La Dernière Métamorphose, Hirano Keiichirô

Ed. Philippe Picquier, collection poche, traduit du japonais par Corinne Atlan, septembre 2014, 172 pages, 8 euros.
Titre original : Saigo no henshin


Exister




Le narrateur, bien intégré dans sa vie professionnelle et sociale, décide un matin de ne pas se lever et de devenir comme le héros de la Métamorphose de Kafka, un cancrelat, aux yeux des siens et de la société.
"L'élément déclencheur ? ... Rien de spécial. J'étais fatigué, je crois. J'avais un perdu confiance en moi. En tout cas, j'étais surmené".
Pour l'instant, sa situation n'est qu'une réclusion volontaire. Il est un hikikomori aux yeux de ses parents qui l'hébergent, et de ses collègues. Il va lui falloir un peu plus de temps pour que le changement physique fasse effet. Pourtant, le narrateur est loin d'être un individu dérangé. Il pose un regard lucide et acéré sur le monde qui l'entoure, et malgré son jeune âge, il fait preuve d'un recul considérable.
Ce qu'il recherche, c'est avant tout retrouver sa véritable nature, celle qui n'a pas été corrompue par ses études, ses expériences, et son travail. Il en a assez de jouer à ce qu'il considère être un jeu de rôle. Il ne veut plus faire semblant, seulement pour atteindre ce nirvana personnel, la transformation physique lui semble essentielle.
"Avant je soignais mon corps comme on soigne le centre de ce quartier de Tokyo où se trouvait mon bureau. Ce quartier maussade, au bord de l'étouffement, saturé d'asphalte et de gratte-ciel, cet aspect étrangement lisse que j'avais tout le temps sous les yeux... (...) Mon corps d'avant était dans la parfaite continuité de la ville où je vivais. Mais mon allure actuelle est en rupture avec ce milieu".

La notion de corps est secondaire ; vivre avec son moi véritable, c'est renoncer à son apparence extérieure, c'est renoncer au paraître. Dès lors, la notion de saleté et ce qu'elle implique entre en jeu. Elle caractérise un stade qu'il s'agit de dépasser pour avoir l'impression d'être sur la bonne voie. A partir de ce moment là, la complétude peut envahir l'esprit.
" Maintenant, je suis tout à fait habitué à la saleté : elle me protège du monde extérieur. L'épaisseur de ma crasse me protège de l'air, cet intrus qu'on ne peut chasser complètement. Cette image me rassure".
Pendant tout le temps de cette lente transformation, le narrateur consigne sur son ordinateur toutes les réflexions qui lui viennent à l'esprit. Ce sont à la fois des souvenirs d'enfance, des opinions sur la société de consommation, des positions par rapport à sa relation avec ses parents. Mais, en leitmotiv, reviennent des comparaisons avec le récit de Kafka, comme si sa propre métamorphose devait être un reflet-miroir de celle subie par le héros kafkaïen, Gregor Samsa. Pourtant, les conditions politiques et sociales ne sont pas les mêmes, mais on sent une volonté forte de s'identifier au voyageur de commerce.

La Dernière Métamorphose est le récit d'un changement voulu et assumé. En filigrane, c'est une critique acerbe sur la société de consommation, ce qu'elle engendre et ce qu'elle implique. Le narrateur se libère de tout état d'âme et épingle sans retenue ce qui le dérange.
"Je crois que les êtres humains sont rattachés par toutes sortes de ficelles issues de différentes directions. Si jamais ces ficelles, tendues à se rompre, en viennent à lâcher pour de bon, elles s'éloignent à une folle vitesse et disparaissent de notre vue en un clin d’œil".
L'auteur explique que la société nous oblige à composer des personnages de différentes natures, si bien qu'avec le temps, il nous est de plus en plus difficile de retrouver son véritable moi, et donc d'être en accord avec soi-même. Raconter la métamorphose de son narrateur, c'est raconter métaphoriquement comment le travail et les enjeux sociaux peuvent nous écraser au point de vouloir changer de carapace et disparaître.

Assez didactique au premier abord, ce roman devient de plus en plus intéressant au fil des pages, exploitant intelligemment une référence littéraire mondiale.

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