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10 : 04, Ben Lerner

Ed. de L'Olivier, août 2016, traduit de l'anglais (USA) par Jakuta Alikavazovic, 270 pages, 19.50 euros.

Le temps est une imposture


Ben, écrivain connu et reconnu après un premier roman remarqué, voit sa petite vie chamboulée par plusieurs événements qui, ironie du sort ou du temps qui passe allez savoir, surviennent tous en même temps. De plus, Ben est dans une période où il se débat dans la Zone, un pays mental où la réalité, la fiction et les souvenirs se confondent. De fait, des images bien précises du passé viennent se coller au présent et à ce qu'il vit, au point de se demander parfois si ce qu'il vit est bien réel...

Ben est dans un entre-deux : il se sent en bonne santé alors qu'on vient de le prévenir que son aorte pouvait exploser à tout moment, une des conséquences possibles du syndrome de Marfan dont il est atteint. Dès lors, il se voit comme un être en sursis, et dans cet état, comment se projeter dans l'avenir alors que sa meilleure amie Alex désire de lui un don de sperme pour qu'elle puisse enfin être enceinte ?
Mieux vaut avoir une relation épisodique avec une galeriste en vogue, qu'être un pseudo-père en sursis qui n'aura même pas couché avec la mère de son enfant...
Rien ne va donc vraiment comme il veut, et cette impression d'être un homme sans qualités persiste quand il se sent incapable de se mettre enfin à écrire un second roman dont on lui propose un à valoir assez important. Pourtant, il a le synopsis dans la tête, et il se révèle prometteur :
"Je pense essayer d'en faire un roman. Un roman où l'auteur tente de falsifier ses propres archives, de fabriquer des missives - des e-mails, principalement - d'auteurs récemment décédés, pour les vendre à une bibliothèque réputée. C'est le point de départ de l'histoire".
Mais le coucher par écrit avec les ramifications et les digressions qui s'imposent lui semble impossible.
Jeanne d'Arc de Jules Bastien-Lepage
Et puis, qui lui dit que ce n'est pas la fiction qui se joue sans cesse dans sa tête et qui l'emporte sur la réalité qu'il vit ? D'ailleurs, une visite au Metropolitan Museum de New-York avec Alex lui donne la preuve de l'existence de deux mondes, physique et métaphysique, rien qu'en contemplant la Jeanne d'Arc de Jules Bastien-Lepage, car la main donne l'impression à la fois d'être présente et de s'effacer,
"Au lieu de saisir une branche ou des feuilles, sa main soigneusement placée dans le champ de vision de l'un des anges, semble se dissoudre. Le cartel du musée dit qu'on reprocha à Bastien-Lepage d'avoir échoué à réconcilier l'essence éthérée des anges et le réalisme du corps de la future sainte, mais cet échec est ce qui en fait l'un de mes tableaux favoris".

Ben n'est plus si sûr de la constance du présent. Existe-t-il vraiment ou vit-on indéfiniment la même scène avec de légères variations, comme un jour sans fin ?
" Tout demeurera comme à présent, à peine modifié - rien n'avait changé, ni en moi, ni dans le magasin, sinon peut-être mon aorte mais, à bien y regarder, ce qui semblait d'habitude le seul et unique monde possible n'en était plus qu'un parmi de nombreux autres et ce qui faisait son sens pouvait être saisi, durant un instant fugitif - dans le passage d'un train, dans une boîte de café insipide".
Il a suffi que notre héros visualise la création vidéo de Christian Marclay, The Clock, pour s'en
Film Retour vers le Futur
persuader. Ce film de 24 heures est un montage d'extraits de plusieurs centaines de films où chaque plan présente une horloge. Bout à bout, les horloges sont synchronisées avec l'heure réelle de la projection. Pour 10 : 04, le réalisateur a utilisé une scène de Retour vers le futur dans laquelle l'horloge de la ville est bloquée à cause de la foudre...
"Durant des années, Marclay et une équipe d'assistants ont passé un siècle d'archives au peigne fin, à la recherche de matériau pour leur collage".
Le temps n'est plus le même, Ben en est convaincu, et avec cela ses certitudes s'estompent. Connaît-il vraiment les objets qu'il a en main ? Est-il capable de les associer à leurs noms usuels ?
Au fur et à mesure, un glissement dans la narration se fait. Le lecteur lit un enchevêtrement de scènes inventées ou fantasmées, avec des scènes vécues par l'auteur.

10 : 04 n'est pas un roman à proprement parler mais plutôt une expérience narrative inédite dans laquelle les images gravées dans la mémoire, les expériences, et l'imagination s'entrechoquent pour former une nouvelle perception de la réalité, car "rien au monde n'est plus vieux que ce qui était futuriste par le passé".C'est le récit d'une véritable tempête sous le crâne d'un homme qui se cherche finalement, car tout, même l'écriture, se dissout avec le temps.
"Mais tout comme les mots se dissolvent en phrases, les phrases en paragraphes puis en intrigues, la combinaison à opérer pour faire de ces éléments un visage requérait de les oublier, de les laisser se dématérialiser afin de créer un effet d'ensemble".



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