A part ça (16) Deux nouvelles italiennes, Christine Balbo

Ed. Rhubarbe, collection A Part, septembre 2016, 5 euros.

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...



En première lecture, ces deux nouvelles italiennes sont une invitation au voyage, de Sienne, ville entièrement tournée vers le tourisme,  aux îles Borromées, au nord de l'Italie dont seulement trois sur cinq peuvent être visitées. Forcément, on pense Dolce Vita, soleil et dépaysement. Dorothée est à Sienne pour des obligations professionnelles mais aime boire son thé sur la place du Campo, laissant son esprit vagabonder pendant ce temps suspendu. Teresa et Marraine voyagent ensemble, c'est une tradition bien ancrée. Elles aiment les îles et l'eau, et cette année, elles ont décidé de découvrir les paysages du Lac Majeur car "on pouvait y voir, affirmait Marraine, des paons blancs et des oiseaux-lyres. Teresa aima retrouver dans le nom de la ville de Stresa la presque anagramme de son prénom". Pendant que Marraine visite les îles, Teresa dessine les paysages, ou plutôt libère sa main sur la feuille blanche, entité entièrement indépendante de sa volonté.

Christine Balbo a choisi de jouer sur la dualité. Les personnages de chaque récit sont des couples, improvisés ou non, mais qui partagent ensemble un moment plus ou moins long. C'est le sac en veau foulonné de Dorothée qui a attiré une gamine qui traînait sur la place. La couleur rose poudrée tirant vers le bleu a eu cet effet tentateur que la petite s'est mise à le fouiller. Espiègle et franche, elle s'appelle aussi Dorothée, et elle attend sa mère partie visiter la tour.
"La gamine qui triturait son joli sac n'était pas sa fille. Française, délurée, un foulard du Palio noué autour du cou, elle sautillait sur place, glissait sur une marelle imaginaire, courait après les pigeons".
 Au-delà de l'homonymie de prénom, c'est le foulard noué autour du cou de la petite fille qui attire l’œil de la grande Dorothée. Il est aux motifs orange et blancs avec une licorne cabrée au centre, tout comme le motif du briquet qu'elle a acheté un peu plus tôt. La licorne, animal mythique par excellence, symbole de la dualité de l'être humain, que seule une jeune fille vierge peut attraper...
"En allumant sa cigarette, elle remarqua que le briquet, de pacotille, était illustré des mêmes motifs ondulants, orange et blancs, que le foulard de la gamine. Elle retourna l'objet dans sa main en exhalant la première bouffée, et se retrouva face à la licorne. Sans vraiment penser son geste, elle referma le poing."
On retrouve cette dualité dans le couple Marraine-Teresa. Alors que la première n'a pas peur d'accoster les gens, de se renseigner, de visiter en se mêlant à un groupe de touristes, l'autre semble plus introvertie, entièrement tournée vers son art, esclave même des histoires qu'elle invente et du pinceau qui les illustre. Pourtant, Teresa a aussi ses secrets, ses manies, qui l'éloignent de sa Marraine.
"Teresa aimait les histoires. Elle vivait de sa plume et de son pinceau, plume d'encre de Chine et pinceau d'aquarelle. Ses albums, que l'on décrétait pour enfants, mais faisaient les délices des parents, racontaient sans paroles des fantaisies oniriques, pas vraiment douces. Le plus souvent, ses contes muets étaient cruels, comme les sont les contes de fées".

 Ainsi, une seconde lecture fait émerger de nombreux points communs entre les deux nouvelles, beaucoup plus complexes qu'elles n'y paraissent. Certaines correspondances sautent aux yeux comme le mime sourd et muet et les albums muets de Teresa ; les serveurs Guido et Gianni, seules figures masculines garants d'une certaine forme de réalité ; la licorne du foulard de Dorothée et celle de l'esquisse de Teresa...
Entre les lignes, la dualité se transforme en miroir au point que le lecteur se demande si le double rencontré n'est pas fantasmé. Alors que petite et grande Dorothée conversent sur la terrasse d'un café de la place, un mime a un geste déplacé à l'encontre de la gamine, comme si elle n'avait jamais existé.
"Et lui, l'homme au béret rouge et au costume gris , suspendit son geste une seconde, puis dégaina son arme de clown. Mais au lieu de viser la table voisine, il la pointa sur le front de l'enfant. Le geste du mime était brutal, Inattendu. Une ébauche de meurtre".
Plus tard, l'ayant emmenée à sa répétition à la Chigiana, elle retrouve la petite Dorothée complètement transformée, double presque nubile de la grande Dorothée...
Dans la seconde nouvelle, la fin du séjour marque une disparition. Teresa cherche partout Marraine et personne ne semble l'avoir vue. Seuls indices : un chapeau de pailles, des lunettes noires, et surtout une esquisse représentant des fleurs inconnues et une licorne démesurée, que même Teresa doute un moment avoir dessiné...
"Elle n'y reconnaissait rien. Ni les fleurs, improbables, qui jetaient leurs couleurs sur les verts attendus des feuillages, ni la licorne, démesurée, qui surplombait les jardins en terrasse. Pourtant, elle savait n'avoir rien inventé, elle savait que sa main, sûre et preste, avait traduit dans son langage propre une réalité avérée, mais peut-être invisible".

Dans Deux nouvelles italiennes, la symbolique est importante. Sous couvert de légèreté, les récits sont en fait plus sombres, violents, nous parlent de solitude et de vieillesse. L'auteure nous rappelle que nous avons tous un double qui sommeille en nous ; il est le garant de ce que nous sommes en étant le miroir fantasmé de ce que nous aurions voulu devenir. Parfois, il suffit d'un élément , un sac, une esquisse, une rencontre, pour que ce double se matérialise et vienne vers nous.
"Il y avait eu un moment, unique. une seconde, un temps suspendu, qui avait tout rendu pensable, et impossible. 
La vie était à ce prix".