Un Singulier garçon, Kate Summerscale

Ed. Christian Bourgois, septembre 2016, traduit de l'anglais par Eric Chedaille , 506 pages,
Sous titre : Le mystère de l'enfant matricide à l'époque victorienne
Titre original : The Wicked Boy


Matricide



C'est l'odeur pestilentielle qui a alertée les voisins de ce quartier populaire d'East London. En ouvrant la porte, on découvre les garçons de la famille, Robert et Nathaniel Coombes, tranquillement en train de jouer aux cartes avec un ami de leur père, John Fox. L'odeur qui provient de l'étage ne semble pas les incommoder.
"Un éditorial dans l'édition du samedi du Stratford Express, plus gros tirage de tous les journaux de West Ham, décrivait le meurtre de Plaistow comme le crime le plus atroce, le plus affreux et le plus révoltant qu'il nous est été donné de rapporter".
Pour certains médias, ce crime est bien la preuve que la race humaine est sur le déclin...

La découverte est affreuse : la maman des enfants gît dans son lit, morte depuis plusieurs jours, ayant succombé apparemment aux coups portés avec une longue lame. Sans être forcé à avouer, Robert avoue le crime, prétextant le fait qu'il a tué pour protéger son frère de la violence maternelle.

L'affaire fait grand bruit. Matricide à 13 ans, ce n'est pas rien, et le meurtrier fait preuve d'un sang froid remarquable qui ne joue pas en sa faveur. L'enquête dévoile un jeune homme friand de Penny dreadfuls, des romans à sensation bon marché dans lesquels affluent violences et meurtres. Répondant à une interview du Star, leur voisine ajoute : "jamais garçons ne furent mieux élevés, mais ils étaient sombres et maussades, sans jamais un sourire pour quiconque", (...) "dissimulateurs et de mauvaise foi jusque dans les plus petites choses". Peut-être Robert a-t-il fomenté son acte à partir de la lecture de ces histoires, en tout cas une chose est sûre, elles ont attisé son projet de partir à l'aventure dans des pays exotiques, loin de Londres.
Même son père, chef steward sur un bateau à vapeur en route pour New-York au moment des faits, reconnaît l'avoir transporté avec lui lors d'un voyage pour calmer ses lubies.

Source Daily Mail

Le procès fait sensation. Alors qu'il est reconnu assez rapidement que John Fox est un "benêt" qui n'a jamais compris ce qui se tramait chez les Coombes, l'attitude de Nathaniel est plus difficile à comprendre. Oui, il a su dès le début que sa mère était morte ; oui, il a couvert les agissements de son frère dans les jours qui ont suivis en affirmant avec lui que Mrs Coombes était partie rendre visite à de la famille. Pourtant, il apparaît comme un enfant faible, sous la coupe de son frère.
Alors que sa vie se joue, Robert semble à mille lieux de son procès. Il rit, répond volontiers aux question du tribunal, plaide coupable.
"La manie homicide était une maladie identifiée quelques dizaines d'années plus tôt par le psychiatre français Jean-Etienne Esquirol. Un monomane homicide, disait Esquirol, devenait obsédé par le désir de tuer et, son forfait perpétré, atteignait une sorte d'apaisement".
Reconnu fou au moment des faits, Robert échappe au bourreau, mais il est enfermé dans un centre psychiatrique. La durée de son enfermement est au bon vouloir de la Reine d'Angleterre.

La condamnation est synonyme pour le meurtrier d'une nouvelle vie. Il bénéficie de vrais soins, d'aide, et travaille pour un salaire. Tout cela lui permet de le préparer à sa sortie qui a lieu à la mort de la Reine Victoria. Il décide alors de rejoindre son frère en Australie, et fait partie du contingent d'anciens prisonniers. A partir de ce moment, Kate Summerscale raconte un nouveau personnage dont le comportement est aux antipodes de son acte affreux d'adolescent. En taisant son passé, il est devenu aux yeux de ceux qui l'ont côtoyé un homme bien.
"Son parcours ne se conformait qu'au thème le plus innocent des penny dreadfuls : celui d'un garçon qui fuit un monde moderne mouvementé pour la rude simplicité du bush australien. En place de l'amour et de l'argent, il avait trouvé la paix et la sécurité".

Kate Summerscale a construit son livre comme une enquête. Très bien documenté, elle n'a pas hésité à interroger les familles des protagonistes pour être au plus près de ce destin hors du commun.
En filigrane, la première partie consacrée au meurtre, décrit avec précision la société victorienne, le fonctionnement de la justice, et y intègre les recherches fondamentales en médecine sur la folie.
Construit comme un polar, Un Singulier garçon est un récit abouti, captivant de bout en bout, dont l'épilogue se veut être assez inattendu au regard des premières pages.