Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé

Ed. Actes Sud, août 2016, 256 pages, 20 euros.

"Corps, souviens-toi..." 



Ecoutez nos défaites est le roman des vaincus. Non pas ceux qui ont perdus la guerre, mais ceux qui sont à l'origine des victoires. Certes, ils ont gagné des combats, ont mené leur peuple vers les hourras, mais aux fond d'eux-même, la joie n'a pas de place. L'amertume les submerge, les noie presque. En se retournant, ces généraux, ces hommes de l'ombre, ces empereurs, contemplent des charniers.
La victoire, oui, mais à quel prix ? Comment se regarder dans le miroir alors qu'on n'arrive plus à soutenir l'image qu'on renvoie. Comment continuer  à se donner le droit d'aimer alors qu'on se déteste ?

Laurent Gaudé excelle dans le roman choral, c'est donc tout naturellement qu'il donne la parole à des personnages historiques tels le Général Grant, Haïlé Sélassié, Hannibal, ainsi qu'à un personnage de l'ombre, un agent secret, acteurs et témoins de tant de douleurs.
"Il faut toujours recommencer, il y a toujours de nouveaux terrains d'action et de nouveaux ennemis à abattre, toujours de nouvelles zones d'influence à maintenir ou de nouveaux points stratégiques à contrôler, et Ferrucio rit, parce qu'il sait, lui, que lorsque l'obscurité tombe, lorsque le dernier adversaire est battu, le pire commence, car c'est le moment où il faut accepter de retourner à ses propres tics et à ses tourments".

On pourrait croire que le montage narratif est surfait, que l'association de tous ces personnages est faite pour prouver que le goût de la victoire a forcément un goût amer, et que de toute façon on paye toujours un jour ce qu'on a remporté de la mauvaise manière. Cependant, existe-t-il une manière  de l'emporter ? Les morts au combats, les cimetières militaires sont là pour nous rappeler que les victoires ont un prix. La vie humaine ne se compte plus au singulier.
"L'avion file dans le ciel de Turquie et d'Irak et il lui semble les  sentir, ces centaines de milliers de vies, qui au fur et à mesure du temps se sont massacrées sur ces terres. Que reste-t-il de tout cela ? Des fortifications, des temples, des vases et des statues qui nous regardent en silence. Chaque époque a connu ces convulsions. Ce qui reste, c'est ce qu'elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l'homme offre au temps, la part de lui qu'il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n'a pas de prise, le geste d'éternité".

Laurent Gaudé s’immisce dans l'intimité de ces hommes de pouvoir. Il donne voix à leur défaite intime, à leur honte personnelle, celle pour laquelle on pourrait se donner la mort pour ne plus vivre
avec.
" [Hailé Sélassié] n'est plus maître en sa ville. Alors il part, il quitte tout : le palais, le peuple éthiopien, ses rêves de résistance armée, ses sujets valeureux, il part comme un roi déchu, humilié par le monde qui l'a laissé mourir sans bouger, il part avec sa femme en direction de Djibouti et il ne parle plus, ne peut plus prononcer un mot, il a honte, lui, le descendant des vainqueurs d'Adoua, il a honte et il se tait car, à cet instant là, les mots l'ont quitté".

Pourtant, un personnage, une femme, archéologue irakienne de son état, lutte contre ce sentiment de défaite cuisant. Chargée de protéger les pièces de musée et les vestiges de la barbarie des fous au drapeau noir, elle veut encore croire en un monde où la beauté et l'éternité des choses ont encore leur place. Finalement, on ne vit que pour ces instants là : contempler un coucher de soleil à Palmyre, la beauté du geste d'un réfugié irakien qui ouvre le mouchoir dans lequel il a protégé une amulette ancestrale de la destruction, les éléphants d’Hannibal qui avancent majestueusement, le général Grant qui essuie ses larmes, en cachette...
"Qui vincit non est vinctor nisi victus fatetur. Celui qui est victorieux ne l'est pas tant que le vaincu ne se considère pas comme tel. (...) La défaite n'est pas une question de pertes mais de mouvement. Il ne faut pas s'arrêter".

La défaite est un sentiment de gêne vis-à-vis de soi, le signe qu'on est peut-être devenu ce qu'on voulait ne jamais devenir. Les héros de Laurent Gaudé ont le point commun d'avoir porté en eux une vibration, "parce qu'ils étaient chargés d'une vision, parce que ce sont les corps d'hommes qui ont vu l'Histoire les abandonner alors qu'ils auraient pu régner dessus, parce que ce sont des hommes qui ont mis des mondes à terre et ont posé des mots sur des mondes nouveaux".

Le vaste monde poursuit sa course folle de conflits, d'horreurs, de terres à conquérir, de peuples à soumettre. Rien ne change malgré le temps qui passe, seuls les visages victorieux se transforment. Ne subsistent que les souffrances du corps et de l'âme, et ce sont les mêmes, siècle après siècle, comme si elles étaient indélébiles.