L'autre qu'on adorait, Catherine Cusset

Ed. Gallimard, août 2016, 304 pages, 20 euros.

Le Princes des nuées



Thomas s'est donné la mort, et parce qu'elle veut lui rendre hommage sans doute, lui rendre sa dignité aussi, l'auteure a écrit ce livre où, par l'intermédiaire de la fiction, elle remplit les pans de vie méconnus de cet ami qu'elle adorait, tout en s'adressant à lui par un vocatif "tu" saisissant et lancinant.

Entre les deux, ce fut d'abord "une amitié érotique". Thomas avait 20 ans, Catherine 26, elle est la sœur de son meilleur ami Nicolas. Brillant, mais dilettante, il loupe Normale Sup par deux fois alors que son niveau le prédestinait à une brillante carrière littéraire. Alors, jugeant que l'éducation nationale ne veut pas de lui, il décide de tenter sa chance aux Etats-Unis, où sa grande connaissance de Proust lui offre des possibilités universitaires.
"L'Amérique a cela de merveilleux qu'il n'est jamais trop tard pour changer de voie. Comme Elisa, comme moi, tu vas t'inscrire en doctorat de lettres en postulant pour une bourse et tu deviendras professeur, pas en France, mais aux Etats-Unis où l'accès aux postes est fondé sur le mérite, où un universitaire est princièrement traité, le métier prestigieux, et la vie de l'esprit respecté".
Là bas, il y rejoint des amis, mais aussi Catherine, mariée avec un américain.
Thomas est un ambitieux, mais il ne fait que procrastiner comme un des héros de Proust : "cette habitude, vieille de tant d'années, de l'ajournement perpétuel, de ce que M. de Charlus flétrissait sous le nom de procrastination" ( La Prisonnière, 1922). Cela est dû au fait que le jeune homme est un tourbillon : il profite à fond de la vie New-yorkaise, sort, multiplie les conquêtes, ou tente de fonder quelque chose de sérieux. Seulement, l'Ivy League a des règles dont parmi elles, la plus importante, écrire et publier pour être accepté et reconnu par ses pairs.
"Peu importent la pression du marché du travail, la nécessité de terminer la thèse et de trouver un poste. Simples formalités par lesquelles il faudra passer. La vie est ailleurs : dans cette amitié de garçons joyeuse et affectueuse ; dans ces instants de vie intérieure volés au temps que Joyce appelle des épiphanies. Tu t'installeras le moins possible. Tu aimes par-dessus tout la condition de touriste et d'ami. Tu seras le braconnier du temps, le voyageur de Baudelaire au cœur léger semblable à un ballon, celui dont le désir à la forme des nuées".
A force d'imprudences, de manque d'organisation, et d'échecs amoureux, Thomas n'arrive pas à "faire son trou". Dès lors, il sillonne les campus universitaires, décrochant des postes de professeur de français, qui au fil du temps, ne sont plus à la hauteur ni de ses ambitions, ni de son niveau littéraire.

Thomas "se gâche", c'est incontestable et il en est conscient. Les allers-retours à Paris n'y changent rien. Ses confidences à Catherine non plus. Elle a une vie bien remplie, stable, tout le contraire de son ami.
"Un après-midi de novembre où tu me retrouves dans un café du Village, tu me révèles ce que tu n'as dit à personne : tu es parfois sujet à des accès de dépression pendant lesquels ta vision du monde est d'un pessimisme absolu. C'est le cas en ce moment. Tu as hésité à me parler de cette humeur qui envahit ta vie telle une marée noire et tue en toi tout désir, de ce vide qui t'engloutit comme des sables mouvants. En nommant ce néant, tu tentes de lui donner une existence, de le mettre à distance, de construire une défense".
Quand Thomas perd sa mère, il perd son meilleur soutien, "celle qu'il adorait" même s'il la voyait peu.  Au vu de ses amis et sa famille, il est le seul à ne pas s'être posé comme on dit. Peu à peu, cette clairvoyance l'enfonce dans la déréliction : le jeune homme vit des moments exaltés qui se terminent par des abîmes de solitude accompagnés par d'étranges obsessions ; il ne gère plus rien et vit au jour le jour. "L'autre qu'on adorait" devient l'ombre de lui-même, persuadé que la force de son désir de réussir le condamne à perdre...

L'autre qu'on adorait est le témoignage d'un échec programmé. Diagnostiqué bipolaire assez tard, Thomas a tenté de se soigner pour "dénouer les nœuds qu'on ne peut pas démêler seul", or le réduire à ce mal serait une grotesque erreur. C'est pourquoi Catherine Cusset, en écrivant ce livre, redonne de l'épaisseur à un ami qui possédait toutes les cartes en mains pour réussir et flamboyer, mais qui n'a su que se consumer à petits feux.
L'emploi du "tu" forcément posthume met mal à l'aise, puis on s'y habitue. Ce choix narratif pourrait être perçu comme un jugement après coup, alors qu'il n'est que la possibilité de faire revivre celui qui n'est plus, celui dont les souvenirs s'effacent avec le temps, comme l'explique la chanson de Léo Ferré dont est extrait le titre.
"Tu sais, Catherine, les gens ont quand même une vie intérieure" lui avait répondu Thomas après la lecture d'un manuscrit où l'auteure avait écrit un portrait au vitriol du jeune homme. L'image qu'il laissait paraître était tellement en décalage avec sa réflexion, son raisonnement, ses connaissances, que Thomas n'a plus su comment faire pour continuer à vivre dignement sans se dégoûter soi-même.

Ce dernier roman de Catherine Cusset - c'est bien un roman car la fiction y tient une large place - se veut être un hommage à celui qui  manque quotidiennement. Mais il est aussi le témoignage impuissant de l'entourage qui n'a pas su, voulu, ou pu apporter son aide ou son soutien à cet ami, ce frère, ce fils si différent.
" Tu étais pathétique. Voilà à quoi je pensais au moment où tu me faisais part de ta souffrance.
Tu as beau t'indigner, tes larmes coulent sur la feuille. Un échec amoureux ou professionnel  après l'autre, tu te prends en pleine face, comme une claque, une minable image de toi. Tu apparais comme un pauvre type, un bouffon, un raté. Le seul sentiment noble que je décris, c'est mon propre chagrin d'avoir perdu 'mon âme sœur'".


A méditer :
"Il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté : c'est le Chagrin". (Proust)