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Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud

Ed. Héloïse d'Ormesson, 199 pages, 17 euros


A vie 


Premier roman d'une auteure qui, forte de l'expérience d'une amie, raconte la vocation d'une jeune fille, Lucie, pour la vie monacale.

Lucie ou la vocation est une version moderne de La Religieuse de Diderot dans la description des bassesses faites entre sœurs, de la dureté de la vie au cloître. Lucie diffère de l'héroïne du 17ème siècle dans le fait qu'elle a choisi de son plein gré ce mode d'existence. En khâgne, la jeune fille se sent exaltée. Elle y rencontre Mathilde, qui va lui ouvrir le chemin vers le couvent. Pour elle, c'est une évidence : elle est amoureuse de Dieu, et comment mieux lui exprimer son amour qu'en prenant l'habit ? Pour Juliette, l'amie d'enfance de Lucie, la stupéfaction et la colère se mélangent. Vivre sa foi de cette façon, c'est renoncer à tout, c'est se retirer du monde à un âge où on doit justement profiter de la vie. Juliette éprouve de la haine contre la religion qui lui enlève son amie et la prive des siens.
"Elle a l'âme retournée et moi le cœur à l'envers. On est loin de la colonie spirituelle. On est dans autre chose que je ne définis pas et qui me tétanise. Comme devoir grimper un mur d'escalade sans prise. Rien à quoi se raccrocher. Je vacille. Et elle, le regard qui pétille de bonheur".

A l'intérieur du cloître, la vie est bien réglée entre les cinq prières quotidiennes. Les novices renoncent à tout : leur coquetterie, leur apparence physique, leurs habitudes. Il faut avaler les repas trop riches en sauce, supporter un crâne quasiment rasé, mais surtout il ne faut pas tenter de se rebeller contre les ordres de la Mère Supérieure. Être soumise est le maître mot.
"Notre vie monastique se définit comme une incessante conversion qui s'exprime par les voeux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance".
Les premiers temps sont difficiles, mais Lucie s'accroche même si de temps en temps, un éclair de lucidité l'assaille et engendre le doute. Son corps qui s'épaissit est sa victoire intime : elle n'est plus que conscience ; son enveloppe physique est devenue secondaire.
"Le démon du gras a pris possession de son corps poreux. Ses seins énormes et moelleux. Ses cuisses, adipeuses et poilues. Comme son visage, bouffi. Cette gangue pesante l'oppresse un peu plus chaque jour".
Les visites régulières de Juliette, les larmes de sa mère n'ébranlent pas son choix, c'est donc sereine qu'elle prononce ses vœux, et devient sœur Marie-Lucie. "Le suicide social" que Juliette redoutait tant a lieu.

Désormais, un pan méconnu de la vie monacale s'offre à elle : les petites responsabilités, les ruses pour attirer les novices, les bassesses entre sœurs. Le vœu de silence ne peut être rompu, mais les regards ne trompent pas. De plus, l'arrivée de son amie Mathilde en tant que novice n'arrange rien. Lucie apprend à ses dépens que l'amitié est un mot banni entre les murs du cloître.
Dans le couloir qui mène aux douches, sœur Marie-Lucie croise une novice. Elle esquisse un sourire, le visage de l'autre reste fermé. Ici, c'est chacun pour soi et Dieu pour toutes".
Les années passent, la foi est encore là, mais le sacrifice consenti à une vie de renoncements a un revers : Lucie n'est plus si exaltée, elle se surprend même à être mauvaise avec celles qui partagent sa vie. Préposée aux comptes, elle met en évidence un détournement d'argent : elle a été trop naïve, les règles impénétrables des lieux ne sont pas visiblement les mêmes pour tout le monde. Un dilemme s'offre à la jeune femme : renoncer et sortir, ou se battre pour faire éclater la vérité, et rester.

Au début du roman, Lucie est une narratrice jeune, enthousiaste, qui vit sa foi comme une histoire d'amour unique. Maelle Guillaud décrit avec réalisme les coulisses d'un monde fermé, méconnu, soumis à des règles hors d'âge qui, vues de l'extérieur, sont coercitives. Au fil des pages, le cloître devient une prison où tous les coups bas sont permis. On s'éloigne de plus en plus de l'exaltation religieuse pour servir les intérêts personnels. Les sœurs voilées deviennent des marionnettes qui s'agitent inutilement pour se donner l'impression de vivre.
Parfois, le temps d'un chapitre, Juliette prend la parole et crache sa haine contre la religion. Elle incarne l'opposée de Lucie, celle qui veut comprendre un choix qui, sous prétexte d'amour, est rempli de contraintes. Comme son amie, elle ne renonce pas, mais son combat est différent : elle veut que Lucie ouvre enfin les yeux et comprenne que cette vie là n'est pas une vie.
Au fil des pages, le doute s'immisce : tout n'est pas si rose dans le royaume de Dieu. Finalement, la condition humaine l'emporte : la prière n'efface pas tout, certainement pas les rêves de pouvoir.

Lucie ou la vocation est un roman qui se lit très facilement. Après un démarrage en fanfare, l'intrigue ralentit, puis ronronne ; le lecteur sent un moment de flottement jusqu'au dernier quart pour ensuite lire un épilogue qui, admettons-le, est un peu cousu de fil blanc.
Pour le lecteur qui a lu La Religieuse de Diderot (écrit en 1760), on retrouve le répertoire de névroses engendrées par le milieu morbide qu'est le cloître. Alors que Suzanne, enfermée de force au couvent par sa mère, se révolte contre l'aliénation physique qui lui est promise, Lucie hésite, puis renonce car c'est la vie qu'elle a choisie et dont elle accepte les contraintes saugrenues. Dès lors, le couvent devient une mini-société totalitaire dans lequel le lavage de cerveau se fait quotidiennement. Seulement, après avoir renoncé à tout, sauf à Dieu, peut-on aussi renoncer à sa personnalité morale ? Le débat est posé, et Maelle Guillaud en offre une première réflexion.

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