poissons auront disparu. L'héritage tout entier de l'humanité ne consistera qu'en une seule chose : une ligne de substance visqueuse et rouge sur la chronologie paléo-océanographique, une époque sans coquille de carbonate de calcium qui s'étirera sur des millions d'années. La triste étendue de notre stupidité est accablante. Mais quand je contemple une méduse lunaire, sa constellation en ombrelle qui pulse dans la nuit infinie, je me dis que tout ira bien, peut-être".
L'auteur n'y va pas par quatre chemins, le face à face entre la mère et l'enfant est éprouvant, parfois d'une violence morale insoutenable, mais il faut passer par là pour bien comprendre la psychologie du personnage de Sherry.
"J'essayais de faire mieux qu'un poisson pulmoné. J'essayais de m'enfouir et de me changer en pierre. Pas dans un trou de boue séchée me laissant réapparaître aux premières pluies, mais juste mon corps changé en roche.
Tu n'as rien à ajouter ? Juste ce petit bijou de réplique et c'est tout ?
Je crus ma mère sur le point de me frapper mais elle n'en fit rien. Elle s'éloigna à grands pas, empoigna ses affaires et ouvrit la porte. On y va. Maintenant".
Aquarium est un roman sur le pardon. La jeunesse et le besoin d'amour peuvent-ils effacer les blessures du passé, et la lâcheté sans nom de celui qui aurait du être le pilier familial ?
La structure narrative est balzacienne : une montée en puissance du récit avec une exposition lente, qui prend son temps, pour ensuite dégringoler plus rapidement vers un épilogue rapide et puissant, qui ne laisse pas le temps au lecteur de reprendre son souffle. La petite Caitlin est un personnage fort, "aux épaules larges" pourrait-on dire, malgré ses douze jeunes années, mais c'est la force de sa jeunesse, et sa grande capacité à pardonner qui portent le roman du début à la fin.
"Chaque chose qui nous arrive, chacune d'elles laisse sur nous une indentation, et cette indentation restera à jamais. Chacun de nous est un accident sur pattes (...) Il n'y avait aucune limite à ce qui pouvait arriver avec ma famille".

Encore une fois, David Vann signe un roman fort, brillant, servi par la traduction de haute qualité de Laura Derajinski qui traduit ses romans depuis le premier,  et il n'hésite pas à interroger le lecteur sur ses propres démons personnels.

L'article de Christine Bini sur ce roman.