Les Règles d'usage, Joyce Maynard

Ed. Philippe Rey, septembre 2016, Traduit de l'anglais (USA) par Isabelle D. Philippe, 475 pages, 22 euros.
Titre original : The Usuals Rules

Et après ?


Que se passe-t-il du côté de ceux qui ont perdus un être cher lors des attentats des Twin Towers le 11 septembre 2001 ? Dans son dernier roman, Joyce Maynard met en scène une famille recomposée qui vient de perdre le pilier, Janet, la maman de Louie, quatre ans, de Wendy treize ans, et épouse de Josh.
Janet avait abandonné ses rêves de comédies musicales à Broadway pour un emploi plus sécurisant de secrétaire. Elle a épousé Josh en secondes noces, après avoir élevé seule Wendy jusqu'à ses sept ans, puisque son premier compagnon, Garrett, et père de la petite, était incapable à l'époque de prendre ses responsabilités.  Puis, Louie est arrivé, pour le bonheur de tous. Josh est un vrai père de substitution pour Wendy, qui arrive dans la période délicate de l'adolescence. Avec Janet, ils ont établi des règles d'usage qui ponctuent leur quotidien et les aident à avancer : Josh cuisine, interdit les plats surgelés par exemple , quant à Janet, elle part avec sa fille dans des virées de magasin où elles rêvent de cadeaux qu'elles ne peuvent pas s'offrir. On s'aime, on se dispute aussi, mais on est heureux ensemble avant tout.


A l'annonce de l'attaque des tours jumelles, c'est la sidération. Après l'attente devant le téléphone, viennent les affichettes dans la rue, et l'espoir, peut-être de retrouver un corps. Ce jour-là Janet était en retard, mais elle est partie quand même travailler. Elle est partie comme tous les matins en coup de vent, sûre de revenir le soir.
"Quand un visage famlier apparut, ce n'était pas celui de sa mère. C'était Josh. Josh avec Louie dans ses bras. Louie dans son costume d'Aladin, le pouce dans la bouche. Josh toujours dans on pantalon de survêtement vert du matin, pas rasé".
Josh est perdu ; il s'effondre. Louie, trop jeune, refuse la perte, et croit que la magie pourra tout arranger ; quant à Wendy, elle culpabilise : elle était en conflit avec sa mère car elle voulait partir en vacances en Californie pour rendre visite à son père.
Tout à coup, ce qu'ils prenaient pour de la normalité, la routine du quotidien avant le 11 septembre, prend de la valeur . Seulement, les règles d'usage, sans Janet, n'existent plus. il faut apprendre à vivre avec de nouvelles règles. 
"On a envie de laisser tomber, reprit-il dès qu'il put parler (Josh). Sauf qu'il faut continuer. Il faut se lever le matin et verser des céréales dans les bols. On continue à respirer qu'on le veuille ou non. Personne n'est là pour t'expliquer comment c'est supposé marcher. Les règles d'usage ne s'appliquent plus".
Or, Josh n'est pas capable d'imposer quoi que ce soit. Alors, quand Garrett arrive pour récupérer Wendy, la jeune fille pense que c'est peut-être le bon moment de s'éloigner de New-York et du chagrin qui la pèse.
"Ce qui lui paraissait le plus dingue, c'étaient tous ces comportement ordinaires, en apparence normaux : faire des course, discuter d'une marque de voiture, aller à l'école. Le train-train habituel, on appelait ça. Se comporter, dans le monde extérieur en tout cas, comme si rien n'avait changé, alors que la vérité, c'était que plus rien n'était pareil - comme si tout le monde était complice de cette vaste mascarade".

En Californie, de nouvelles règles d'usage l'attendent, entre un père qui cherche à réparer les erreurs d'antan, et une belle-mère, Carolyn, spécialiste de cactées, et oreille douce et attentive. Là-bas, Wendy cherche sa place et préfère sécher le collège pour rencontrer des gens : Alan le libraire et papa d'un jeune autiste, Violet, une jeune maman déboussolée, ou encore Todd un gamin de son jeune âge qui parcourt le pays à la recherche de son frère. Tous mènent une quête personnelle, un peu comme Wendy qui cherche un nouveau mode d'emploi pour mener sa vie sans sa mère pour l'épauler.
Le temps est primordial, il polit le chagrin, le rend acceptable parfois. Garrett, par petites touches, réapprend à sa fille les plaisirs simples de la vie en lui faisant naturellement confiance. 
"Il vint à l'esprit de Wendy qu'une personne ne mourait pas en un instant, mais progressivement, par degrés. Elle avait commencé à perdre sa mère ce jour précis de septembre, mais c'était toujours encours, un peu plus chaque fois, comme si sa mère avait été sur un frêle esquif qui dérivait graduellement vers le large. Ou qu'elle soit accrochée à un ballon qui continuait à s'élever dans les airs, jusqu'à devenir invisible".
Alan lui propose des lectures qui l'aident à grandir, comme celle de Frankie Adams de Carson McCullers. L'énergie de Todd et le manque de repères familiaux de Violet lui permettent de se positionner par rapport à sa famille : elle est la fille de Garrett, mais elle se sent aussi la fille de Josh, et la sœur de Louie. Reconstruire sa vie à Sacramento sans ceux avec qui elle a grandi est tout juste inconcevable. Il faut donc reconstruire de nouvelles règles d'usage...


Joyce Maynard signe un roman vrai, une émouvante histoire de reconstruction dans lequel le lecteur prend plaisir à avancer pas à pas avec son héroïne. On ne sombre jamais dans l'empathie. Le chagrin est là, omniprésent, mais il devient une force, une composante au nouvel équilibre. Les semaines californiennes constituent l'espoir que la vie peut être encore belle malgré tout.
"Je n'avais même pas prévu de prénom masculin lui disait sa mère. J'étais sûre que tu serais une fille.
Wendy : la plus grande des enfants que Peter avait emmenés au Pays imaginaire. Raisonnable, mais pleine de cran. Celle qui maintenait le cap pour tout le monde".
Dans le coeur de Josh le contrebassiste professionnel et de Wendy, la clarinettiste, Janet était aussi importante que la ligne de basse d'un morceau de jazz, seulement on s'en rend compte quand personne ne les joue. Wendy a perdu son ancienne vie, mais sa mère lui a transmis les cartes pour en réussir une nouvelle, sans elle, et en apprécier chaque instant.
"Maintenant, Wendy en était consciente, elle préférait être toujours de ce monde, même avec tout le chagrin que ça impliquait, plutôt que de rater l'effet que ça faisait d'être vivante".

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