BILLET D'HUMEUR (21) Au secours !


 "Venez vivre en live un des plus grands chefs-d'oeuvre de la littérature "

(Pub radio)

Quand soudain, Le Rouge et le Noir de Stendhal en opéra Rock !

D'habitude, je m'en fiche, j'en rigole même, mais là, peut-être est-ce dû au fait que ma fille aînée soit en seconde et rechigne à lire ce qu'on appelle communément des "classiques".

C'est un gros AU SECOURS que je crie après avoir lu des platitudes,  vu des photos, et supporté les chansons diffusées sur la bande FM avant de changer en râlant.

Bref ...

Cette image ne vous fait penser à rien ? (Côme/Jim Morrison même combat !)

pochette du single
Jim Morrison


Extrait de l'interview de Côme menée par Fabienne Randanne pour 20 minutes :



Apparemment le roman ne lui avait pas laissé un souvenir impérissable !

Ainsi va la société de consommation : s'emparer de nos trésors littéraires pour faire du fric, et certains penseront connaître le sujet parce qu'ils seront allés voir le spectacle.

Alors pour vivre en live un des plus grands chefs d'oeuvre de la littérature, lisez-le, c'est beaucoup mieux ou visionnez le film de Claude Autant-Lara




Calme et tranquille, Valérie Manteau

Ed. Le Tripode, octobre 2016, 195 pages, 15 euros.

Résistance



"Ma grand-mère a-t-elle succombé sous le coup des choses inouïes et innombrables qu'annonçait Rimbaud ? Elle est arrivée à l'inconnu, ceci est certain. Est-ce l'affolement qui lui a fait perdre l'intelligence de ses visions ?"

Calmes et tranquilles se veulent les nuits, mais Valérie ne dort pas car ses démons, ses angoisses, ses souvenirs la hantent. L'alcool et les médicaments l'aident, mais quand s'en est trop, elle déambule seule, parmi les ombres, le long des quais de la Seine, laissant son corps à des rencontres fortuites alors que son esprit embrumé est ailleurs, comme pour se prouver à elle même qu'elle est encore vivante.

Oui elle est vivante, mais bon nombre de son entourage n'est plus. Cela a commencé avec le suicide de sa grand-mère Louise, puis avec ses collègues de travail devenus des amis avec le temps, l'équipe de Charlie Hebdo. Elle se débat avec le syndrome du survivant, avec cette question omniprésente et sans réponse, pourquoi eux et pas moi ?  Alors, elle tente de trouver des réponses chez les psys, les magnétiseurs, les amants d'un soir, s'envole parfois vers Istanbul retrouver l'amant Turc qui, avec ses beaux yeux en amande, la couve du regard et ne demande rien.

Son chat, son goût du théâtre et de la littérature sont des points d'attache.
"Six pieds sous terre camarade, tu n'es pas mort. Comme le prédisait Rimbaud, viendront d'autres horribles travailleurs. Et ils commenceront par les horizons où tu t'es effondré".
 Et tant pis si on se moque d'elle quand elle trouve du réconfort dans des phrases de Pascal Quignard. Valérie raconte les jours d'après les attentats de janvier 2015, ceux où il faut s'organiser pour se rendre aux funérailles, ceux où il faut se blinder pour ne pas croire tout ce qui se dit dans les médias, ceux enfin où il faut se souvenir des moments partagés pour ne pas sombrer.
"Tellement de choses ont été dites, les écrans, les journaux, tous ces millions de personnes dans la rue, les photos, les dessins, les hommages, les polémiques sordides. j'ai peur pour mon propre récit. Ce que je savais s'estompe, se mélange à ce que j'apprends, et je ne veux pas corriger mes souvenirs, pas réviser mon histoire. Je ne veux plus parler aux inconnus. Je ne voudrais plus les entendre".

Le choix farouche de liberté et l'irrépressible besoin de refuser une vie conformiste ont un prix. Valérie se perd. Elle a beaucoup maigri, ses jambes ne la portent plus. Le sexe devient un refuge mais le désir tarit. Le récit devient plus décousu, elle claque la porte du psy qui refuse de voir de la normalité dans son comportement. Pelloux, lui aussi "un survivant", reste la pierre angulaire, la stabilité, celui qu'on peut appeler.

D'où cette question lancinante "La vie a-t-elle un sens ?" quand le malheur frappe à votre porte et semble vouloir créer avec vous un lien inédit. L'auteure se débat avec ses contradictions, résiste, vit coûte que coûte. Elle se partage entre Paris, Marseille et Istanbul, ville de son cœur, où le Bosphore propose une image toujours changeante de ses rives. Istanbul l'insaisissable, à la fois asiatique et européenne.

La survie a une fin. A un moment donné, il faut renouer avec la vie, traverser les écueils et avancer. Ce livre fait sûrement partie de sa thérapie personnelle , mettre des mots pour ne pas oublier, écrire des phrases pour partager et refuser l'isolement. Les chapitres sont  parfois des écrins de lucidité ou de douleur dans lesquels s'enferment des fulgurances.

Calme et tranquille, c'est la vie, encore et encore, et ces mots de Pascal Quignard, dans La Barque silencieuse, que Valérie Manteau garde en elle : "Montrer son dos à la société, s'interrompre de croire, se détourner de tout ce qui est regard, préférer lire à surveiller, protéger ceux qui ont disparu des survivants qui les dénigrent, secourir ce qui n'est pas visible, voilà les vertus. Les rares qui ont l'unique courage de fuir surgissent au cœur de la forêt".

RUE DES ALBUMS (122) Monsieur Milk, facteur de Kijima Seigo

Ed. Philippe picquier, octobre 2016, traduit du japonais par Anaïs Koechlin,36 pages, 13.50 euros.


Monsieur Milk est un ours facteur heureux. Il tamponne puis distribue les courrier à tous les animaux, leur permettant ainsi de ne pas être isolés. Parfois, il reçoit même des demandes de service.
Un jour, au dos d'une carte, un SOS ; monsieur et madame Grue ont égaré leur oisillon qui s'est éloigné d'eux alors qu'ils cherchaient à manger sur une plaine marécageuse. Depuis, impossible de le retrouver, alors les Grue demandent à monsieur Milk d'avoir l’œil et de mener l'enquête.

D'abord, l'ours polaire vérifie que bébé Grue n'ait pas été un déjeuner pour les prédateurs, puis au fil de ses tournées, il dépose des avis de recherche.
Les mois passent et toujours rien ! Que s'est-il donc passé ? Où bébé Grue se cache-t-il ? Jusqu'au jour où Monsieur Milk reçoit une missive qui le laisse pantois...

Construit avec une trame linéaire, cet album entretient pourtant le suspens jusqu'à la fin. Le personnage central est rassurant et de confiance : on lui a confié une mission, il ne la lâchera pas !

Côté illustrations, on aime la succession des fonds colorés jaune, mauve, orange, bleu. Les animaux sont expressifs. A chaque page, le courrier est mis en valeur par sa taille ou par sa couleur blanche qui dénote par rapport aux autres couleurs.
Enfin, on aime aussi le tampon de la Shirokuma Post qu'on peut vraiment recevoir si on renvoie à la maison d'édition la carte postale jointe à l'album !

Monsieur Milk, facteur est un bel album coloré qui démontre que les valeurs d'aide et d'amitié sont très importantes, surtout dans les situations les plus difficiles. Il ne faut jamais désespérer.

A partir de 3 ans.

Débarrassés du bonheur, Sylvie Aymard

Ed. Grasset et Fasquelle, octobre 2016, 200 pages, 16 euros.

Vivre vite !



Fille unique couvée et choyée, Servanne grandit tranquillement entre ses parents, Marina et Paolo, et l'ami de la famille, Mundi. Quand Marina et Paolo périssent lors d'un naufrage au Vietnam, c'est tout naturellement que Paolo décide de devenir le tuteur de la jeune fille.
"Son statut d'oncle improvisé convenait à tous, il devint indispensable, un membre de la famille. Il était parfait".
Servanne a alors dix-huit ans, et la disparition des siens la choque au point qu'elle décide de renier sa vie d'avant bien confortable. Elle arrête ses études, vit de petits boulots précaires, et déménage souvent sans crier gare.
" Changer souvent d'endroit lui permettait de croire qu'on l'attendait quelque part, qu'on l'espérait peut-être. Servanne se sentait toujours en déséquilibre, inachevée, sans arriver à rencontrer la terre ferme à l'age adulte. Un état qui s'éternisait et devenait un destin par défaut".

Mundi la surveille de loin en loin. De son côté, l'amitié a fait place à de l'amour. Servanne a accueilli ce nouveau sentiment avec l'impudeur de son âge, mais l'a fui lorsqu'elle s'est rendue compte qu'il devenait pérenne.
"Mais avant Servanne il n'y avait rien. La jeune fille était pour lui aussi extraordinaire qu'imprévue. Une candeur dans la souffrance". (...) La douleur de la privation s'atténuait, il espéra se débarrasser du bonheur, redevenir un homme normal, léger et triste".

Depuis, Mundi attend, certain que leur histoire n'est pas terminée.
"Il l'appelait ma disparition, un terme d'un autre temps qu'elle trouvait ridicule. Il lui répétait à chaque fois :
- Je ne sais plus si je t'aime, mais si je n'avais plus de nouvelles de toi, je te chercherais et te retrouverais.
- Je pars d'où je suis !
- Encore ! A force de bouger tu n'as pas le temps de vivre ! "

A  L. Servanne fait une pause. Elle y trouve un emploi stable, se lie d'amitié avec quelques jeunes villageois, apprivoise la solitude dès qu'elle ferme la porte de sa chambre. Lors d'une enquête de recensement, elle croise Sandro, homme discret et solitaire, qui vit dans une ferme isolée. Cet homme l'intrigue, puis l'obsède. Qui est-il ? Pourquoi refuse-t-il de dialoguer ?
" L'étranger l'intriguait, elle semblait le connaître. Il ne donnait et ne demandait rien. Lorsqu'il entrait au café, il lançait son grand corps en avant, plus brutal qu'un pavé".

Sylvie Aymard raconte une jeune femme pressée de vivre, qui refuse toute attache, et qui veut tout, tout de suite. Elle désire être le contraire d'une Eugénie Grandet à la vie morne remplie par des habitudes. "Se cavaler à tout prix, partir avec un besoin urgent de vivre, écouter la clameur aiguë et lumineuse du monde, abandonner ses fantômes qu'elle avait coutume de perdre et de retrouver."
Le chapitrage est à l'image de l'héroïne : court, rapide, impétueux, alors que la prose se veut plus lente. L'auteure prend le temps de raconter, de revenir en arrière, de se poser pour établir le portrait d'un des trois personnages. A l'horizon, se profile un triangle amoureux au centre duquel se trouve une Servanne insaisissable qui demande à être aimer mais refuse l'attachement. La vie doit être une aventure constante ; le bonheur n'est qu'une affaire futile qu'il est trop difficile à obtenir pour qu'on s'y attarde. D'où ces mots de Jules Renard en exergue : "Je suis un homme heureux, car j'ai renoncé au bonheur".

REGARDS CROISES (25) Aquarium, David Vann

Ed. Gallmeister, dollection Nature Writing, traduit de l'anglais (USA) par Laura Derajinski, octobre 2016, 280 pages, 23 euros.

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


Plongée



Pour Caitlin, l'aquarium de Seattle est un refuge. Dès que sa journée de classe est terminée, elle court retrouver les poissons en attendant que sa mère ait terminé sa pénible journée de travail sur les docks. Le monde marin a cela d'apaisant qu'il fait oublier les soucis quotidiens, la fatigue des longues journées où on se réveille à l'aube, et plonge celui qui l'observe dans un moment suspendu où le silence est roi.

Depuis quelques temps, Caitlin n'est plus la seule habituée du lieu. Elle rencontre à chaque fois un vieil homme, qui comme elle, apprécie les jeux des lumières, la grâce des poissons, et l'incroyable richesse des couleurs. Peu à peu, une amitié se noue, et la gamine se laisse aller parfois à quelques confidences.
"Vous avez quel âge ?
Le vieil homme sourit. On dirait que tu remets en question le fait qu'on puisse m'appeler un être humain.
Désolée.
Ça ne fait rien. Je dois bien admettre que je m'interroge aussi. Si je peux à peine marcher, que je suis seul, que je suis méconnaissable, que mon visage n'a plus rien de ce qu'il était, que chaque élément y est à présent dissimulé au point que je suis une énigme, même à mes propres yeux, alors peut-on lui donner la même définition qu'avant ? Et si personne ne le voit, cet élément a-t-il une existence"?
Car la vie n'est pas facile. Sherry, la maman, élève seule sa fille dans un modeste appartement de banlieue, exploitée à la tâche dans un travail ingrat de manutentionnaire. La famille ne se limite qu'à elles deux, au grand désespoir de Caitlin qui aurait tant voulu avoir des grands-parents. Or, à ce sujet, Sherry déteste parler de sa jeunesse et des siens... Depuis quelques temps, elle fréquente un collègue, Steve, et leur relation semble sérieuse. Sherry est une mère aimante, mais a tendance a oublier que sa fille n'a que douze ans. Alors, la gamine trouve de l'affection dans son amitié avec Shalini, une copine de classe, et depuis peu, avec le monsieur rencontré à l'aquarium.
Un jour, ce dernier demande à rencontrer Sherry, mais quand Caitlin en parle à sa mère, cette dernière explose littéralement de rage, puis, quand elle se rend compte de l'identité du personnage, se transforme en furie.

Désormais, la relation entre Caitlin et sa mère va prendre un tournant radical. Sherry ne voit plus en Caitlin sa douce fille, mais une ennemie potentielle, une adulte capable de la juger sur ses actes passées. Elle ne la considère plus comme une enfant. Ce vieux monsieur est celui qui a brisé sa vie jadis, et pour lui faire comprendre, Sherry va employer des méthodes plus que radicales, mettant ainsi en péril non seulement l'équilibre de Caitlin, mais aussi le sien. Pourtant, à force de patience et de pardon, Une solution pourrait bien apparaître...
"Je restais étendue cette nuit-là à penser à ma mère, cette autre vie, une ombre de la mienne. Le poids terrible d'une dette impossible à rembourser. Que sommes-nous tenus de rembourser pour ce qui s'est déroulé avant nous, dans les générations passées ? Je n'avais aucun mot à mettre là-dessus à douze ans, rien que le poids éprouvé. Et j'y repense encore. Ce sentiment que ma ma propre vie était mise en pause jusqu'à ce que ma mère et ma grand-mère reçoivent un dédommagement".

David Vann est un habitué des page turner, commencé déjà avec son premier roman Sukkwan Island. Là, il délaisse les grands espaces américains pour inscrire son récit dans un milieu urbain froid, distant, désolé à sa façon car synonyme de misère ouvrière. Ainsi, les bassins de l'aquarium deviennent un refuge, un lieu de tous les possibles, une possibilité d'avenir meilleur.
"D'ici la fin du siècle, presque tous les poissons auront disparu. L'héritage tout entier de l'humanité ne consistera qu'en une seule chose : une ligne de substance visqueuse et rouge sur la chronologie paléo-océanographique, une époque sans coquille de carbonate de calcium qui s'étirera sur des millions d'années. La triste étendue de notre stupidité est accablante. Mais quand je contemple une méduse lunaire, sa constellation en ombrelle qui pulse dans la nuit infinie, je me dis que tout ira bien, peut-être".
L'auteur n'y va pas par quatre chemins, le face à face entre la mère et l'enfant est éprouvant, parfois d'une violence morale insoutenable, mais il faut passer par là pour bien comprendre la psychologie du personnage de Sherry.
"J'essayais de faire mieux qu'un poisson pulmoné. J'essayais de m'enfouir et de me changer en pierre. Pas dans un trou de boue séchée me laissant réapparaître aux premières pluies, mais juste mon corps changé en roche.
Tu n'as rien à ajouter ? Juste ce petit bijou de réplique et c'est tout ?
Je crus ma mère sur le point de me frapper mais elle n'en fit rien. Elle s'éloigna à grands pas, empoigna ses affaires et ouvrit la porte. On y va. Maintenant".
Aquarium est un roman sur le pardon. La jeunesse et le besoin d'amour peuvent-ils effacer les blessures du passé, et la lâcheté sans nom de celui qui aurait du être le pilier familial ?
La structure narrative est balzacienne : une montée en puissance du récit avec une exposition lente, qui prend son temps, pour ensuite dégringoler plus rapidement vers un épilogue rapide et puissant, qui ne laisse pas le temps au lecteur de reprendre son souffle. La petite Caitlin est un personnage fort, "aux épaules larges" pourrait-on dire, malgré ses douze jeunes années, mais c'est la force de sa jeunesse, et sa grande capacité à pardonner qui portent le roman du début à la fin.
"Chaque chose qui nous arrive, chacune d'elles laisse sur nous une indentation, et cette indentation restera à jamais. Chacun de nous est un accident sur pattes (...) Il n'y avait aucune limite à ce qui pouvait arriver avec ma famille".

Encore une fois, David Vann signe un roman fort, brillant, servi par la traduction de haute qualité de Laura Derajinski qui traduit ses romans depuis le premier,  et il n'hésite pas à interroger le lecteur sur ses propres démons personnels.

L'article de Christine Bini sur ce roman.

LE VILLAGE (1) Le lieu

Chaque mois, je vous invite à découvrir un texte inédit.



À la périphérie d'une petite ville de France, une sous-préfecture qui se donne des airs de chef-lieu de département, se trouve un petit village que beaucoup qualifient de village-dortoir, par pure ignorance de ses habitants, ou par jalousie de ne pas y habiter. Il abrite un peu plus de mille âmes dont plus de la moitié est retraitée.  
Ce village est riche : riche de son emplacement privilégié, riche de sa nature préservée, riche de ses habitants, car sur ses terres, il n'est pas question de construire des logements sociaux.
Ici, tout le monde se connaît, ou plutôt croit se connaître. Du moins se connaît-on de vue, et on sait à peu près dans quel quartier (si on peut appeler un lotissement un quartier) où l'autre habite. L'autre est un mot qui fait peur ; il est synonyme d'étranger, donc de danger. Les habitants n'aiment pas beaucoup les changements, et lorsqu'ils vous adressent la parole, ils vous font bien sentir que vous êtes une pièce rapportée, entendez par là que vous n'êtes pas natif du village, ce qui est absurde en soi puisque la maternité se trouve dans la ville voisine. Souvent, les rideaux bougent à votre passage, ou les voitures ralentissent, moments éphémères où vous vous sentez épiés et jugés.

Parce que les retraités sont nombreux, on se persuade que la jeunesse est une source potentielle de problèmes. Il n'est pas rare d'entendre le qualificatif « délinquants » à côté des mots jeunes ou adolescents. Elle a beau être bourgeoise, cette jeunesse n'en reste pas moins désœuvrée, et traîne par groupe de trois ou quatre dans les rues et les allées.
Il suffit d'une fumée inexpliquée, un tag sur le mur de la salle des fêtes, ou une vitre fêlée à l'école, pour qu’elle soit d’emblée jugée responsable. Alors, à défaut de trouver des solutions concrètes, ou tout simplement de tenter de comprendre, on pose des grillages rigides autour de lieux vides et on met en place une surveillance électronique factice. Car dans le village, on ne lésine pas sur les moyens ; la municipalité est riche, elle ne s'en vante pas trop, mais le fait est connu de tous.
Enfin, on aime tout le monde, en apparence. Or, si on y braque une loupe d'entomologiste, on s'aperçoit que ce charmant lieu silencieux la plupart du temps, envié par les villages alentours, est un microcosme faisant honneur à l’expression de Plaute « homo homini lupus est » (l’homme est un loup pour l’homme)

La Maison au bout du monde, Ake Edwardson

Ed. 10/18, septembre 2016, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, 480 pages, 9.10 euros.
Titre original : Hus vid världens ände


A love supreme


Une maison isolée au bout d'une rue, sur une presqu'île, au point que même la pauvre lumière du jour a du mal à s'y poser.
A l'intérieur, une famille avec trois enfants, enfin presque puisque le père est souvent absent plusieurs jours de suite pour raisons professionnelles. Or, maintenant son absence semble lui avoir sauvé la vie puisqu'on retrouve la maman et ses deux aînés tués à l'arme blanche.
La petite dernière, Greta, quelques mois seulement, a survécu mais elle est sévèrement déshydratée. Pourtant quelques jours ont passé avant la découverte des corps, ce qui prouve que quelqu'un est bien venu pour que la petite survive...

Cette affaire hors norme rompt les vacances prolongées d'Erik Winter en Espagne où il s'est réfugié avec femme et enfants. Depuis un accident au cours d'une enquête dans laquelle il a failli y laisser la vie, Winter vit avec des acouphènes qui ne lui accordent aucun répit. Reprendre du service lui permet de ne plus se focaliser sur son nouvel handicap, et repartir en Suède, c'est aussi s'éloigner de sa mère à la santé alarmante.
"Mais son avenir était ici. C'était sa décision. C'était lui qui décidait. C'était ses murs, ses couloirs, son bureau, sa vue. Son groupe. Ses chasseurs."

L'enquête de proximité ne donne rien, sauf peut-être un voisin un peu louche qui en sait plus que ce qu'il dit. Alors Winter et son équipe s'intéressent de près à un homme venu dans la maison pour y acheter un chiot, et qui semble être le dernier à avoir vu la famille vivante. L'auteur insiste d'ailleurs sur ce profil puisque le roman commence avec lui. Des années de chômage en ont fait un citoyen raciste, misogyne, mais surtout, perdu.
Sauf que, forcément, ce serait bien trop facile si cette piste était la bonne....

On fouille dans l'intimité des victimes et de l'entourage, on déterre des secrets familiaux, on rencontre des personnalités border line sous couvert d'un paraître parfait, bref tous les ressorts du roman policier à suspens sont utilisés, et l'ensemble est plutôt bien mené.
Erik Winter, avec le temps, est devenu plus humain. Danse avec l'ange, le premier roman de Ake Edwardson, décrivait le commissaire comme un personnage froid, sûr de lui, indépendant et cynique. A la cinquantaine, il est devenu un homme marié, père de famille, et le cynisme a laissé place à une forme de désabusement à propos de la nature humaine. Désormais, il est moins statique, et fait équipe avec ses collègues.
" - Ça s'appelle le mal, mais je ne sais pas ce que sait, dit-il. J'ai consacré ma vie à essayer de comprendre, mais je n'y arrive pas. Un petit peu par-ci, un petit peu par-là, mais c'est tout.
  - Comprendre ? Tu es forcé de comprendre Erik ? C'est surhumain.
  - C'est justement mon boulot. Sous -humain est sans doute un meilleur mot.
  - Fais le boulot, mais tâche de  garder le reste à distance. Le boulot suffit. Ça suffit que tu arrêtes ce monstre.
  - Monstre ? 
  - Comment diable l'appeler sinon ?"

La Maison au bout du monde est un polar bien ficelé où on pose les questions de l'existence d'un gène de l'assassin, de l'absence, du mobile, du bien fondé de l'expression "nature humaine", sans pour autant y trouver des réponses, comme si finalement il n'y en avait pas, les débuts de réponses se modifiant perpétuellement.

Phare 23, Hugh Howey

Ed. Actes Sud, Collection Exofictions, traduit de l'anglais (USA) par Estelle Roudet, septembre 2016, 232 pages, 19.80 euros.
Titre original : Beacon 23


"Je ne suis pas très bon, je suppose, quand il s'agit d'avoir une vision globale. J'arrive à peine à maintenir en état cette petite boîte de conserve qui me tient lieu d'univers. Je ne suis rien d'autre qu'un soldat foutu, originaire d'une petite ville dans le trou du cul d'une vieille planète, et qui s'est débrouillé pour devenir aiguilleur de l'espace.
Et pas des plus doués avec ça".

Hugh Howey est un marin qui a décidé de vivre à l'année sur son voilier. La solitude, il connaît, quand il est perdu au beau milieu de l'océan pacifique, en n'ayant que les étoiles qui se réflètent dans l'eau.
L'espace et l'océan, c'est presque la même chose : le même paysage à perte de vue, personne à qui parler, et ce vide qui vous oppresse inexorablement. Sur l'affiche d'Alien, le film de Ridley Scott, on peut lire "Dans l'espace, personne ne vous entend crier"...
"Mais on ne vous dit ce qu'il en est de vivre avec les cliquetis et les grincements et les petits bips en arrière-plan. Ni comment le vide spatial, des années-lumières à la ronde, peut être ressenti comme un poids énorme, écrasant. Le silence semble constamment gagner du terrain, comme l'obscurité à laquelle j'ai été un jour confronté, dans une grotte de la Virginie-Occidentale. Une obscurité qu'on peut mâcher. Une obscurité qu'on perçoit à des kilomètres alentour. Une obscurité dont on n'est pas certain de pouvoir un jour s'extirper".

Au XXIIIème siècle donc, l'Homme a conquis la Voie Lactée, notre galaxie, et la NASA a disséminé ça et là des phares pour guider les transporteurs interstellaires. Le gardien de phare existe toujours, mais il vit sa solitude dans l'espace, déclenchant ses balises à l'approche des voyageurs. Le phare 23 est le plus éloigné de la Terre, au bord du secteur 8. Son gardien, après avoir connu les saletés de la guerre contre les aliens, a décidé de signer un contrat de deux ans pour veiller à l'entretien et au bon fonctionnement du site. En secret, la compagnie de ses semblables ne l'intéresse plus depuis qu'il a vu des amis mourir au combat pour des causes souvent obscures. C'est pourquoi, il envisage de passer le restant de sa vie dans le phare.
"C'est une question d'anéantissement (...)je pense à mes potes qui ont tirés leur révérence à cause d'une grenade et à ceux qui ont tirés leur révérence à cause d'un staphylocoque doré dans un hôpital pour anciens combattants. Ces derniers passent inaperçus. Ils ne sont qu'une statistique. Mourez sans bruit et vous êtes un chiffre. Mourez de façon spectaculaire et vous êtes un nom".
Ayant pourtant recherché "l'infinie solitude des confins de l'espace", le silence lui pèse de plus en plus, au point d'avoir parfois des hallucinations auditives. Tout est trop tranquille dans son secteur, et même si les voyageurs lui indiquent que la guerre interstellaire se rapproche, il a du mal à y croire...

Pourtant, une panne de balise va tout remettre en cause. Responsable sans le vouloir de la destruction d'un transporteur qui n'a pas vu le phare, le gardien perd le peu de raison qui lui reste. Les cauchemars de la guerre reviennent, le silence omniprésent et lancinant l’oppresse. Il lui faut à tout prix rencontrer du monde avant de sombrer définitivement.  Même les chasseurs de prime à l'allure patibulaire deviennent des psychologues d'un jour. Alors, quand un phare semblable au sien s'installe juste à côté de lui, le gardien se dit qu'il est sur le chemin de la guérison...
"Pleurer ce n'est pas seulement ouvrir les vannes d'un traumatisme personnel afin de s'en libérer - pleurer, c'est tout autant laisser voir sa souffrance à ceux qui nous entourent. Nos larmes visent à atteindre un but, mais on les laisse rarement couler".

L'auteur de la trilogie Silo renoue avec la science-fiction en mettant en scène le destin d'un homme, rongé par sa culpabilité de soldat, et angoissé par son rôle de gardien de phare. Page après page, Phare 23 distille l'angoisse et bascule le lecteur dans une sorte de réalité parallèle, si bien que se pose la question lancinante de savoir si les scènes vécues par le gardien sont réelles ou fantasmées. Dès lors, le roman devient plus complexe qu'il n'y paraît, et de véritables réflexions sur la solitude et la nature humaine se font entendre.
Les amateurs de Space Opera n'y trouveront pas leur compte car l'espace n'est qu'un prétexte à un récit résolument... humain.

RUE DES ALBUMS (121) Broutille, Anne Herbauts

Ed. Casterman, collection Les Albums Casterman, octobre 2016, 32 pages, 13.95 euros.


L'univers d'Anne Herbauts est à part. On est dans le minimaliste, dans le moins pour suggérer le plus. Le dessin est réduit à sa plus simple expression afin d'attirer les regards des lecteurs les plus jeunes.
Broutille a un corps, des pieds et des mains, mais son nez n'est qu'un gribouillis. Aujourd'hui Broutille est triste car il a perdu son chat et ne le retrouve pas.

L'album est une quête. Le lecteur suit Broutille à la rencontre de celles et ceux qui auraient pu croiser l'animal : un cow-boy, une corneille, un migrant qui se cherche un nouveau pays d'adoption, un ogre, ou encore une vieille dame. Les personnages de conte ou de la réalité se mêlent mais ils ont tous un point commun : eux aussi ont perdu quelque chose qui leur semble important à leurs yeux.
La quête de Broutille se transforme alors en parcours philosophique quand il rencontre la girouette :
"Il y a des choses plus graves ! Par-ci les famines, les angines, les régimes, par-là les déprimes, la farine, les usines. Et le mal de mer, et les ventres à l'air. La circulation, les démangeaisons. Les cyclones, les pylônes, les syndromes."

N'empêche que la perte reste un sentiment à gérer, et être compris met du baume au coeur. Ouf, Broutille rencontre le chien ! Lui au moins, a une oreille attentive...

Au début de l'album Broutille a perdu son sourire, mais il va le retrouver à la fin. Il sort grandi de son aventure et a compris l'importance des choses.

A partir de 3 ans.


REGARDS CROISES (24) Les Pleurs du vent, Medoruma Shun

Ed. Zulma, octobre 2016, traduit du japonais par Corinne Quentin, 123 pages, 16.50 euros.
Titre original : Fûon


Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 





Les pleurs du vent, sont ceux qu'on peut entendre parfois sur l'île d'Okinawa, lorsque le visiteur est tout proche de l'ossuaire. La légende locale dit que c'est le crâne qu'on peut voir d'en bas, celui qui semble contemplait la mer, qui gémit de temps en temps sur sa destinée. C'est pourquoi, les anciens pensent qu'il ne faut en aucun cas le bouger, car ce crâne est un symbole local. Il incarne, paraît-il, les restes d'un kamikaze blessé mortellement sur l'île lors de la bataille d'Okinawa en 1945. Le déplacer de sa dernière demeure serait manquer de respect aux disparus, mais aussi aux anciens combattants.

Medoruma Shun situe une nouvelle fois son récit sur son île natale où les stigmates de la seconde guerre mondiale sont omniprésents. Les habitants parlent peu et sont garants des traditions et coutumes locales. Alors quand les médias s'intéressent de plus près à cette histoire de crâne qui pleure, c'est une mini-révolution et une atteinte à l'histoire de l'île.
"- Naransâya, lança-t-il
- Pardon ?
Un soupçon d'hésitation apparût dans le regard de Fujii.
- Je vous dis qu'il ne faut pas. Ce crâne il ne faut pas en faire un objet de curiosité. Pourquoi faudrait-il l'exhiber à la télévision ?"
Déjà, dans L’Âme de Kotaro contemplait la mer (Zulma, 2014), Medoruma Shun insistait sur la croyance de la survie de l'âme après la mort, sur le fossé immense entre la beauté des lieux et les violences passé. Une nouvelle racontait aussi que les âmes des défunts chantaient et contemplaient la mer...

Ce crâne qui pleure en contemplant la mer est un symbole. Pour les enfants du village, dont Akira, c'est un objet sacré, étrange, qu'on voudrait voir de plus près, quitte à se rendre à l’ossuaire en escaladant avec des lianes, depuis que l'escalier n'existe plus.
"C'étaient les vestiges de l'ancien ossuaire en plein air dont même les vieillards du village ignoraient de quelle période il pouvait bien dater. Quand on y déposait le corps d'un mort, les oiseaux, crabes, ligies de rivages, et puis la brise marine se chargeaient de le transformer en un beau squelette blanc, disaient avec nostalgie les anciens en plissant les yeux comme pour apercevoir au loin ce passé. (...) A présent l'ossuaire avait presque disparu sous la prolifération des banians et des liserons".
Pour le père d'Akira, Seikichi, ce crâne est un emblème qu'il ne faut en aucun cas exploiter afin que les touristes affluent pour le contempler.

"Akira comprit soudain pourquoi le crâne pleurait. Il s'agissait du bruit du vent passant au travers de ce petit trou. Le vent pénétrait par les deux orbites, l'intérieur du crâne faisait caisse de résonance, et le bruit du vent qui sortait de la blessure par laquelle la vie avait été ôtée, créait ces pleurs".
Les Pleurs du vent oppose constamment la violence de la guerre et la beauté des paysages, la modernité et la tradition. Et Medoruma Shun veut en faire des sujets universels en les exploitant à l'infini, à travers ses œuvres, sous des angles différents.

Lire l'article de Christine Bini

Les Années à rebours, Nadia Terranova

Ed. La Table Ronde, collection Quai Voltaire, traduit de l'italien par Romane Lafore, octobre 2016, 176 pages, 18 euros.
Titre original : Gli anni al contrario


Autopsie d'un mariage



Aurora et Giovanni, c'est l'union des contraires. Elle est l’aînée d'une famille de six enfants issus d'un père fasciste et distant, il est le petit dernier de parents communistes, enfant roi en son domaine. Pendant qu' Aurora caracole en tête de classe durant toute sa scolarité, Giovanni gère, incontestablement attiré par les idées révolutionnaires de certains de ses camarades.
C'est à la fac de philosophie qu'ils se rencontrent. Très vite, ils décident de se marier, surtout que la jeune femme est enceinte. Contre toute attente, les parents des deux familles s'entendent ; pour le père d'Aurora, c'est une bouche en moins à nourrir, et pour celui de Giovanny, la mariée est gage de stabilité, c'est elle qui va apaiser les idées saugrenues du jeune homme.

Pourtant, le mariage est synonyme pour eux de liberté. Dans leur "boîte à chaussures", leur minuscule appartement, ils refont le monde avec leur bande de copains.
"Aucun des deux n'osait avouer à l'autre l'isolement dont il se sentait victime (...) Enceinte, Aurora se sentait mise au ban. Tout se passait toujours ailleurs 'nous ne devons pas nous renfermer, martela Giovanni. La famille n'est qu'une partie d'un projet plus vaste'."
A la naissance de Mara, Aurora s'investit totalement dans son rôle de mère, tandis que Giovanni fomente un attentat pour enfin être reconnu comme révolutionnaire. Nous sommes dans les années 70, et les Brigades Rouges font parler d'elles. Le couple se déchire : Aurora aspire à une vie paisible, entre son métier d'institutrice, son mari et sa fille, alors que Giovanni rêve d'exploits, de liberté, de révolution.
"Le mariage perdait chaque jour un peu plus de sens : quitte à jouer la comédie, autant la jouer jusqu'au bout. Il cherchait en vain un modèle autour de lui. Il ne voulait pas que sa nouvelle famille ressemble à la sienne ou à celle d'Aurora".
Rempli de frustrations, il sombre dans la drogue, et même l'action des siens ne l'empêcheront pas de sombrer.
"Il n'attendaient plus les lendemains qu'ils chantent ; désormais, il chantait tout seul pour quelques billets et savourait le présent dans les voitures d'inconnus ou sur un trottoir à côté de la gare (...) Il s'évadait".
Pendant ce temps, Mara grandit en voyant un père-fantôme, décharné, pantin de lui-même. Aurora le quitte, mais le surveille de loin en loin, toujours amoureuse du jeune homme aux cheveux bouclés rencontré jadis sur les bancs de la fac...
"Giovanni se souvenait très bien du jeune homme qu'il avait été, celui dont Aurora parlait. Mais le monde était en train de changer., l'Italie moisissait, chaque mois apportait son nouveau lot de déceptions. Tout à coup, il n'avait plus envie de se justifier. Il n'avait pas à rougir d'être devenu un autre, c'est l'ancien Giovanni qui lui semblait désormais naïf et couard. A la guerre comme à la guerre, pensa-t-il".

L'histoire est cousue de fil blanc mais le récit trouve un véritable intérêt ailleurs. Nadia Terranova fait revivre les années 70 en Sicile, le bouillon révolutionnaire et les idées de liberté et de changement politique qu'on croyait pouvoir toucher du bout des doigts. Aurora et Giovanni sont le symbole du couple qui se déchire, rattrapé par la réalité d'une époque, empêtré par leurs convictions, qui, avec le temps, deviennent plus qu'illusoires. "Il suffisait que les crises de larmes d'Aurora s'espacent, que Giovanni apprenne à mieux cacher ses dépendances ; il suffisait, au fond, de faire semblant. Ils passèrent maîtres en l'art des silences opportuns, devinrent complices".
Les Années à rebours raconte la comédie du mariage, les fausses espérances, et le pardon.

La Couronne verte, Laura Kasischke

Ed. Le Livre de Poche, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, mai 2010, 224 pages, 5.70 euros.
Titre original : Feathered

Cauchemar éveillé



Il est arrivé quelque chose de grave, le lecteur le sait dès le premier chapitre de ce roman choral à deux voix qui donne la parole à deux amies depuis la maternelle, Michelle et Anne. Elles ont en commun d'avoir des mères possessives, à cheval sur les principes et hyper stressées au point de voir le danger partout.
"Elle évoqua l'idée de confiance et de saine méfiance. De l'équilibre entre angoisse et prudence. Entre timidité maladive et vigilance. Elle expliqua qu'être femme représentait un défi. Qu'il n'était pas simple non plus d'être la mère d'une fille, d'essayer d'évaluer ce qui relevait du danger potentiel et de la surprotection. Il fallait se montrer courageuse sans se poser comme victime. Apprendre la différence entre la peur et la précaution".
 En plus, Anne n'a pas de père, sa mère ayant préféré avoir recours à un donneur anonyme plutôt qu'à vivre une histoire d'amour avec un homme qui la décevrait un jour ou l'autre de toute façon...

Anne et Michelle sont des élèves modèles. Depuis quelques temps, Terri s'est jointe au duo. Elle est plus délurée, plus joyeuse aussi. Alors, quand elle propose un voyage de quatre jours au Mexique à la place de la croisière aux Caraïbes, le projet plaît car il va à l'encontre des attentes de leurs mères. Le Mexique, c'est l'aventure, c'est rencontrer des garçons de leur âge, boire, faire la fête et se prélasser au bord de la plage. A cette période de l'année, juste avant la remise des diplômes, les hôtels mexicains deviennent des lupanars à ciel ouvert...

Sept heures de vol ont suffi pour mettre le pied dans un autre monde : le soleil est implacable, l'alcool coule à flot nuit et jour, les couples se font et se défont, et au loin, la couronne verte de la forêt garde son mystère. Alors que Terri s'adapte vite, Michelle et Anne observent encore les alentours, les sens en alerte, l'esprit rempli des recommandations maternelles. Alors quand un homme d'une quarantaine d'années au fort accent slave, un certain Ander,  accoste Michelle et lui propose de l'emmener visiter les ruines Mayas de Chichén Itza, La jeune fille accepte avec joie, tandis que Anne, interloquée décide de suivre le duo, plus pour protéger son amie que pour profiter du site.
"Et ce soleil !
Il projetait déjà cette auréole flamboyante alors qu'il n'était même pas encore tout à fait levé. Un dieu rayonnant.
Le reste ne constituait que de brèves interruptions dans l'existence d'un monde ancien ; les hôtels dans leur hauteur fragile. Les ados américains hurlant dans la piscine, allongés dans le hall d'entrée, penchés sur les balcons, profitant de la vie".

Ne jamais suivre un inconnu ; Michelle a balayé cette recommandation primordiale. La végétation luxuriante, les lieux envoûtants et la voix réconfortante de leur guide d'un jour la met dans un état second. Anne est sur le qui-vive. Pourtant Chichén Itza est un site touristique, il n'est jamais désert, mais le comportement de l'homme ne lui semble pas sain ; c'est forcément un violeur potentiel...
"Ici, vous êtes sur un territoire sacré, déclara-t-il en montrant la jungle d'un geste de la main. Celui du dieu Quetzalcoatl. Le Serpent à plumes, ça vous dit quelque chose ?"
(...)
Michelle trouvait que sa voix était aussi douce qu'un cours d'eau coulant sur des rochers. Il s'exprimait avec sérieux et simplicité. Elle aurait pu passer le reste de son existence à l'écouter. En plus, il ne l'attirait pas. Comment éprouver pour un homme aussi âgé le même genre de sentiments que ceux qui l'avaient poussée vers Dave Ebert".
(...)
Ander la prit par les épaules et la fit pivoter.
Elle en eut le souffle coupé.
La vue était aussi éblouissante que dans ses rêves les plus fous.
Le panorama se déployait jusqu'à l'infini.
Michelle pouvait embrasser le monde entier du regard. (...) Elle voyait l'éternité".
Alors, quand elle croise un trio d'adolescents de son âge qui, le hasard fait bien les choses, sont descendus au même hôtel qu'elles, c'est tout naturellement qu'elle leur demande de les ramener, car sa conscience lui dit qu'il faut à tout prix s'éloigner du trop gentil Ander.
"En dépit de cet environnement étrange, il se dégageait d'eux une familiarité réconfortante - quelque chose qui rappelait les garçons de mon lycée, ceux à côté de qui je m'asseyais en classe depuis quatre ans, ceux avec qui j'avais été à l'école primaire - le genre garçon du Midwest, costaud, un peu bête, inoffensif".

Laura Kasischke a construit son roman à rebours. Elle démonte tout : la construction narrative, les a priori, les certitudes aussi, et laisse l'étrange envahir les conscience des personnages et celle du lecteur. Peu à peu, on s'enfonce dans un monde onirique où le passé rejoint le présent, où les pratiques ancestrales viennent hanter ceux qui les découvrent. Le fantasme rejoint la réalité, et l'horreur est décrite en mode flashs, comme une lumière stroboscopique donnant l'impression d'images figées.
L'alternance de narration rend le suspens haletant, surtout que Michelle ne prend jamais la parole. Sa voix est celle d'un narrateur omniscient. Pourquoi ? Que lui est-elle arrivée ? Se demande-t-on dès le début du roman ? Dans un roman de Laura Kasischke, il faut toujours se méfier de la voie prise par le récit, car elle est souvent sans issue. Au dernier moment, elle bifurque vers un dénouement inattendu qui fait souvent froid dans le dos, et interroge le commun sur la perversité de la nature humaine.
Les lieux et l'intrigue se complètent, les personnages se révèlent au fur et à mesure, et la construction narrative est implacable, le tout traduit avec élégance par Céline Leroy qui a su préserver le rythme ensorcelant de la narration.
"Soudain, elle comprit ce qu'elles avaient cherché : quelque chose de puissant qui se charge de leur âme, une raison d'être en vie et, au bout du compte, une cause pour laquelle il vaille la peine de mourir".

RUE DES ALBUMS (120) Comment ratatiner les méchantes maîtresses, Catherine Leblanc et Roland Garrigue

Ed. P'tit Glénat, collection Vitamines, août 2016, 32 pages, 11 euros.



Voici le dernier né de la collection "comment ratatiner..." qui, après avoir donner des conseils pour se débarrasser des araignées, des monstres, des pirates ou encore des animaux de compagnie, décide de se pencher sur le sort des maîtresses... pas comme les autres !
Le fantasme de la maîtresse parfaite, bien roulée, toujours de bonne humeur, aux petites lunettes d'écaille pour montrer qu'elle est intelligente, est éculée. Eh oui, elle peut être grosse, tatouée, puante, et même au bout du rouleau ! Alors, comment se débarrasser d'une maîtresse qui a décidée que les enfants doivent rester assis sur leur chaise et travailler ? Une maîtresse trop cool ce n'est pas bon non plus, car les enfants font n'importe quoi et n'apprennent rien...


Alors, les auteurs reprennent les expressions favorites du genre "vous êtes la pire classe que j'aie jamais eue !" , et des situations enfantines éculées, pour proposer des solutions drôles, décalées, mais toujours dans le respect des personnes.

Mais il existe une maîtresse qu'il faut à tout prix éviter, et si on la rencontre, il faut tout de suite prévenir tout le monde : celle qui insulte les élèves ! "Gros patapouf, débile, nul, irrécupérable..." , car non seulement elle ne sert à rien, mais en plus, elle est mauvaise pour les enfants.

Comment ratatiner les méchantes maîtresses est un catalogue de situations insolites et cocasses vécues en classe, qui flirtent souvent avec le fantastique - comme la maîtresse dragon par exemple - mais il faut y lire du second degré. C'est une peinture au vitriol des petits malheurs que peut rencontrer un enfant au sein de sa classe.

C'est drôle, bien mené, avec des illustrations percutantes et exagérées pour donner du pep's à l'ensemble

A partir de 8 ans

RUE DES ALBUMS (119) Le doudou de la directrice, Christophe Nicolas et Maurèen Poignonec

Ed. Didier Jeunesse, septembre 2016, 32 pages, 11.10 euros



La directrice de l'école maternelle est parfaite. Elle garde toujours son calme, elle est à l'écoute, elle est belle et toujours souriante. Forcément, elle doit avoir un secret pour avoir tant de qualités ! Une fois les portes de l'école fermées, la directrice fait un câlin à... son doudou ! C'est un petit lapin blanc ; présent auprès d'elle dès la première page, mais qu'on remarque vraiment qu'à la moitié de l'album quand l'auteur vend la mèche ! Dès lors, le lecteur revient sur les pages précédentes, et constate que oui, effectivement, le doudou est dans la poche ou le sac de la directrice.

Le secret est bien gardé. La directrice le partage avec son jeune lecteur, mais n'est pas prête de le révéler à tous ceux qu'elle côtoie dans une journée de travail comme la dame de la cantine, le maire de la ville ou les parents d'élèves. Seulement, une petite fille trouve le doudou dans le bureau et ne le lâche plus.
Problème.
La directrice perd alors son sourire légendaire, coincée entre le secret qu'elle porte et la moue de l'enfant qui veut garder la peluche. Pourtant, elle se résigne ; pas de larmes comme les enfants lorsqu'ils perdent leur doudou. Mais derrière cette façade, la décision est prise : en adopter un nouveau !

Les auteurs désacralisent l'image du directeur d'école en lui donnant un point commun essentiel avec le jeune élève : lui aussi a besoin d'un doudou pour passer la journée avec le sourire ! En essayant de trouver le doudou de la maîtresse dans chaque image, l'album devient interactif, et ajoute à l'amusement du contenu.
Côté illustrations, les traits sont vifs, pétillants, et les personnages donnent l'impression d'être sans cesse en mouvement.
Le Doudou de la maîtresse est une belle réussite, drôle et pétillant à souhait.

A partir de 3 ans.

Haut Domaine, Dan O'Brien

Ed. Au Diable Vauvert, traduit de l'anglais (USA) par Walter Gripp, septembre 2016, 217 pages, 18 euros.
Titre original : Eminent Domain


La nature ne pardonne rien, ou plutôt elle pardonne tout à celui qui comprend qu'elle aussi a ses sautes d'humeur. A la différence de l'être humain, elle est au moins immuable, et pour ceux qui savent la regarder et l'apprécier, elle est une madeleine de Proust, le point de départ vers des souvenirs précieux.
Dan O'Brien est un amoureux de la nature, au point qu'aucune de ses nouvelles n'y intègre la ville dans ce qu'elle a de plus citadine. Tout juste peut-on appeler bourgade la concentration d'êtres humains qui viennent se restaurer, se réapprovisionner, régler des soucis administratifs. La ville existe, mais elle est loin, fantasmée parfois, mais toujours source de stress et d'inconfort. C'est en tout cas ce que ressent Jim Martin, cadre promu à un poste en or, mais loin de chez lui. Pour réfléchir, il part à la pêche, et là, au détour des coins à truites, il pense à son père et à ce qu'il lui a transmis. Pas grand chose diront certains, car Ace Martin était un trou percé, mais avait des valeurs, et surtout un matériel de pêche qui le ramène à l'essentiel quand les rumeurs urbaines et la pression se font trop fortes.
"Pour fuir leur dispute au sujet de son offre de boulot à Los Angeles, il n' a rien trouvé de mieux que de déguerpir. Julie a dû le prendre pour un imbécile quand elle s'est tenue à la porte et l'a regardé balancé son matériel dans le break. "Où est-ce que tu vas ?" avait-elle demandé?
"A la pêche", avait-il répondu sans la regarder". (L'Héritage)

Les grands espaces impliquent le silence et la solitude. Ceux qui les parcourent sont des solitaires en quête d'une aventure existentielle, ou de vrais sauvages qui appréhendent une rencontre fortuite, et privilégient les vieilles amitiés.
"Pauvre terre. Au centre d'un continent. Aussi loin que possible de l'océan, où la pluie commence en été et la chaleur empiète sur l'hiver. Un territoire immense dans lequel les hommes se sentent petits. Pas de clôtures, les vaches se mélangent. Et chaque année, aussi sûre que l'herbe verdit, on rassemble le bétail". (L'Hiver du chat)
Cramer fait partie de ces gens qui ont besoin de sentir la nature au plus proche d'eux. Quand il grimpe le long des parois, il sent la roche, profite du contact de la pierre, la caresse. Cette sensation est immuable. Son ami Mulholland est comme lui ; jadis une femme s'est mise entre eux, mais leur amitié est restée intacte. Il n'y a qu' En apesanteur qu'ils comprennent le monde qui les entoure.

Les vrais habitants de ces lieux sont des animaux. Phoques, oiseaux, oies sauvages, ils contemplent la lente imprégnation des hommes sur les lieux, sûrs que la cohabitation est impossible à long terme. Dans Les Oies sauvages, le lecteur suit un couple d'oies en pleine migration, qui vient se reposer sur un plan d'eau avant la grande ligne droite finale. Le jars est en alerte, car au loin, sur la rive, un couple d'humains les observe. danger potentiel. Au fur et à mesure, la menace se précise, le jars rappelle alors la prédominance animale sur les lieux :
"Il commence à siffler. Un son grave qui sembla venir du plus profond, du plus sauvage de l'oiseau. Un son ancien, primordial, que l'homme et la femme n'avaient jamais entendu. Il changeait de ton et d'intensité, porté par le souffle du jars, les yeux toujours plus noirs, les ailes écartées".

Mais, souvent, les grands espaces pèsent. Beaucoup fuient ou développent un comportement extrême.
Dans Cowboy sur le pont de Concord, le narrateur fuit la ferme familiale pour travailler dans une scierie où il se rend compte  que cette vie là n'est pas pour lui. Dans Les Phoques, Jarret et Bob ont fui l'Iowa pour se faire de l'argent en Alaska. Un jour de relâche, ils décident de chasser le phoque. Aux yeux de Jarret, cette petite sortie va vite prendre une allure surnaturelle. Il tire dans le vide, les phoques le fixant sans cesse. Ces regards, ces mirages de phoques, ces tirs qui ne servent à rien, le persuadent qu'il est un étranger parmi cette nature sauvage.
"C'était comme un genre de folie. Quelque chose qui avait à voir avec le fait d'être un homme en Alaska. La frontière. L'état d'esprit frontalier. Oublier tout le reste, en particulier de ce qui se passait autour d'eux". 
Malgré tout, on reste attaché à ces paysages naturels à perte de vue, et les transformer, c'est courir un peu à sa perte. Dans Haut Domaine, un vieil excentrique se réfugie avec un fusil dans une voiture de sa casse, visant ceux qui tentent d'approcher son terrain pour l'exproprier.

La violence des récits est souvent latente. Quand elle explose, elle se fait paradoxalement en silence, fruit d'une longue réflexion ou d'une situation inextricable. Vivre en harmonie avec la nature a un prix. Dan O'Brien, à travers ce recueil de dix nouvelles, raconte ces hommes et ces femmes qui ont vécus depuis toujours au sein de ces grands espaces et qui possèdent en eux cette sensation de vide, jusqu'à l'étourdissement. Alors comment combler ce grand trou émotionnel qui ronge peu à peu les habitants ? En ne changeant rien, en restant les garants d'un lieu préservé.

L'autre qu'on adorait, Catherine Cusset

Ed. Gallimard, août 2016, 304 pages, 20 euros.

Le Princes des nuées



Thomas s'est donné la mort, et parce qu'elle veut lui rendre hommage sans doute, lui rendre sa dignité aussi, l'auteure a écrit ce livre où, par l'intermédiaire de la fiction, elle remplit les pans de vie méconnus de cet ami qu'elle adorait, tout en s'adressant à lui par un vocatif "tu" saisissant et lancinant.

Entre les deux, ce fut d'abord "une amitié érotique". Thomas avait 20 ans, Catherine 26, elle est la sœur de son meilleur ami Nicolas. Brillant, mais dilettante, il loupe Normale Sup par deux fois alors que son niveau le prédestinait à une brillante carrière littéraire. Alors, jugeant que l'éducation nationale ne veut pas de lui, il décide de tenter sa chance aux Etats-Unis, où sa grande connaissance de Proust lui offre des possibilités universitaires.
"L'Amérique a cela de merveilleux qu'il n'est jamais trop tard pour changer de voie. Comme Elisa, comme moi, tu vas t'inscrire en doctorat de lettres en postulant pour une bourse et tu deviendras professeur, pas en France, mais aux Etats-Unis où l'accès aux postes est fondé sur le mérite, où un universitaire est princièrement traité, le métier prestigieux, et la vie de l'esprit respecté".
Là bas, il y rejoint des amis, mais aussi Catherine, mariée avec un américain.
Thomas est un ambitieux, mais il ne fait que procrastiner comme un des héros de Proust : "cette habitude, vieille de tant d'années, de l'ajournement perpétuel, de ce que M. de Charlus flétrissait sous le nom de procrastination" ( La Prisonnière, 1922). Cela est dû au fait que le jeune homme est un tourbillon : il profite à fond de la vie New-yorkaise, sort, multiplie les conquêtes, ou tente de fonder quelque chose de sérieux. Seulement, l'Ivy League a des règles dont parmi elles, la plus importante, écrire et publier pour être accepté et reconnu par ses pairs.
"Peu importent la pression du marché du travail, la nécessité de terminer la thèse et de trouver un poste. Simples formalités par lesquelles il faudra passer. La vie est ailleurs : dans cette amitié de garçons joyeuse et affectueuse ; dans ces instants de vie intérieure volés au temps que Joyce appelle des épiphanies. Tu t'installeras le moins possible. Tu aimes par-dessus tout la condition de touriste et d'ami. Tu seras le braconnier du temps, le voyageur de Baudelaire au cœur léger semblable à un ballon, celui dont le désir à la forme des nuées".
A force d'imprudences, de manque d'organisation, et d'échecs amoureux, Thomas n'arrive pas à "faire son trou". Dès lors, il sillonne les campus universitaires, décrochant des postes de professeur de français, qui au fil du temps, ne sont plus à la hauteur ni de ses ambitions, ni de son niveau littéraire.

Thomas "se gâche", c'est incontestable et il en est conscient. Les allers-retours à Paris n'y changent rien. Ses confidences à Catherine non plus. Elle a une vie bien remplie, stable, tout le contraire de son ami.
"Un après-midi de novembre où tu me retrouves dans un café du Village, tu me révèles ce que tu n'as dit à personne : tu es parfois sujet à des accès de dépression pendant lesquels ta vision du monde est d'un pessimisme absolu. C'est le cas en ce moment. Tu as hésité à me parler de cette humeur qui envahit ta vie telle une marée noire et tue en toi tout désir, de ce vide qui t'engloutit comme des sables mouvants. En nommant ce néant, tu tentes de lui donner une existence, de le mettre à distance, de construire une défense".
Quand Thomas perd sa mère, il perd son meilleur soutien, "celle qu'il adorait" même s'il la voyait peu.  Au vu de ses amis et sa famille, il est le seul à ne pas s'être posé comme on dit. Peu à peu, cette clairvoyance l'enfonce dans la déréliction : le jeune homme vit des moments exaltés qui se terminent par des abîmes de solitude accompagnés par d'étranges obsessions ; il ne gère plus rien et vit au jour le jour. "L'autre qu'on adorait" devient l'ombre de lui-même, persuadé que la force de son désir de réussir le condamne à perdre...

L'autre qu'on adorait est le témoignage d'un échec programmé. Diagnostiqué bipolaire assez tard, Thomas a tenté de se soigner pour "dénouer les nœuds qu'on ne peut pas démêler seul", or le réduire à ce mal serait une grotesque erreur. C'est pourquoi Catherine Cusset, en écrivant ce livre, redonne de l'épaisseur à un ami qui possédait toutes les cartes en mains pour réussir et flamboyer, mais qui n'a su que se consumer à petits feux.
L'emploi du "tu" forcément posthume met mal à l'aise, puis on s'y habitue. Ce choix narratif pourrait être perçu comme un jugement après coup, alors qu'il n'est que la possibilité de faire revivre celui qui n'est plus, celui dont les souvenirs s'effacent avec le temps, comme l'explique la chanson de Léo Ferré dont est extrait le titre.
"Tu sais, Catherine, les gens ont quand même une vie intérieure" lui avait répondu Thomas après la lecture d'un manuscrit où l'auteure avait écrit un portrait au vitriol du jeune homme. L'image qu'il laissait paraître était tellement en décalage avec sa réflexion, son raisonnement, ses connaissances, que Thomas n'a plus su comment faire pour continuer à vivre dignement sans se dégoûter soi-même.

Ce dernier roman de Catherine Cusset - c'est bien un roman car la fiction y tient une large place - se veut être un hommage à celui qui  manque quotidiennement. Mais il est aussi le témoignage impuissant de l'entourage qui n'a pas su, voulu, ou pu apporter son aide ou son soutien à cet ami, ce frère, ce fils si différent.
" Tu étais pathétique. Voilà à quoi je pensais au moment où tu me faisais part de ta souffrance.
Tu as beau t'indigner, tes larmes coulent sur la feuille. Un échec amoureux ou professionnel  après l'autre, tu te prends en pleine face, comme une claque, une minable image de toi. Tu apparais comme un pauvre type, un bouffon, un raté. Le seul sentiment noble que je décris, c'est mon propre chagrin d'avoir perdu 'mon âme sœur'".


A méditer :
"Il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté : c'est le Chagrin". (Proust)


Delivrez-moi ! Jasper Fforde (T2)

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (GB) par Roxanne Azimi, 448 pages, mai 2006, 9.60 euros
Titre original :

La chronique du tome 1 : http://virginieneufville.blogspot.fr/2014/03/laffaire-jane-eyre-t1-jasper-fforde.html

Second tome des aventures de Thursday Next, détective littéraire, qui comprend maintenant six romans.



On avait laissé Thursday Next dans le tome 1 en Littéra Tec ayant supprimé le méchant Achéron Hadès en l'enfermant dans un poème de Poe dont il n'a aucun moyen de s'échapper.
Par cet exploit, Thursday est devenue bien malgré elle une star : les médias la harcèlent et sa hiérarchie lui demande de faire des efforts car cette publicité impromptue fait du bien au service.
Tout va bien pour la jeune femme : elle est amoureuse de son mari tout beau tout neuf Landen, et elle apprend qu'elle est enceinte ! De plus, son oncle Myroft a décidé de prendre sa retraite et de mettre hors service le portail de la prose. Ainsi, on ne pourra plus se promener comme on veut dans les livres.

Or, la corporation Goliath n'en a pas fini avec Thursday ; elle rêve de vengeance, et monte une ruse ignoble pour que Hadès soit libéré : elle éradique Landen de la réalité, si bien que Thursday se réveille un jour célibataire, dans un autre logement, mais toujours avec son dodo, et toujours enceinte !
Extrait p.432 trad. Roxanne Azimi
Apparemment il n'y a qu'elle qui n'a pas oubliée son fabuleux mari. Comment le réintégrer
dans la réalité sans que Goliath l'emporte ?
Aidée de son père, agent de la Chronogarde et infatigable voyageur dans le temps, et de la jurifiction, elle subit un entraînement spéciale qui lui permettra de reprendre ses voyages à l'intérieur des livres. Son instructrice n'est d'autre que miss Havisham, la mariée célèbre des Fausses Espérances de Charles Dickens. Toujours affublée de sa robe de mariée en lambeaux et d'un caractère de cochon, elle apprend à la jeune femme comment gérer au mieux ses bonds de livre en livre...
Dès lors, c'est un tout autre monde qui se dévoile, qui obéit à une logique et une réglementation interne, car même les personnages de fiction ont des règles à respecter sous peine de sanction !

Le temps presse, Thursday doit trouver une solution pour "recréer" Landen et enfin lui annoncer sa grossesse ; pas question pour elle de tout abandonner, et le Puits des Histoires Perdues va lui être très utile...
"Le Puits des Histoires Perdues , c'est là que des vagues projets germent pour former des ébauches de plans. C'est la pouponnière des idées. La Matrice du monde. Descendez-là dedans et vous verrez des intrigues en gestation se lover sur les étagères comme autant de formes de vies primitives. Les esprits des personnages grossièrement esquissés volettent dans les couloirs en quête d'une intrigue et d'un dialogue, avant qu'on ne les tisse dans un récit".

Miss Havisham
Jasper Fforde reprend les ingrédients du tome 1, puis développe l'uchronie en utilisant tous les ressorts de la fiction : exergue, suspens, mélange des genres, humour omniprésent. L'héroïne évolue dans une société jamais inventée jusque là : les chauffeurs de métro sont des néandertaliens, les familles pique niquent le dimanche tout en observant la migration des mammouths, les nuits de pleine lune sont peuplées de monstres nocturnes. Néanmoins, les amoureux de la lecture trouveront surtout leur compte avec les exploits de Miss Havisham et du Chat du Cheshire, gardien du respect des règles à l'intérieur des romans. La mise en abyme est réussie, et l'épilogue promet un tome 3 de toute beauté.


Pour mieux lire les extraits cliquez sur l'image 

A part ça (16) Deux nouvelles italiennes, Christine Balbo

Ed. Rhubarbe, collection A Part, septembre 2016, 5 euros.

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...



En première lecture, ces deux nouvelles italiennes sont une invitation au voyage, de Sienne, ville entièrement tournée vers le tourisme,  aux îles Borromées, au nord de l'Italie dont seulement trois sur cinq peuvent être visitées. Forcément, on pense Dolce Vita, soleil et dépaysement. Dorothée est à Sienne pour des obligations professionnelles mais aime boire son thé sur la place du Campo, laissant son esprit vagabonder pendant ce temps suspendu. Teresa et Marraine voyagent ensemble, c'est une tradition bien ancrée. Elles aiment les îles et l'eau, et cette année, elles ont décidé de découvrir les paysages du Lac Majeur car "on pouvait y voir, affirmait Marraine, des paons blancs et des oiseaux-lyres. Teresa aima retrouver dans le nom de la ville de Stresa la presque anagramme de son prénom". Pendant que Marraine visite les îles, Teresa dessine les paysages, ou plutôt libère sa main sur la feuille blanche, entité entièrement indépendante de sa volonté.

Christine Balbo a choisi de jouer sur la dualité. Les personnages de chaque récit sont des couples, improvisés ou non, mais qui partagent ensemble un moment plus ou moins long. C'est le sac en veau foulonné de Dorothée qui a attiré une gamine qui traînait sur la place. La couleur rose poudrée tirant vers le bleu a eu cet effet tentateur que la petite s'est mise à le fouiller. Espiègle et franche, elle s'appelle aussi Dorothée, et elle attend sa mère partie visiter la tour.
"La gamine qui triturait son joli sac n'était pas sa fille. Française, délurée, un foulard du Palio noué autour du cou, elle sautillait sur place, glissait sur une marelle imaginaire, courait après les pigeons".
 Au-delà de l'homonymie de prénom, c'est le foulard noué autour du cou de la petite fille qui attire l’œil de la grande Dorothée. Il est aux motifs orange et blancs avec une licorne cabrée au centre, tout comme le motif du briquet qu'elle a acheté un peu plus tôt. La licorne, animal mythique par excellence, symbole de la dualité de l'être humain, que seule une jeune fille vierge peut attraper...
"En allumant sa cigarette, elle remarqua que le briquet, de pacotille, était illustré des mêmes motifs ondulants, orange et blancs, que le foulard de la gamine. Elle retourna l'objet dans sa main en exhalant la première bouffée, et se retrouva face à la licorne. Sans vraiment penser son geste, elle referma le poing."
On retrouve cette dualité dans le couple Marraine-Teresa. Alors que la première n'a pas peur d'accoster les gens, de se renseigner, de visiter en se mêlant à un groupe de touristes, l'autre semble plus introvertie, entièrement tournée vers son art, esclave même des histoires qu'elle invente et du pinceau qui les illustre. Pourtant, Teresa a aussi ses secrets, ses manies, qui l'éloignent de sa Marraine.
"Teresa aimait les histoires. Elle vivait de sa plume et de son pinceau, plume d'encre de Chine et pinceau d'aquarelle. Ses albums, que l'on décrétait pour enfants, mais faisaient les délices des parents, racontaient sans paroles des fantaisies oniriques, pas vraiment douces. Le plus souvent, ses contes muets étaient cruels, comme les sont les contes de fées".

 Ainsi, une seconde lecture fait émerger de nombreux points communs entre les deux nouvelles, beaucoup plus complexes qu'elles n'y paraissent. Certaines correspondances sautent aux yeux comme le mime sourd et muet et les albums muets de Teresa ; les serveurs Guido et Gianni, seules figures masculines garants d'une certaine forme de réalité ; la licorne du foulard de Dorothée et celle de l'esquisse de Teresa...
Entre les lignes, la dualité se transforme en miroir au point que le lecteur se demande si le double rencontré n'est pas fantasmé. Alors que petite et grande Dorothée conversent sur la terrasse d'un café de la place, un mime a un geste déplacé à l'encontre de la gamine, comme si elle n'avait jamais existé.
"Et lui, l'homme au béret rouge et au costume gris , suspendit son geste une seconde, puis dégaina son arme de clown. Mais au lieu de viser la table voisine, il la pointa sur le front de l'enfant. Le geste du mime était brutal, Inattendu. Une ébauche de meurtre".
Plus tard, l'ayant emmenée à sa répétition à la Chigiana, elle retrouve la petite Dorothée complètement transformée, double presque nubile de la grande Dorothée...
Dans la seconde nouvelle, la fin du séjour marque une disparition. Teresa cherche partout Marraine et personne ne semble l'avoir vue. Seuls indices : un chapeau de pailles, des lunettes noires, et surtout une esquisse représentant des fleurs inconnues et une licorne démesurée, que même Teresa doute un moment avoir dessiné...
"Elle n'y reconnaissait rien. Ni les fleurs, improbables, qui jetaient leurs couleurs sur les verts attendus des feuillages, ni la licorne, démesurée, qui surplombait les jardins en terrasse. Pourtant, elle savait n'avoir rien inventé, elle savait que sa main, sûre et preste, avait traduit dans son langage propre une réalité avérée, mais peut-être invisible".

Dans Deux nouvelles italiennes, la symbolique est importante. Sous couvert de légèreté, les récits sont en fait plus sombres, violents, nous parlent de solitude et de vieillesse. L'auteure nous rappelle que nous avons tous un double qui sommeille en nous ; il est le garant de ce que nous sommes en étant le miroir fantasmé de ce que nous aurions voulu devenir. Parfois, il suffit d'un élément , un sac, une esquisse, une rencontre, pour que ce double se matérialise et vienne vers nous.
"Il y avait eu un moment, unique. une seconde, un temps suspendu, qui avait tout rendu pensable, et impossible. 
La vie était à ce prix".


Magie & Sorcellerie, Isabelle Ortega et Thomas Baas

Ed. Actes Sud Junior, septembre 2016, 72 pages, 14.90 euros.



Ce livre documentaire tord le cou aux idées reçues en proposant aux jeunes lecteurs une approche à la fois didactique et ludique d'un sujet qui engendre de nombreux fantasmes et mauvaises interprétations.
La magie et la sorcellerie sont "deux aspects d'un même savoir". Alors que le premier agit aux yeux de tous et a tendance à expliquer l'inexplicable, le second se veut être plus secret, plus noir aussi.
 Divisé en six parties, l'ouvrage retrace l'histoire de la magie à travers les siècles, présente quelques grandes figures de magiciens et de sorciers, établit les mesures prises à l'encontre des pratiques magiques, pour enfin conclure sur un état des lieux à partir du dix-neuvième siècle  à nos jours.

Chaque chapitre est accompagné d'une illustration sur le thème traité.  Au détour d'un article, quelques anecdotes font le point sur  les croyances et les superstitions souvent très anciennes, et qui subsistent encore de nos jours.
"Par exemple, la mandragore ne peut être cueillie que lorsqu'on a tracé à trois reprises un cercle autour d'elle avec une épée qui sert ensuite à la cueillette".

"L'extermination des chats, symboles de magie noire durant cette période (Moyen-Âge), a contribué à la diffusion de la peste (maladie mortelle très contagieuse), car les rats n'étaient plus chassés et ils ont proliféré".

Magie & sorcellerie est une mine d'informations sur les pratiques, les personnages célèbres, les périodes sombres de l'Histoire. Ainsi, toutes les confusions existantes sont mises à plat, et les pratiques expliquées sont mises en perspectives avec les pratiques médicales, le contexte géographique ou historique.

"A quoi reconnaît-on un sorcier au Moyen-Âge ? C'est, à l'époque, quelqu'un qui souffre d'un défaut. Comme le fait d'être roux ! Les roux étaient déjà des victimes désignées dans l'ancienne Egypte : ils étaient brûlés et leurs cendres étaient répandues pour fertiliser les champs".

Magiciens et sorciers ne sont pas une invention du Moyen-Âge. Déjà, dans l'Antiquité, les Haruspices  lisaient les entrailles des animaux sacrifiés, Homère avec Circé, puis Euripide et Sénèque avec Médée racontent l'histoires de magiciennes célèbres prêtes à tout par amour. A cette époque, magie et sorcellerie se confondent. Avec le temps, la magie va devenir la branche "autorisée" vouée à guérir des maladies, à fabriquer des filtres d'amour, à apaiser les âmes, tandis que la sorcellerie va prendre une orientation plus sombre dont les interprétations extrêmes sont le satanisme par exemple.
"Le satanisme, culte envers Satan, se crée sur l'héritage de la sorcellerie et il a toujours des adeptes aujourd'hui. Au cours du XXème siècle, plusieurs groupes se sont revendiqués du satanisme. Parfois ils ne reprennent que la messe noire, mais ils peuvent aller plus loin, jusqu'au meurtre. Ils fascinent les esprits fragiles et ressemblent à des sectes".

Isabelle Ortega (maître de conférences d'histoire médiévale à l'université de Nîmes) et Thomas Baas proposent un documentaire passionnant, sans fausse note, qui balaye toutes les questions que l'on peut se poser sur le sujet tout en évitant les écueils possibles vers le glauque ou le gore. Le pari est réussi : parler d'un sujet envoûtant rempli d'idées reçues, en s'adaptant au niveau du jeune lecteur.

A partir de 10 ans.

Des Hommes de peu de foi, Nickolas Butler

Ed. Autrement, août 2016, traduit de l'anglais (USA) par Mireille Vignol, 540 pages, 23 euros.
Titre original : The Hearts of Men (à paraître aux USA en 2017)

A lire, la très intéressante note de la traductrice, Mireille Vignol, à la fin du roman


Scout toujours !



"Mais le garçon, en dépit de tous ses efforts pour retenir ses chaudes larmes et ses hoquets d'embarras, de solitude et de honte, redoublait de sanglots.
- Je t'interdis de pleurer ! lâcha sèchement Clete. Tu as treize ans, Nelson ! Les hommes ne ... Je t'interdis de pleurer ! C'est compris ?"

Pas facile d'être  tout ce qu'on attend d'un homme :  un adulte responsable, un père aimant, un mari amoureux et fidèle, un patriote, un ami.
Divisé en trois parties - trois années clés de la vie de Nelson- Des Hommes de peu de foi tente de dresser le portrait universel et idéal du genre masculin tout en pointant du doigt leurs failles, leurs faiblesses, leurs blessures intérieures. Tous ces portraits imbriqués se construisent autour d'un personnage récurrent, Nelson, dont la vie sera un éternel questionnement sur ce qui lui semble juste ou sur la véritable nature de l'homme de bien.

En 1962, à 13 ans, Nelson est le mal-aimé du camp de scouts de Chippewa. C'est le souffre douleurs, mais paradoxalement il entretient un certain recul par rapport à cela. L’amitié est à la fois une chose étrange qu'il redoute et souhaite à la fois. Être le Clairon du camp et celui qui détient le plus d'insignes de mérite lui conviennent parfaitement. C'est sa mère qui lui a transmis ses valeurs, car il se sent très peu proche de son père, un homme violent et égoïste, incapable de gestes tendres.

Alors quand on apprend qu'en 1996, le Clairon frêle et menu d'autrefois est un ancien des forces d'élite de l'armée américaine, le lecteur sent que l'ellipse narrative a transformé le personnage principal. Il est devenu un vétéran, et un ami fidèle d'un ancien scout comme lui, Jonathan dont le fils, âgé de seize ans, Trevor,  doit rejoindre aussi à son tour le camp de Chippewa. Jonathan, le temps d'un week end, veut en faire un homme, ce qui, selon lui, doit passer par le club de strip-tease et l'alcool.
"Les boy-scouts d'Amérique n'ont jamais été renommés pour leur finesse, ni d'ailleurs pour leur sensibilité. Un scout est fiable, loyal, serviable, aimable, courtois, bon, obéissant, économe, courageux, propre et respectueux. Mais pas homosexuel par exemple, ni femme, ni athée, semble-t-il. Jonathan a une vision grave et pessimiste du monde, mais il n'est pas dogmatique. Pour lui, le scoutisme en tant qu'organisation est une fraternité opiniâtre de jeunes républicains paramilitaires qui se cramponnent désespérément à quelques notions de vertus datant du XIXème siècle dans un monde moderne".
Nelson, chauffeur, le temps de cette virée, tente de comprendre comment Jonathan est devenu ce qu'il est: un chef d'entreprise qui trompe ouvertement sa femme devant son fils, et transmet des principes douteux à sa descendance. Nelson est célibataire, sans enfant, mais est-ce que lui aurait eu la même attitude ?

En 2019, c'est au tour du fils de Trevor, Thomas de rejoindre le camp scout, maintenant dirigé par un Nelson vieillissant. Ce dernier ne comprend plus ce monde ultra-connecté où les lueurs de tablettes ont remplacé les feux de camp, où les jeux en ligne ont plus de succès que les concours de nœuds. Il aime discuter avec la mère de Trevor, Rachel, qui a intégrée le camp scout malgré la forte réticence des pères présents sur le site. Imposer sa présence est une lutte quotidienne car les a priori ont la vie dure. De son côté, elle peine à comprendre les hommes depuis qu'elle a perdu celui qui incarnait à ses yeux la perfection : Trevor, le fils de Jonathan. Avec Nelson, ils peuvent au moins parler sans ambages de cet homme disparu qu'ils ont tant aimé.

Des Hommes de peu de foi est un roman ambitieux car il traite de la nature humaine à travers plusieurs personnages, tout en laissant un lien entre eux. Nelson est un peu l'araignée qui a tissé la toile et a emprisonné des fragments de caractères masculins : Clete, Jonathan, Trevor, Billy, Platz et les autres. Nelson Doughty est un témoin : il se sent à la fois proche et éloigné de ces hommes qui se débattent dans une vie pétrie de conventions, ou les amours vont et viennent.
"L'amour n'appartient pas au domaine de la raison.
L'amour est une émotion".
Et les femmes dans tout ça ? Nickolas Butler en fait des Ariane : elles ouvrent la voie, transmettent des valeurs et sont des épaules réconfortantes sur lesquelles se reposer . Ce sont des rocs qui rebondissent malgré le deuil et l'adversité tout en tentant de comprendre, supporter et parfois pardonner à ceux à qui elles ont accordé leur confiance.

Au Commencement du septième jour, Luc Lang

Ed.Stock, août 2016, collection La Bleue, 544 pages, 22.50 euros

Renaître



Au Commencement du septième jour est le roman de l'ellipse et des questions sans réponses. C'est aussi le roman d'un homme qui se cherche, qui se sent finalement étranger à soi-même, un peu comme Meursault dans L'Etranger d'Albert Camus. Pourtant les émotions sont là, les sentiments aussi, mais elles restent tapies ou à fleur de peau. Thomas ne sait pas comment évacuer son trop plein émotionnel.

Thomas est marié, père de famille. Il est fou amoureux de sa femme Camille, éloignée de lui la semaine, accaparée par un travail de cadre dans la région de Rouen. C'est un choix de vie malgré tout, le temps que Camille puisse prouver ce qu'elle vaut professionnellement. Thomas gère les enfants. Pourtant, il sent ou plutôt croit sentir que son épouse s'éloigne de lui. Un coup de fil interrompu et c'est le sentiment que quelque chose d'irrémédiable va arriver.

C'est un homme perdu qui est au chevet de son épouse dans le coma.
"Mais je suis là, moi, je... je devrais la réveiller, non ?"
Camille a eu un accident de voiture, elle est dans le coma. Pourquoi une telle vitesse ? Pourquoi cette route à cette heure-là ? Autant de questions sans réponses qui ne changeront pas les choses finalement. Maintenant, il faut s'organiser, établir un nouveau quotidien avec les enfants, Anton et Elsa, continuer à travailler, à être présent dans sa boîte informatique où il est le concepteur d'un nouveau logiciel devant "fliquer" les salariés. Thomas, qui a su inventer un procédé pour tracer des gens, se rend compte qu'il ne sait que peu de choses sur Camille...
"On dirait qu'elle est recluse derrière une vitre étanche, elle voit mis elle ne peut pas s'approcher ni communiquer, on dirait que tout est nouveau pour elle...Elle vient se fracasse contre la vitre puis repart vers quel monde intérieur ? ... Ça n'imprime pas, c'est sans mémoire".

Sans transition, le lecteur bascule dans une seconde partie de roman au thème différent. Thomas est dans les Pyrénées, chez son frère aîné, Jean, éleveur bio qui a renoncé à une carrière d'ingénieur agronome pour vivre plus près de la montagne et de ses bêtes. Au commencement du septième jour, il est seul, en randonnée.
"Ce matin-là du septième jour, le froid humide sinuait dans les os, le plafond gris noyait les cols environnants, Thomas se retirait à pas lourds vers le col de la Fache après un dernier regard sur le gave et les chevaux".
Il se demande pourquoi son frère est si secret, pourquoi sa sœur Pauline est partie en Afrique faire de l'aide humanitaire en tant que médecin, et surtout comment son père Aurèle a basculé dans le ravin alors qu'il connaissait les lieux comme sa poche.
Dans la famille, on ne parle pas, ou peu. On tait l'essentiel. A quoi bon. Exprimer ses émotions n'est jamais bon, et cela ne ferait que raviver des tensions.
"Dans l'étreinte de Jean, Thomas recouvre sa place comme si la forme de son corps s'y trouvait déposée depuis un temps confus et lointain où le père a disparu de sa vie. Un apaisement, un abandon de quelques secondes dont l'intensité ne faiblit pas. Ils se serrent, se regardent, ils ne se quittent pas".
 La seconde partie, le livre de Jean, est la démonstration de la citation de Joseph Conrad mise en exergue "Nous vivons comme nous rêvons, seuls". Nous sommes toujours seuls, dans un monologue intime permanent, à lutter contre le doute et le chagrin.
En filigrane, on comprend que Camille est morte, que Thomas est un veuf perdu qui tente d'être un bon père pour ses deux jeunes enfants. Il a besoin de revoir Pauline dont les seules nouvelles qui lui parviennent sont celles que lui donne Jean.

La troisième partie, le livre de Pauline, se déroule au Cameroun où Pauline tente de protéger la population locale du manque d'hygiène, de la corruption et de Boko Haram. Leurs retrouvailles ne sont pas exaltées, la pudeur et les regards suffisent. Ces deux-là se comprennent à demi-mots, et les silences sont souvent plus bavards que les mots. Il s'est passé des choses dans la vie de Thomas, mais ce n'est pas l'essentiel, alors le lecteur le devine au détour d'une phrase. Au Cameroun, Thomas est confronté à un paysage et à des codes qu'il ne maîtrise pas et qui l'inquiètent. Sa sœur est une béquille indispensable pour avoir des réponses aux questions qu'ils se posent.

Au Commencement du septième jour est un livre rempli de points de suspension, de non-dits, qui entourent un personnage central, Thomas. Il ne connaît que des brides des histoires qui touchent sa famille de près ou de loin. Alors que sa vie est un combat de chaque instant car il affronte le deuil de l'être aimé, s'amorce en lui un besoin de vérité pour qu'enfin les émotions puissent s'extérioriser de la carapace qu'il s'est forgée.
"Elle nous manque. On traverse. Par moments, c'est comme une tempête, on trébuche, on perd l'équilibre".