L'Insouciance, Karine Tuil

Ed. Gallimard, août 2016, 528 pages, 22 euros.


L'histoire d'amour entre Romain et Marion aurait pu être une simple histoire d'adultère entre une femme mariée à un homme très riche mais se sentant désespérément seule, et un soldat revenant d'une mission militaire de six mois et s'apercevant que la vie de famille n'est plus pour lui.
"Non, plus rien ne le calmait à part peut-être la perspective de retrouver son fils de trois ans, Tommy, et le serrer dans ses bras. Il était moins enthousiaste à l'idée de revoir sa femme, Agnès, après ces longs mois aux cours desquels il avait parfois l'impression de l'avoir oubliée, quand la nécessité de rester ancrer dans le réel afghan s'imposait avec violence et qu'il lui fallait rompre les liens avec la France, sa famille, tout ce qui le rattachait à l'émotion et qu'il devait fuir pour ne pas s'affaiblir".
Sauf que.
Sauf que les personnages de Karine Tuil se collent à l'actualité dans ce qu'elle a de plus crue et de plus violente. celle qui broient les gens de l'intérieur et les poussent jusqu'à leurs derniers retranchements, s'étonnant eux-mêmes d'être ce qu'ils sont devenus. Quand Romain rencontre Marion, c'est dans un hôtel chic de Chypre où il est en "sas de décompression" après que son unité ait été presque entièrement décimée dans une attaque en Afghanistan. Romain a survécu, mais la culpabilité d'être vivant le ronge. Marion, elle, est là pour interroger quelques soldats en vue d'un reportage sur la guerre. Leur rencontre est une urgence de vie au delà de la mort. Pour elle, la guerre avant son aventure sur le terrain, était une théorisation faite à travers les livres et les films.
"Elle surtout, elle avait lu des dizaines de livres de guerre, vu beaucoup de films, elle en parlait avec emphase, d'une manière presque démonstrative, comme si les œuvres pouvaient aider à cerner les réalités de la guerre, alors qu'elles restent incompréhensibles quoiqu'on fasse".
Sa présence sur le front a tout changé, au point qu'elle en vient à reconsidérer son mariage avec François Vély, magnat industriel et grande fortune de France. Pourtant, pour elle, François a divorcé, abandonnant une épouse en pleine dépression, et a mis de côté ses enfants. Marion symbolise tout le contraire de son éducation, de son milieu, de ses principes. Elle est un vent de folie dans sa routine. Sa guerre, c'est sa rencontre avec Marion, rien d'autre.
"Ce qui avait longtemps déjoué les codes sociaux, c'était la prégnance du désir ; sans ce magnétisme érotique, il ne l'aurait même pas regardée, allons, une fille issue d'un milieu simple, une fille qui n'est même pas formatée comme lui".
La guerre en Afghanistan n'est pour lui qu'un sujet mondain dérangeant. François Vély est issu d'une famille qui s'est réinventée après la seconde guerre mondiale, changeant son patronyme juif pour plus de commodités dans les affaires.

Karine Tuil décrit deux mondes que tout oppose : celui du pouvoir où il faut avoir des nerfs d'acier, connaître les codes, et mettre de côté sa dignité pour y naviguer aisément, et celui du conflit et de la religion, dans lequel le prisme identitaire prend des proportions insoupçonnées. Ce monde binaire se rejoint lorsque Osman Diboula, Secrétaire d'Etat au commerce extérieure  et ami d'enfance de Romain, décide de se joindre à une délégation en Irak. où il y accompagnera des chefs d'entreprise intéressés de participer à la reconstruction du pays. A ses côtés, François Vély, dont il a pris publiquement la défense après que ce dernier ait subi un lynchage médiatique suite à une photographie où on le voit assis sur une sculpture, une oeuvre d'art représentant une femme noire nue, ligotée, érotisée. Lui n'y voyait que de l'art, rien de choquant donc puisque l'art selon lui n'a pas à être moral ou beau, mais pour les autres, ce portrait est le symbole d'un racisme affirmé : un juif assis sur une noire.
Osman est l'incarnation même de la réinvention ; il a changé, renié ses certitudes pour briller à nouveau au sommet de l'Etat. Il est l'incarnation même qu'on n'est pas "condamné à être soi", prêt à tout pour ne plus subir la honte, ce sentiment puissant qui vous ronge inexorablement.
En Irak, lieu de tous les dangers, tous les protagonistes vont se retrouver. La force narrative de l'auteur va donner au roman une nouvelle dimension. François Vély, détesté de tous, paria depuis peu, va devenir celui qu'on doit sauver depuis qu'il a été enlevé par un groupuscule islamique. Ce rapt va déflagrer les existences des personnages. Chacun avait réinventé sa vie pour mieux réussir, mais acculés, ils vont devoir enfin faire face.

L'Insouciance est un roman puissant qui vous happe dès les premières pages avec un premier chapitre édifiant sur le contraste violence-bonheur, guerre-paix, en prenant le lecteur à témoin par un vous incantatoire. Le lecteur est emporté par le tourbillon des personnages rattrapés par leurs véritables personnalités. Il y a un peu d'Invention de nos vies dans ce roman, car chacun n'est pas celui qu'il prétend être. En se collant à l'actualité, en décrivant les bassesses du pouvoir, on se rend compte à quel point parfois les combats sont perdus d'avance. En y ajoutant une intrigue très actuelle, il suffit d'un rien pour que les vies les plus confortables basculent.
Alors, l'insouciance est là, devant nos yeux, sans qu'on prenne le temps de la définir, tellement elle nous semble normale et acquise. Il faut côtoyer  l'horreur de la "perforation intérieure" de la perte ou du malheur pour se dire que oui, l'insouciance, c'était cela, cet état d'esprit de se sentir tranquille et vivant. La seule guerre qu'on livre vraiment est une guerre intime, et elle est constante.
"C'est l'obstacle sur lequel tous les êtres humains butent un jour ou l'autre. Peut-être qu'il ne faut pas chercher à être heureux mais seulement à rendre la vie supportable".