Les Années à rebours, Nadia Terranova

Ed. La Table Ronde, collection Quai Voltaire, traduit de l'italien par Romane Lafore, octobre 2016, 176 pages, 18 euros.
Titre original : Gli anni al contrario


Autopsie d'un mariage



Aurora et Giovanni, c'est l'union des contraires. Elle est l’aînée d'une famille de six enfants issus d'un père fasciste et distant, il est le petit dernier de parents communistes, enfant roi en son domaine. Pendant qu' Aurora caracole en tête de classe durant toute sa scolarité, Giovanni gère, incontestablement attiré par les idées révolutionnaires de certains de ses camarades.
C'est à la fac de philosophie qu'ils se rencontrent. Très vite, ils décident de se marier, surtout que la jeune femme est enceinte. Contre toute attente, les parents des deux familles s'entendent ; pour le père d'Aurora, c'est une bouche en moins à nourrir, et pour celui de Giovanny, la mariée est gage de stabilité, c'est elle qui va apaiser les idées saugrenues du jeune homme.

Pourtant, le mariage est synonyme pour eux de liberté. Dans leur "boîte à chaussures", leur minuscule appartement, ils refont le monde avec leur bande de copains.
"Aucun des deux n'osait avouer à l'autre l'isolement dont il se sentait victime (...) Enceinte, Aurora se sentait mise au ban. Tout se passait toujours ailleurs 'nous ne devons pas nous renfermer, martela Giovanni. La famille n'est qu'une partie d'un projet plus vaste'."
A la naissance de Mara, Aurora s'investit totalement dans son rôle de mère, tandis que Giovanni fomente un attentat pour enfin être reconnu comme révolutionnaire. Nous sommes dans les années 70, et les Brigades Rouges font parler d'elles. Le couple se déchire : Aurora aspire à une vie paisible, entre son métier d'institutrice, son mari et sa fille, alors que Giovanni rêve d'exploits, de liberté, de révolution.
"Le mariage perdait chaque jour un peu plus de sens : quitte à jouer la comédie, autant la jouer jusqu'au bout. Il cherchait en vain un modèle autour de lui. Il ne voulait pas que sa nouvelle famille ressemble à la sienne ou à celle d'Aurora".
Rempli de frustrations, il sombre dans la drogue, et même l'action des siens ne l'empêcheront pas de sombrer.
"Il n'attendaient plus les lendemains qu'ils chantent ; désormais, il chantait tout seul pour quelques billets et savourait le présent dans les voitures d'inconnus ou sur un trottoir à côté de la gare (...) Il s'évadait".
Pendant ce temps, Mara grandit en voyant un père-fantôme, décharné, pantin de lui-même. Aurora le quitte, mais le surveille de loin en loin, toujours amoureuse du jeune homme aux cheveux bouclés rencontré jadis sur les bancs de la fac...
"Giovanni se souvenait très bien du jeune homme qu'il avait été, celui dont Aurora parlait. Mais le monde était en train de changer., l'Italie moisissait, chaque mois apportait son nouveau lot de déceptions. Tout à coup, il n'avait plus envie de se justifier. Il n'avait pas à rougir d'être devenu un autre, c'est l'ancien Giovanni qui lui semblait désormais naïf et couard. A la guerre comme à la guerre, pensa-t-il".

L'histoire est cousue de fil blanc mais le récit trouve un véritable intérêt ailleurs. Nadia Terranova fait revivre les années 70 en Sicile, le bouillon révolutionnaire et les idées de liberté et de changement politique qu'on croyait pouvoir toucher du bout des doigts. Aurora et Giovanni sont le symbole du couple qui se déchire, rattrapé par la réalité d'une époque, empêtré par leurs convictions, qui, avec le temps, deviennent plus qu'illusoires. "Il suffisait que les crises de larmes d'Aurora s'espacent, que Giovanni apprenne à mieux cacher ses dépendances ; il suffisait, au fond, de faire semblant. Ils passèrent maîtres en l'art des silences opportuns, devinrent complices".
Les Années à rebours raconte la comédie du mariage, les fausses espérances, et le pardon.