Le rouge vif de la rhubarbe, Audur Ava Olafsdottir

Ed. Zulma, septembre 2016, traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson, 144 pages, 17.50 euros.
Titre original : Upphaekud jörd


Prendre de la hauteur




Augustina, quatorze ans, voit la vie en rase motte. Ses béquilles sont le prolongement de ses jambes qui refusent de lui obéir depuis sa naissance. Là où elle vit, elle contemple l'océan glacial arctique dont la couleur se confond avec le ciel bleu-gris à perte de vue. De temps en temps, elle jette une bouteille à la mer ; peut-être son marin de père la trouvera...
Elle aime les mots depuis toujours et les garde précieusement :
"Augustina a appris très tôt le sentiment de sa singularité dans l'univers. Pas seulement à cause de ses jambes mais aussi des images qui s'accumulent dans sa tête, ou du moins qui s'y entassent avant qu'elle ne les discipline en apprenant à les convertir en mots. C'est ainsi que naquirent les premières montagnes de mots, lesquelles comptaient de nombreuses strates".

Afin de prendre de la hauteur et réfléchir en paix, Augustina aime se réfugier dans le carré de rhubarbe sauvage, point rouge flamboyant dans un paysage aux couleurs passées. Sa mère lui a dit qu'elle avait été conçue à cet endroit, et c'est d'ailleurs là qu'elle aime y lire sa correspondance.
"Là, au soixante-sixième degré de latitude nord et à deux-cents mètres au-dessus du niveau de la mer, la rhubarbe atteignait soixante centimètres en août, mois privilégié pour sa récolte dans l'île. Une hauteur suffisante pour dissimuler deux corps nus étendus de tout leur long".
Car c'est Nina, l'amie de sa grand-mère défunte, qui veille sur elle depuis que sa maman voyage aux antipodes pour ses recherches scientifiques. Régulièrement, elle reçoit de ses nouvelles où elle y décrit la nature environnante.
Au milieu de la rhubarbe dont les tiges pourraient être ses jambes, Augustina médite sur l'existence de Dieu, les garçons, son père - qu'elle ne connaît pas, ou tout simplement sur son handicap. Et c'est lors de ses nombreuses séances de réflexion qu'elle décide de gravir la "Montagne" qui surplombe son village, haute de huit cent quarante-quatre mètres. Ce défi, une fois réalisé, lui permettrait enfin de contempler le monde d'en haut et d'avoir un aperçu de ce que voient les oiseaux.
"Incapable de se distancier suffisamment des choses, elle s'attachait trop aux détails. Pourtant ce qu'elle ambitionnait dans la vie, c'était d'avoir une vue d'ensemble ; pour y parvenir il lui fallait monter vraiment très haut, bien plus haut que la chambre de la tour".

Ni l'hiver islandais, ni sa mobilité réduite, ni les avertissements de Nina ou Vermundur, l'homme à tout faire qui veille aussi sur elle, ne l'empêcheront de vivre sa vie d'adolescente. Alors Augustina croque la vie dans la mesure de ses moyens, et attire même le gentil Salomon. Dans son quotidien, le moindre événement prend de l'importance.
- "La plupart des gens oublient de regarder ce qui relie les choses entre elles. La lacune ou l'intervalle, ça compte aussi.
- Tu veux dire que ce n'est pas seulement ce qui se passe qui a de l'importance, mais aussi ce qui ne se passe pas.
- Exactement, dit Nina. Je n'aurais pas mieux formuler la chose".

Le Rouge vif de la rhubarbe est le premier roman de l'auteur. Quelle fraîcheur ! Quelle plaisir de lecture ! Augustina est une jeune héroïne solaire qui permet au lecteur de considérer le monde et l'existence sous un prisme unique. Le paysage glacé d'Islande devient un lieu de chaleur humaine où ceux qui y vivent possèdent en leur sein le soleil et la lumière qui manquent à la nature. 
Augustina est née avec "des jambes en coton" ; qu'importe ! Elle avance, elle avance, sa colonne vertébrale est comme une tige de rhubarbe, et elle n'est pas prête de s'arrêter !
"Ce qu'il y a de bien dans l'ascension d'une montagne, c'est qu'il ya qu'une seule voie, une seule option. Aucun risque de perdre sa route, de s'égarer dans les déviations ou de tourner en rond".