La Tour Sombre 2 : Les Trois cartes, Stephen King

Ed. J'ai lu, mars 2006, 396 pages, 8.50 euros.
Nouvelle traduction de l'anglais (USA) par Marie de Prémonville
Illustrations de Phil Hale

"Un homme au bord de n'importe quoi"



C'est un Roland de Gilead affaibli, spectral, qu'on retrouve dans ce tome 2 de La Tour Sombre. Attaqué par des créatures aquatiques étranges dès le début du roman, il ne doit son salut qu'aux trois portes qui se dressent sur son chemin et qui lui permettent de rejoindre "le monde d'avant". Là, il va trouver non seulement de quoi se soigner, mais aussi les compagnons annoncés par les cartes de l'Homme en noir.

Le récit est essentiellement centré sur les rencontres avec Le Prisonnier, La Dame d'Ombres, et Le Pousseur. Tous les trois sont essentiels pour Roland, car sans eux, il ne peut pas poursuivre son chemin vers la Tour. Pourtant, ils sont loin d'incarner des parangons de vertu. Tandis que Le Prisonnier (Eddie) se révèle être un héroïnomane embarqué dans une sale histoire de transit de drogue, La Dame d'Ombres (Susannah) est une jeune femme noire en fauteuil roulant à la double personnalité, pendant féminin du Dr Jekyll et Mr Hyde. Quant au Pousseur, il est la réponse de bien des questions que se posent Roland.

Ce tome 2 se déroule essentiellement dans le monde d'avant. Les brefs retours dans le monde de Roland dévoilent un paysage monotone, quasi désert d'êtres vivants, au bord d'un littoral appelé Mer Occidentale. Même affaibli par ses blessures, Roland ne renonce pas. Il incarne le pilier, le meneur du petit groupe qu'il va former avec ses compagnons d'infortune. La Tour est encore loin, tout juste connaît-on la direction qu'il faut prendre, mais les péripéties sont nombreuses.
" Quelle direction prendre ? Il venait de l'est et ne pouvait poursuivre vers l'ouest sans les pouvoirs d'un saint ou d'un sauveur. Restaient le nord et le sud.
Le nord.
Telle fut la réponse que lui dicta son cœur. Une réponse sans l'ombre d'une interrogation.
Le nord, donc.
Le Pistolero se mit en marche."
Stephen King a privilégié les allers-retours dans l'espace-temps, ce qui rend le monde de Gilead encore plus troublant, encore plus saisissant.
"D'extraordinaires merveilles nous attendent, dit Roland. De grandioses aventures. Et plus encore, c'est une quête à poursuivre, une occasion qui t'est donnée de racheter ton honneur".
De toute façon notre héros ne peut pas renoncer, car sinon il va à l'encontre de son ka, son destin, ou plutôt "l'endroit où il doit se rendre".

Eddie et Susannah ont un rôle à jouer dans la quête de la Tour, mais lequel ? Même Roland reste circonspect tant ils ressemblent davantage à des héros de misère. De fait, il se demande s'il a bien fait de renoncer à l'innocence et la jeunesse de Jake.

A suivre.

La Tour Sombre 1 : Le Pistolero, Stephen King

Editions J'ai Lu, nouvelle traduction de l'anglais (USA) par Marie de Prémonville 2006, 254 pages, 6.10 euros
Version illustrée par Michael Whelan
Texte revu et enrichi par l'auteur ; titre original The Dark Tower, The Gunslinger


Dans "un monde qui a changé", un homme seul, Roland de Gilead, poursuit l'homme en noir. Ce dernier a des semaines d'avance sur lui, mais ce n'est rien pour Roland. Cela n'entame en rien sa poursuite. Tant pis si l'eau et la nourriture ne sont pas abondantes, tant pis si la solitude est sa compagne, car sans l'homme en noir, il ne pourra atteindre sa quête ultime : la Tour Sombre.
De cette tour, il ne sait rien, seulement qu'elle est son but et qu'il risque fort de ne pas l'atteindre. Il a été éduqué et préparé pour la retrouver, et rien ne pourra l'en empêcher.

Dans ces paysages désertiques qu'il traverse, subsistent des traces de la civilisation disparue : ici des rails abandonnés, là une vieille pompe à essence, encore plus loin, des ruines d'édifice. De plus Gilead emploie une langue qui ressemble fort à celle d'avant, tout en maniant le Haut parler propre aux Pistoleros. Maintenant, il est le dernier, à lui de montrer de quoi il est capable en affrontant son ennemi.
"- Un sorcier ?- le Pistolero éclata de rire - Moi je suis un homme, c'est tout.
- Vous ne l'aurez jamais.
- Si, je l'aurai."

Sur ce long chemin monotone, il rencontre Jake un gamin qui ne sait pas comment il est arrivé là. Sa mémoire est parsemée de bribes de souvenirs du monde d'avant d'où apparemment il est originaire. Une amitié forte se noue, Roland commence à l'aimer comme un père, sauf que l’oracle lui annonce qui lui faudra le sacrifier s'il veut atteindre l'homme en noir, et à travers lui le roi de la Tour.
"Je suis le suppôt le plus obscur de celui qui dirige aujourd'hui la Tour sombre, et la Terre a été livrée à la main rouge de ce roi".

Tout est histoire de proportion : il existe des mondes parallèles que l'on peut atteindre comme il existe des informations que le cerveau n'est pas capable de comprendre s'il s'impose des limites. D'ailleurs, c'est une des raisons de la disparition du "monde d'avant". Ainsi, Roland doit garder l'esprit ouvert pour atteindre son but.
" Le plus grand mystère qu'offre l'univers n'est pas la vie, mais la proportion. La proportion englobe la vie, et la Tour englobe la proportion."

Le cycle de La Tour Sombre est l'ouvrage de référence de Stephen King, c'est même, paraît-il le récit qu'il préfère dans son oeuvre. Le lecteur est emporté dans un monde totalement inconnu au premier abord, mais dans lequel survivent des fragments de ce qu'on connaît.
La quête est prodigieuse et mystérieuse à souhait ; le récit est sans fausse note, complètement abouti, alors on chemine vers le tome 2 sans problème.

Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud

Ed. Héloïse d'Ormesson, 199 pages, 17 euros


A vie 


Premier roman d'une auteure qui, forte de l'expérience d'une amie, raconte la vocation d'une jeune fille, Lucie, pour la vie monacale.

Lucie ou la vocation est une version moderne de La Religieuse de Diderot dans la description des bassesses faites entre sœurs, de la dureté de la vie au cloître. Lucie diffère de l'héroïne du 17ème siècle dans le fait qu'elle a choisi de son plein gré ce mode d'existence. En khâgne, la jeune fille se sent exaltée. Elle y rencontre Mathilde, qui va lui ouvrir le chemin vers le couvent. Pour elle, c'est une évidence : elle est amoureuse de Dieu, et comment mieux lui exprimer son amour qu'en prenant l'habit ? Pour Juliette, l'amie d'enfance de Lucie, la stupéfaction et la colère se mélangent. Vivre sa foi de cette façon, c'est renoncer à tout, c'est se retirer du monde à un âge où on doit justement profiter de la vie. Juliette éprouve de la haine contre la religion qui lui enlève son amie et la prive des siens.
"Elle a l'âme retournée et moi le cœur à l'envers. On est loin de la colonie spirituelle. On est dans autre chose que je ne définis pas et qui me tétanise. Comme devoir grimper un mur d'escalade sans prise. Rien à quoi se raccrocher. Je vacille. Et elle, le regard qui pétille de bonheur".

A l'intérieur du cloître, la vie est bien réglée entre les cinq prières quotidiennes. Les novices renoncent à tout : leur coquetterie, leur apparence physique, leurs habitudes. Il faut avaler les repas trop riches en sauce, supporter un crâne quasiment rasé, mais surtout il ne faut pas tenter de se rebeller contre les ordres de la Mère Supérieure. Être soumise est le maître mot.
"Notre vie monastique se définit comme une incessante conversion qui s'exprime par les voeux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance".
Les premiers temps sont difficiles, mais Lucie s'accroche même si de temps en temps, un éclair de lucidité l'assaille et engendre le doute. Son corps qui s'épaissit est sa victoire intime : elle n'est plus que conscience ; son enveloppe physique est devenue secondaire.
"Le démon du gras a pris possession de son corps poreux. Ses seins énormes et moelleux. Ses cuisses, adipeuses et poilues. Comme son visage, bouffi. Cette gangue pesante l'oppresse un peu plus chaque jour".
Les visites régulières de Juliette, les larmes de sa mère n'ébranlent pas son choix, c'est donc sereine qu'elle prononce ses vœux, et devient sœur Marie-Lucie. "Le suicide social" que Juliette redoutait tant a lieu.

Désormais, un pan méconnu de la vie monacale s'offre à elle : les petites responsabilités, les ruses pour attirer les novices, les bassesses entre sœurs. Le vœu de silence ne peut être rompu, mais les regards ne trompent pas. De plus, l'arrivée de son amie Mathilde en tant que novice n'arrange rien. Lucie apprend à ses dépens que l'amitié est un mot banni entre les murs du cloître.
Dans le couloir qui mène aux douches, sœur Marie-Lucie croise une novice. Elle esquisse un sourire, le visage de l'autre reste fermé. Ici, c'est chacun pour soi et Dieu pour toutes".
Les années passent, la foi est encore là, mais le sacrifice consenti à une vie de renoncements a un revers : Lucie n'est plus si exaltée, elle se surprend même à être mauvaise avec celles qui partagent sa vie. Préposée aux comptes, elle met en évidence un détournement d'argent : elle a été trop naïve, les règles impénétrables des lieux ne sont pas visiblement les mêmes pour tout le monde. Un dilemme s'offre à la jeune femme : renoncer et sortir, ou se battre pour faire éclater la vérité, et rester.

Au début du roman, Lucie est une narratrice jeune, enthousiaste, qui vit sa foi comme une histoire d'amour unique. Maelle Guillaud décrit avec réalisme les coulisses d'un monde fermé, méconnu, soumis à des règles hors d'âge qui, vues de l'extérieur, sont coercitives. Au fil des pages, le cloître devient une prison où tous les coups bas sont permis. On s'éloigne de plus en plus de l'exaltation religieuse pour servir les intérêts personnels. Les sœurs voilées deviennent des marionnettes qui s'agitent inutilement pour se donner l'impression de vivre.
Parfois, le temps d'un chapitre, Juliette prend la parole et crache sa haine contre la religion. Elle incarne l'opposée de Lucie, celle qui veut comprendre un choix qui, sous prétexte d'amour, est rempli de contraintes. Comme son amie, elle ne renonce pas, mais son combat est différent : elle veut que Lucie ouvre enfin les yeux et comprenne que cette vie là n'est pas une vie.
Au fil des pages, le doute s'immisce : tout n'est pas si rose dans le royaume de Dieu. Finalement, la condition humaine l'emporte : la prière n'efface pas tout, certainement pas les rêves de pouvoir.

Lucie ou la vocation est un roman qui se lit très facilement. Après un démarrage en fanfare, l'intrigue ralentit, puis ronronne ; le lecteur sent un moment de flottement jusqu'au dernier quart pour ensuite lire un épilogue qui, admettons-le, est un peu cousu de fil blanc.
Pour le lecteur qui a lu La Religieuse de Diderot (écrit en 1760), on retrouve le répertoire de névroses engendrées par le milieu morbide qu'est le cloître. Alors que Suzanne, enfermée de force au couvent par sa mère, se révolte contre l'aliénation physique qui lui est promise, Lucie hésite, puis renonce car c'est la vie qu'elle a choisie et dont elle accepte les contraintes saugrenues. Dès lors, le couvent devient une mini-société totalitaire dans lequel le lavage de cerveau se fait quotidiennement. Seulement, après avoir renoncé à tout, sauf à Dieu, peut-on aussi renoncer à sa personnalité morale ? Le débat est posé, et Maelle Guillaud en offre une première réflexion.

RUE DES ALBUMS (118) Le petit monstre d'Adèle, Mim et Baptiste Amsallem

Ed Milan Jeunesse, avril 2014, 24 pages, 9.90 euros.


Tous les soirs, c'est le même cinéma, Adèle a peur du monstre tapi sous son lit, et comme ses parents refusent qu'elle vienne entre eux deux, Adèle monte la garde, vaillamment !
Un couinement a suffi pour que la curiosité la pousse à regarder d'où provenait le bruit : il y a bien un monstre sous son lit, mais c'est un bébé apeuré et en larmes ! Alors, Adèle décide de le cajoler ; c'est son nouveau doudou, et maman n'y voit que du feu. même si elle trouve qu'il sent vraiment très fort.

A l'école, la maîtresse ne croit pas à son histoire si bien que la petite se retrouve sans conseil pour pouvoir éduquer correctement son nouvel invité. Et Petit Monstre est turbulent, comme tous les enfants. En plus, la nuit, ce n'est pas simple, car il a peur et pleure sa maman perdue.

Heureusement, maman monstre n'est pas très loin et vient réclamer son petit. Adèle n'a pas peur, entreprend même de lui expliquer la situation. Tout est bien qui finit bien. Finalement, Adèle ne craint plus de se coucher: avoir peur des monstres sous le lit c'est vraiment bête !

C'est en retournant la situation qu'on montre aux plus jeunes qu'il existe toujours une solution. Ici, les auteurs nous présentent un monstre certes poilu et aux dents pointues, mais pas méchant du tout. Du coup, à quoi bon avoir peur ? On serait étonné de voir qui est le plus craintif des deux !
Côté Illustrations, les couleurs sont au rendez-vous. Adèle, avec ses grosses lunettes rondes, est charmante, et fait plus grande que son âge.

Le petit monstre d'Adèle est une histoire sympathique qui ravira les petits lecteurs amateurs de monstres !

A partir de 4 ans.

Station Eleven, Emily St. John Mandel

Ed. Rivages, août 2016, traduit de l'anglais (Canada) par Gérard de Chergé, 480 pages, 22 euros.

Parce que survivre ne suffit pas



La couverture du roman pose le décor : le monde n'est plus, ou plus précisément le monde civilisé, connecté, celui où on pouvait rejoindre un continent en prenant un vol long courrier. Les survivants de la grippe de Géorgie - c'est le nom du fléau qui a décimé 99% de la population - ont fui sur les routes, s'éloignant des villes, lieux d'infection par excellence. Cette maladie a été "la ligne de démarcation entre un avant et un après de la civilisation". C'est ce que les anciens appellent maintenant l'An Un, celui de la migration vers des horizons plus cléments, et l'abandon de tout ce qui faisait le confort moderne.

En l'An Vingt, le monde d'avant la grippe devient de plus en plus une légende urbaine. Ceux qui l'ont connu le raconte aux nouvelles générations. Le paysage a changé, la nature a repris ses droits, transformant ça et là les constructions, les écoles, les voitures, les pylônes électriques, en vestiges envahis par une végétation luxuriante. Le tracé des routes a subsisté, et il relie désormais entre elles les nouvelles villes, celles où les survivants se sont posés en prenant possession des anciens bâtiments publics, et en y créant un noyau de démocratie.
Ce sont ces routes que parcourt la Symphonie Itinérante de Kristen et ses amis. Ils font toujours le même chemin, autour des lacs du Michigan, et vont à la rencontre des populations. Le temps d'une pièce de théâtre de Shakespeare, survivant en son temps de la peste, ou d'un concert de Beethoven ou Vivaldi, ils offrent un moment suspendu de douceur. Les costumes ont été glanés dans les maisons abandonnés, les instruments souvent trouvés dans les écoles. leurs roulottes sont des carcasses de 4x4 aménagées et tirées par des chevaux.
"La Symphonie Itinérante voyageait entre les colonies du nouveau monde, comme elle le faisait depuis la cinquième année après l'apocalypse, où la chef d'orchestre, accompagnée de quelques amis de leur fanfare militaire, avait quitté la base aérienne sur laquelle ils vivaient  pour se mettre en marche dans le paysage inconnu (...) Et tous ces gens , avec leur collection de petites jalousies, de névroses, de syndromes post-traumatiques non diagnostiqués et de rancœurs brûlantes, vivaient ensemble, voyageaient ensemble, répétaient ensemble, jouaient ensemble trois cent soixante-cinq jours par ans, compagnie permanente, en tournée permanente".
 Parmi eux, certains ont connu l'ancien monde, notamment Kirsten, qui n'avait que huit ans à l'époque, mais la violence des événements fait qu'elle ne s'en souvient à peine. Se souvenir, c'est pour elle lire les anciens magazines people et garder les articles relatifs à un acteur célèbre, Arthur Leander, mort sur scène alors qu'il jouait le Roi Lear. Son ex-épouse Miranda avait jadis anticipé la fin du monde dans un roman graphique tiré seulement à dix exemplaires et appelé Station Eleven.

Cet Arthur Leander est le lien permettant à la narration les allers-retours dans le passé. Kirsten était une enfant actrice, et elle jouait sur scène avec Leander le soir de son  infarctus. La jeune femme n'est pas la seule à garder des traces du passé, Paul, le meilleur ami de Leander a improvisé un musée de la civilisation dans les locaux d'un aéroport de Province où il s'est installé avec d'autres survivants ; un autre imprime une gazette locale et la diffuse via les marchands ambulants. "Plus nous en saurons sur le monde d'avant, mieux nous comprendrons pourquoi il s'est effondré".

Vivre alors que tout est à réinventer n'est pas de tout repos. Le danger est omniprésent, la violence aussi. Les sectes apocalyptiques pullulent et les gourous tentent de devenir les maîtres du site où ils vivent. Cependant, il existe encore des moments suspendus où la culture, le partage, l'amour de l'autre donnent foi en la vie. En l'An Vingt, le pire est derrière, et  l'espèce humaine s'est acclimatée à ses nouvelles conditions de vie. Seulement, "l'enfer c'est de constater l'absence de ceux qu'on voudrait tant avoir auprès de soi".
Station Eleven est à l'image du roman graphique, suggérant même parfois une mise en abyme originale de la BD dans le roman, comme cette ligne de texte : "je parcourus du regard mon dommaine endommagé, essayant d'oublier la douceur de la vie sur la Terre".
Nous sommes loin de La Route de Cormac McCarthy, âpre, violent et presque sans espoir, mais nous nous rapprochons parfois de La Constellation du chien de Peter Heller par la poésie qui s'en dégage. Notre monde reste un doux souvenir pour le confort perdu ; les survivants sont passés à autre chose, privilégiant les fondamentaux : la famille, la survie.
Emily St. John Mandel frappe fort pour un premier roman. On garde en mémoire des passages impressionnants comme la fuite de Miranda dans les escaliers de son hôtel pour pouvoir mourir sur la plage ;  Kirsten-Titania dans son costume en lambeau jouant les répliques du Songe d'une nuit d'été sur un parking ; un avion tombeau au bout de la piste de l'aéroport, jamais ouvert, enfermant les corps de passagers malades, symbole de l'effondrement du monde.
La structure élaborée du récit, l'intelligence de l'histoire, et la force de son style font que l'auteur devient - par la force des choses - un auteur à suivre plus particulièrement.

Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé

Ed. Actes Sud, août 2016, 256 pages, 20 euros.

"Corps, souviens-toi..." 



Ecoutez nos défaites est le roman des vaincus. Non pas ceux qui ont perdus la guerre, mais ceux qui sont à l'origine des victoires. Certes, ils ont gagné des combats, ont mené leur peuple vers les hourras, mais aux fond d'eux-même, la joie n'a pas de place. L'amertume les submerge, les noie presque. En se retournant, ces généraux, ces hommes de l'ombre, ces empereurs, contemplent des charniers.
La victoire, oui, mais à quel prix ? Comment se regarder dans le miroir alors qu'on n'arrive plus à soutenir l'image qu'on renvoie. Comment continuer  à se donner le droit d'aimer alors qu'on se déteste ?

Laurent Gaudé excelle dans le roman choral, c'est donc tout naturellement qu'il donne la parole à des personnages historiques tels le Général Grant, Haïlé Sélassié, Hannibal, ainsi qu'à un personnage de l'ombre, un agent secret, acteurs et témoins de tant de douleurs.
"Il faut toujours recommencer, il y a toujours de nouveaux terrains d'action et de nouveaux ennemis à abattre, toujours de nouvelles zones d'influence à maintenir ou de nouveaux points stratégiques à contrôler, et Ferrucio rit, parce qu'il sait, lui, que lorsque l'obscurité tombe, lorsque le dernier adversaire est battu, le pire commence, car c'est le moment où il faut accepter de retourner à ses propres tics et à ses tourments".

On pourrait croire que le montage narratif est surfait, que l'association de tous ces personnages est faite pour prouver que le goût de la victoire a forcément un goût amer, et que de toute façon on paye toujours un jour ce qu'on a remporté de la mauvaise manière. Cependant, existe-t-il une manière  de l'emporter ? Les morts au combats, les cimetières militaires sont là pour nous rappeler que les victoires ont un prix. La vie humaine ne se compte plus au singulier.
"L'avion file dans le ciel de Turquie et d'Irak et il lui semble les  sentir, ces centaines de milliers de vies, qui au fur et à mesure du temps se sont massacrées sur ces terres. Que reste-t-il de tout cela ? Des fortifications, des temples, des vases et des statues qui nous regardent en silence. Chaque époque a connu ces convulsions. Ce qui reste, c'est ce qu'elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l'homme offre au temps, la part de lui qu'il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n'a pas de prise, le geste d'éternité".

Laurent Gaudé s’immisce dans l'intimité de ces hommes de pouvoir. Il donne voix à leur défaite intime, à leur honte personnelle, celle pour laquelle on pourrait se donner la mort pour ne plus vivre
avec.
" [Hailé Sélassié] n'est plus maître en sa ville. Alors il part, il quitte tout : le palais, le peuple éthiopien, ses rêves de résistance armée, ses sujets valeureux, il part comme un roi déchu, humilié par le monde qui l'a laissé mourir sans bouger, il part avec sa femme en direction de Djibouti et il ne parle plus, ne peut plus prononcer un mot, il a honte, lui, le descendant des vainqueurs d'Adoua, il a honte et il se tait car, à cet instant là, les mots l'ont quitté".

Pourtant, un personnage, une femme, archéologue irakienne de son état, lutte contre ce sentiment de défaite cuisant. Chargée de protéger les pièces de musée et les vestiges de la barbarie des fous au drapeau noir, elle veut encore croire en un monde où la beauté et l'éternité des choses ont encore leur place. Finalement, on ne vit que pour ces instants là : contempler un coucher de soleil à Palmyre, la beauté du geste d'un réfugié irakien qui ouvre le mouchoir dans lequel il a protégé une amulette ancestrale de la destruction, les éléphants d’Hannibal qui avancent majestueusement, le général Grant qui essuie ses larmes, en cachette...
"Qui vincit non est vinctor nisi victus fatetur. Celui qui est victorieux ne l'est pas tant que le vaincu ne se considère pas comme tel. (...) La défaite n'est pas une question de pertes mais de mouvement. Il ne faut pas s'arrêter".

La défaite est un sentiment de gêne vis-à-vis de soi, le signe qu'on est peut-être devenu ce qu'on voulait ne jamais devenir. Les héros de Laurent Gaudé ont le point commun d'avoir porté en eux une vibration, "parce qu'ils étaient chargés d'une vision, parce que ce sont les corps d'hommes qui ont vu l'Histoire les abandonner alors qu'ils auraient pu régner dessus, parce que ce sont des hommes qui ont mis des mondes à terre et ont posé des mots sur des mondes nouveaux".

Le vaste monde poursuit sa course folle de conflits, d'horreurs, de terres à conquérir, de peuples à soumettre. Rien ne change malgré le temps qui passe, seuls les visages victorieux se transforment. Ne subsistent que les souffrances du corps et de l'âme, et ce sont les mêmes, siècle après siècle, comme si elles étaient indélébiles.


A part ça (15) Muse, Jonathan Galassi

Ed. Fayard, traduit de l'anglais par Anne Damour , août 2016, 272 pages, 20.90 euros.

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...




Ida Perkins est une poétesse célèbre dont les apparitions au compte-goutte déchaînent les passions et dont  la vie amoureuse est un sujet de conversation intarissable dans le milieu littéraire. D'ailleurs, en exergue du livre, des vers de la star. Dès lors, la lectrice lambda que je suis, assez mal informée en poésie, se demande si Ida Perkins a bel et bien existé. Au fil des pages, Jonathan Galassi me fait croire que oui, m'invitant à entrer dans son oeuvre.
Puis le bas blesse : depuis quand une poétesse vend autant d'opus ? Malheureusement, la poésie n'a jamais été un genre qui fait vendre. Dans Muse, deux maisons d'édition se battent pour conserver ou récupérer les droits de l'idole. L'avoir dans son catalogue est non seulement source de revenus mais aussi preuve de goût.

Ida Perkins est LA figure féminine par excellence, miroir d'une condition qui se cherche et revendique, mais Ida a aussi ses démons, et au-delà de ses silences criants, elle se bat contre elle-même. Suinte l'idée selon laquelle elle est une femme résolument seule, isolée, malgré les amants et la vie mondaine. Voilà toute l’ambiguïté et le paradoxe du personnage.


Mais, à part ça, Muse est avant tout un roman écrit par un éditeur qui parle du monde de l'édition, et qui voue un amour passionné et passionnant pour l'objet livre en général et la poésie en particulier. Les personnages, Paul et Homer, éditeurs, sont succulents dans leurs raisonnements, leurs façon d'être, leurs points de vue sur ceux qui gravitent dans ce petit monde fermé.
Jonathan Galassi s'est inspiré de son monde pour faire naître une héroïne totale, entière, souvent ingérable, détentrice de nombreux secrets.

Morceaux choisis :

"Elle était la propriété de cet avorton de rival, Sterling Wainwright, dont elle était parente après tout, et pour Homer aussi la parenté avait son importance. Il n'y avait simplement rien à faire - non qu'il n'ait tenté de l'attaquer frontalement à maintes reprises, pour se retrouver chaque fois aimablement repoussé. Non, Ida était le rêve inaccessible d'Homer. Lancinant comme une démangeaison. Cette salope d'Ida Perkins se tape tous les gros titres et rafle tous les prix, et qu'est-ce qu'il nous reste ? des clopes !"

"Les poèmes d'amour d'Ida - et on pourrait avancer que tous ses poèmes étaient des poèmes d'amour, du premier au dernier -  sont définis par le contraste et la dichotomie, le ying et le yang de l'amant et de l'aimé, de celui qui donne et de celui qui reçoit, du jour et de la nuit, de la croissance et de la décomposition. Un monde d’irrésistibles contraires sans zones de gris : voilà en tout point ce qu'était la première Ida Perkins".

"Un nouveau recueil émergeait tous les deux ou trois ans comme s'il tombait du ciel, et Sterling s'en emparait et le publiait chez Impetus à la stupéfaction - et à l'émerveillement -  générale. Peu à peu Ida devint une légende à distance, une formidable présence invisible planant au loin".

"Homer aimait gagner, et aimait encore plus voir les autres perdre. Mais il aimait aussi le métier pour le métier. Et il y excellait (...) Ses employés étaient pour lui ses enfants illégitimes ; ils étaient les meilleurs du métier parce qu'ils étaient les siens.(...) C'était un amateur, dans le sens original du terme : il aimait l'écriture et les écrivains".


A savoir :

Président des prestigieuses éditions Farrar, Straus & Giroux, Jonathan Galassi est un acteur essentiel du monde de l’édition aux États-Unis. Auteur de trois recueils de poésie, traducteur des poètes Eugenio Montale et Giacomo Leopardi, éditeur de poésie pour The Paris Review, il écrit aussi pour The New York Review of Books, entre autres publications. 

The Girls, Emma Cline

Ed. Quai Voltaire, août 2016, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch,  336 pages, 21 euros

"Tu es là"



Quand on a quatorze ans, que votre meilleure amie vous rejette, que votre père est parti vivre avec sa maîtresse, et que votre mère tente d'apaiser son chagrin en s'investissant dans de nouvelles habitudes de vie New Age, rien ne va plus. Et si en plus, il ne vous reste plus que deux mois d'été pour profiter pleinement de votre liberté avant l'internat et la tête dans les bouquins, on sent qu'il est temps de vivre, d'accumuler le plus vite possible le maximum d'expériences inédites qui vous permettront par la suite de mieux supporter ce qui vous attend.
Evie Boyd est une adolescente souvent en retrait, privilégiant l'observation aux actes. Lors d'un après-midi de désœuvrement au parc municipal, elle s'attarde sur les agissement d'un groupe de trois jeunes femmes. Nous sommes dans les années 60, en Californie, et il n'est pas rare de croiser des jeunes gens cool de la mouvance hippie. C'est tout naturellement qu'elle est abordée par Suzanne, et c'est tout naturellement aussi que cette dernière l'emmène au ranch où elles vivent en communauté avec le charismatique Russell.
"Voilà ce que je voulais : une vague venue de nulle part, silencieuse qui allait de moi à Russell. A Suzanne, à tous les autres. Je voulais que ce monde soit infini".

Le Ranch est grand, mal entretenu ; ses occupants sont à l'image des lieux, mais tous semblent heureux, et surtout ils sont libres. Pour Evie, il devient un endroit de liberté, tout le contraire de ce qu'elle vit chez elle.
"Vu la quantité de temps qu'on passait chez soi, c'était peut-être ce qu'on pouvait espérer de mieux, ce sentiment d'un enclos sans limites, comme chercher l'extrémité d'un ruban adhésif sans jamais la trouver. Il n'y avait ni coutures, ni interruptions, uniquement les points de repères de votre vie, si parfaitement assimilés en vous que vous ne pouviez même plus les reconnaître".
Elle se sent acceptée d'emblée, même si elle perçoit un certain malaise quant aux mœurs pratiquées : Russell semble être le maître d'un harem ; il n'a qu'à choisir et justement il vient de découvrir Evie...
"Tu es là, dit-il. Comme s'il m'avait attendue. Comme si j'étais en retard".

Dès le début du roman on sait qu'un événement grave s'est passé. Evie est une narratrice posée, la quarantaine, qui se rappelle l'année de ses quatorze ans, et tente de mettre en perspective ce qu'elle a vécu au ranch qui pourrait expliquer l'épilogue sanglant. Suzanne était un modèle pour elle. Les autres l'acceptaient, l'écoutaient, la mettaient en valeur. En filigrane, on sent bien que cette belle communauté fonctionnait comme une secte, et comme toute secte, le nerf de la guerre est l'argent.

Emma Cline déroule les événements sans s'attarder sur le sordide. L'essentiel est ailleurs ; elle est dans la personnalité d'Evie, de sa perception des événements, de son recul aussi. L'amour qu'elle porte à Suzanne étouffe la lucidité qu'il lui reste.
"Il y a des survivants de désastres dont les récits ne commencent jamais par l'annonce d'une tornade ou le commandant de bord signalant un problème de moteur, mais bien plus tôt : ils soulignent qu'ils avaient remarqué l'étrange lumière du soleil ce matin-là ou un excès d'électricité statique dans leurs draps. Une dispute insignifiante avec un petit copain. Comme si le pressentiment de la catastrophe s'insinuait dans tout ce qui avait précédé".

The Girls est un premier roman envoûtant, maîtrisé en trois parties, jouant sur le passé et le présent. Il est le journal de bord d'une ado paumée qui a mis les pieds dans l'antichambre des Enfers en croyant être arrivée au Paradis.
"Mes yeux étaient habitués à la texture de la décomposition, et je pensais être revenue dans le cercle de lumière".

RUE DES ALBUMS (117) Où es-tu ? Benoît Broyart et Violaine Leroy

Ed. Seuil Jeunesse, septembre 2016, 40 pages, 13.90 euros.


Luc est bûcheron. Il part le matin travailler et laisse seul son fils Jacques. Ce dernier a l'habitude de la solitude, mais quand l'heure du retour de son père arrive et qu'il n'est toujours pas là, Luc s'impatiente. Pourquoi papa est en retard ? Doit-il quitter la petite maison à la lisière de la forêt et partir à sa recherche ? Pourtant papa lui a interdit de quitter les lieux sous aucun prétexte, en plus la nuit va tomber !

Sauf que Luc a passé la journée seul ; maintenant lui importe seulement de serrer Jacques dans ses bras, et tant pis s'il doit affronter les monstres de la forêt qui rôdent la nuit. Pendant que le petit désobéit et s'enfonce un peu plus dans les bois, Jacques a terminé de couper l'arbre qui l'a tant retardé. De retour chez lui, la maison est vide, c'est la panique : où est Luc ? A son tour, Jacques s'enfonce dans la nuit à la recherche du petit garçon.

La nuit, dans la forêt c'est un autre monde qui s'offre aux yeux de l'enfant. Les ombres prennent des proportions inquiétantes, les bruits sont différents, les animaux nocturnes sont en pleine forme... Au fur et à mesure de son périple, Luc a moins d'entrain, la peur l'envahit, persuadé que les monstres attendent le bon moment pour s'emparer de lui.
Au loin, il entend qu'on l'appelle.... Enfin ! C'est son père ! Mais ce dernier arrivera-t-il à temps ?

Jacques et Luc sont deux personnages aux visages lunaires qui évoluent dans une forêt, la nuit. Les ombres sont mises en avant avec des nuances de bleu, mettant bien en perspective la multiplicité des formes qui s'imposent à l'enfant. La nature reprend ses droits et devient terrifiante pour celui dont l'imagination galope. Ainsi, les silhouettes blanches illustrées indiquent le décalage entre le réel et le fantasmé
En partant seul à la recherche de son père, Luc tente de vaincre ses démons. Sa réussite sera un rite de passage : il laissera désormais de côté le monde de la petite enfance pour pouvoir grandir et devenir un grand garçon.

 Où es-tu ? est un album qui fait la part belle aux liens du sang, à l'expérience, et au courage. Chacun des personnages tirera une leçon de son aventure, ce qui leur permettra de faire évoluer leur relation de confiance.

A partir de 6 ans



Les Contes défaits, Oscar Lalo

Ed. Belfond, août 2016, 224 pages, 18 euros.

Se libérer



Dans un train rempli d'enfants, le narrateur et son frère sont en route pour le Home. La peur les étreint, les empêche de raisonner. On pourrait croire que le transport les emmène vers l'antichambre des Enfers, comme autrefois les wagons à bestiaux amenaient les juifs en camps. Un détail pourtant nous surprend : ce sont leurs parents qui les ont accompagnés sur le quai de la gare, et ce rituel recommence à chaque vacances..
En fait le Home est une maison de vacances, "un havre chic pour familles aisées" .
"Le home d'enfants était loin de tout. Comme notre wagon. Un état dans l'état. Un non lieu hors les lois du monde. Fort de notre autorisation de sortie de territoire, l'homme nous maintenait désormais dans des territoires dont il maîtrisait les contours".
Dirigé par un couple, les garçons et les filles sont séparés. Tandis que l'homme semble être bienveillant, son épouse est une directrice très sévère, qui ne souffre aucun manquement au règlement. Pourtant, ce n'est pas ce dernier qui angoisse le petit narrateur ; selon lui, l'homme et la femme sont des Thénardiers des temps modernes.
"Les Thénardiers ne ressemblent jamais aux Thénardiers. L'araignée commence par tisser sa toile".

L'homme aime faire peur aux plus petits, surtout le soir, comme cela il peut les cajoler... à sa façon.
Le fait est que nous avions peur. Intensément peur. Cette intensité répondait à la sienne. Et il en jouait, redessinant à dessein les frontières d'un pays supposé inviolable qui s'appelle l'enfance".
Jamais le mot viol est exprimé, le mot attouchement non plus. Mais, le récit, très pudique, explique à mots couverts l'indicible. Le narrateur a pour seuls amis le silence et ses secrets. A chaque vacances, le scénario se répète, mais le petit garçon grandit, et quand sa petite sœur rejoint à son tour le Home, il développe des stratégies pour la protéger.

Comment affronter l'âge adulte ? Comment accepter un statut de victime sans que le bourreau ne soit inquiété ? Des années de thérapie n'ont pas complètement effacé la colère et la rancœur. Une enquête avait bien été ouverte, mais trop tard. Tout le monde savait ; l'épouse fermait les yeux, et la maman du petit garçon a pris le parti des silences hurlants de son fils.
"J'étais devenu sans m'en apercevoir celui qui ne dit plus jamais non à rien. A la fois acteur principal d'un film de figurants et spectateur de ma propre impuissance, je charriais des flots de violence contre moi".
Maintenant bien installé dans sa vie, le narrateur est prêt à affronter le passé, seule solution pour reconstituer le puzzle de sa vie en miettes. Pour cela, il doit rencontrer l'ancienne directrice du Home.
"Affronter son passé pour comprendre son présent et espérer éclaircir son avenir", lui conseillait sa psy.

Oscar Lalo a fait le choix de chapitres très courts, de phrases courtes aussi, empêchant ainsi le lecteur à reprendre son souffle. Dès lors, on plonge en apnée dans le texte, et on n'en ressort pas indemne. Les souvenirs explosent, les points qui pourraient être des points de suspension laissent le soin au lecteur d'imaginer la suite.
L'ensemble est vraiment maîtrisé. Le texte, divisé en trois parties, est à fleur de peau. Il exprime une douleur enfantine qui se mue en une difficulté de vivre.
 Les Contes défaits est une antithès du conte de fées de notre enfance. "Il était zéro fois"... ainsi commence le récit. Ce sont les mots qui donnent de la consistance à un homme qui se sent transparent, emprisonné dans son vécu et ses souvenirs. Les silences, à travers les mots, crient enfin.
Le texte s'avère être une libération, l' affranchissement d'un passé trop douloureux.

Un Singulier garçon, Kate Summerscale

Ed. Christian Bourgois, septembre 2016, traduit de l'anglais par Eric Chedaille , 506 pages,
Sous titre : Le mystère de l'enfant matricide à l'époque victorienne
Titre original : The Wicked Boy


Matricide



C'est l'odeur pestilentielle qui a alertée les voisins de ce quartier populaire d'East London. En ouvrant la porte, on découvre les garçons de la famille, Robert et Nathaniel Coombes, tranquillement en train de jouer aux cartes avec un ami de leur père, John Fox. L'odeur qui provient de l'étage ne semble pas les incommoder.
"Un éditorial dans l'édition du samedi du Stratford Express, plus gros tirage de tous les journaux de West Ham, décrivait le meurtre de Plaistow comme le crime le plus atroce, le plus affreux et le plus révoltant qu'il nous est été donné de rapporter".
Pour certains médias, ce crime est bien la preuve que la race humaine est sur le déclin...

La découverte est affreuse : la maman des enfants gît dans son lit, morte depuis plusieurs jours, ayant succombé apparemment aux coups portés avec une longue lame. Sans être forcé à avouer, Robert avoue le crime, prétextant le fait qu'il a tué pour protéger son frère de la violence maternelle.

L'affaire fait grand bruit. Matricide à 13 ans, ce n'est pas rien, et le meurtrier fait preuve d'un sang froid remarquable qui ne joue pas en sa faveur. L'enquête dévoile un jeune homme friand de Penny dreadfuls, des romans à sensation bon marché dans lesquels affluent violences et meurtres. Répondant à une interview du Star, leur voisine ajoute : "jamais garçons ne furent mieux élevés, mais ils étaient sombres et maussades, sans jamais un sourire pour quiconque", (...) "dissimulateurs et de mauvaise foi jusque dans les plus petites choses". Peut-être Robert a-t-il fomenté son acte à partir de la lecture de ces histoires, en tout cas une chose est sûre, elles ont attisé son projet de partir à l'aventure dans des pays exotiques, loin de Londres.
Même son père, chef steward sur un bateau à vapeur en route pour New-York au moment des faits, reconnaît l'avoir transporté avec lui lors d'un voyage pour calmer ses lubies.

Source Daily Mail

Le procès fait sensation. Alors qu'il est reconnu assez rapidement que John Fox est un "benêt" qui n'a jamais compris ce qui se tramait chez les Coombes, l'attitude de Nathaniel est plus difficile à comprendre. Oui, il a su dès le début que sa mère était morte ; oui, il a couvert les agissements de son frère dans les jours qui ont suivis en affirmant avec lui que Mrs Coombes était partie rendre visite à de la famille. Pourtant, il apparaît comme un enfant faible, sous la coupe de son frère.
Alors que sa vie se joue, Robert semble à mille lieux de son procès. Il rit, répond volontiers aux question du tribunal, plaide coupable.
"La manie homicide était une maladie identifiée quelques dizaines d'années plus tôt par le psychiatre français Jean-Etienne Esquirol. Un monomane homicide, disait Esquirol, devenait obsédé par le désir de tuer et, son forfait perpétré, atteignait une sorte d'apaisement".
Reconnu fou au moment des faits, Robert échappe au bourreau, mais il est enfermé dans un centre psychiatrique. La durée de son enfermement est au bon vouloir de la Reine d'Angleterre.

La condamnation est synonyme pour le meurtrier d'une nouvelle vie. Il bénéficie de vrais soins, d'aide, et travaille pour un salaire. Tout cela lui permet de le préparer à sa sortie qui a lieu à la mort de la Reine Victoria. Il décide alors de rejoindre son frère en Australie, et fait partie du contingent d'anciens prisonniers. A partir de ce moment, Kate Summerscale raconte un nouveau personnage dont le comportement est aux antipodes de son acte affreux d'adolescent. En taisant son passé, il est devenu aux yeux de ceux qui l'ont côtoyé un homme bien.
"Son parcours ne se conformait qu'au thème le plus innocent des penny dreadfuls : celui d'un garçon qui fuit un monde moderne mouvementé pour la rude simplicité du bush australien. En place de l'amour et de l'argent, il avait trouvé la paix et la sécurité".

Kate Summerscale a construit son livre comme une enquête. Très bien documenté, elle n'a pas hésité à interroger les familles des protagonistes pour être au plus près de ce destin hors du commun.
En filigrane, la première partie consacrée au meurtre, décrit avec précision la société victorienne, le fonctionnement de la justice, et y intègre les recherches fondamentales en médecine sur la folie.
Construit comme un polar, Un Singulier garçon est un récit abouti, captivant de bout en bout, dont l'épilogue se veut être assez inattendu au regard des premières pages.



La Dernière Métamorphose, Hirano Keiichirô

Ed. Philippe Picquier, collection poche, traduit du japonais par Corinne Atlan, septembre 2014, 172 pages, 8 euros.
Titre original : Saigo no henshin


Exister




Le narrateur, bien intégré dans sa vie professionnelle et sociale, décide un matin de ne pas se lever et de devenir comme le héros de la Métamorphose de Kafka, un cancrelat, aux yeux des siens et de la société.
"L'élément déclencheur ? ... Rien de spécial. J'étais fatigué, je crois. J'avais un perdu confiance en moi. En tout cas, j'étais surmené".
Pour l'instant, sa situation n'est qu'une réclusion volontaire. Il est un hikikomori aux yeux de ses parents qui l'hébergent, et de ses collègues. Il va lui falloir un peu plus de temps pour que le changement physique fasse effet. Pourtant, le narrateur est loin d'être un individu dérangé. Il pose un regard lucide et acéré sur le monde qui l'entoure, et malgré son jeune âge, il fait preuve d'un recul considérable.
Ce qu'il recherche, c'est avant tout retrouver sa véritable nature, celle qui n'a pas été corrompue par ses études, ses expériences, et son travail. Il en a assez de jouer à ce qu'il considère être un jeu de rôle. Il ne veut plus faire semblant, seulement pour atteindre ce nirvana personnel, la transformation physique lui semble essentielle.
"Avant je soignais mon corps comme on soigne le centre de ce quartier de Tokyo où se trouvait mon bureau. Ce quartier maussade, au bord de l'étouffement, saturé d'asphalte et de gratte-ciel, cet aspect étrangement lisse que j'avais tout le temps sous les yeux... (...) Mon corps d'avant était dans la parfaite continuité de la ville où je vivais. Mais mon allure actuelle est en rupture avec ce milieu".

La notion de corps est secondaire ; vivre avec son moi véritable, c'est renoncer à son apparence extérieure, c'est renoncer au paraître. Dès lors, la notion de saleté et ce qu'elle implique entre en jeu. Elle caractérise un stade qu'il s'agit de dépasser pour avoir l'impression d'être sur la bonne voie. A partir de ce moment là, la complétude peut envahir l'esprit.
" Maintenant, je suis tout à fait habitué à la saleté : elle me protège du monde extérieur. L'épaisseur de ma crasse me protège de l'air, cet intrus qu'on ne peut chasser complètement. Cette image me rassure".
Pendant tout le temps de cette lente transformation, le narrateur consigne sur son ordinateur toutes les réflexions qui lui viennent à l'esprit. Ce sont à la fois des souvenirs d'enfance, des opinions sur la société de consommation, des positions par rapport à sa relation avec ses parents. Mais, en leitmotiv, reviennent des comparaisons avec le récit de Kafka, comme si sa propre métamorphose devait être un reflet-miroir de celle subie par le héros kafkaïen, Gregor Samsa. Pourtant, les conditions politiques et sociales ne sont pas les mêmes, mais on sent une volonté forte de s'identifier au voyageur de commerce.

La Dernière Métamorphose est le récit d'un changement voulu et assumé. En filigrane, c'est une critique acerbe sur la société de consommation, ce qu'elle engendre et ce qu'elle implique. Le narrateur se libère de tout état d'âme et épingle sans retenue ce qui le dérange.
"Je crois que les êtres humains sont rattachés par toutes sortes de ficelles issues de différentes directions. Si jamais ces ficelles, tendues à se rompre, en viennent à lâcher pour de bon, elles s'éloignent à une folle vitesse et disparaissent de notre vue en un clin d’œil".
L'auteur explique que la société nous oblige à composer des personnages de différentes natures, si bien qu'avec le temps, il nous est de plus en plus difficile de retrouver son véritable moi, et donc d'être en accord avec soi-même. Raconter la métamorphose de son narrateur, c'est raconter métaphoriquement comment le travail et les enjeux sociaux peuvent nous écraser au point de vouloir changer de carapace et disparaître.

Assez didactique au premier abord, ce roman devient de plus en plus intéressant au fil des pages, exploitant intelligemment une référence littéraire mondiale.

Le Jardin arc-en-ciel, Ito Ogawa

Ed. Picquier, août 2016, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, 304 pages, 19.50 euros.

Ohana



C'est l'histoire d'une fugue amoureuse.
Chiyoko, fille de bonne famille, est sur le point de sauter d'un pont car ses parents n'acceptent pas son homosexualité. Elle est sauvée par Izumi, jeune maman en instance de divorce, déjà usée par la vie.
C'est le coup de foudre. Elles décident de vivre ailleurs pour jouir pleinement de leur amour.
"- Ce que tu me proposes, c'est une fugue amoureuse ? 
(...)
Le temps où l'amour vous fait accepter l'autre dans son entier est limité.
Mais quelque part au plus profond de moi, cela m'a fait rêver. S'il m'était donné de vivre ainsi, comme je serais heureuse !"
Avec Osuke, le petit garçon d'Izumi, elles s'installent à la campagne, près des champs de rizières, dans un endroit qu'elles surnomment le Machu Picchu, tant il ressemble à la merveille péruvienne. Là, le couple retape une vieille bâtisse, à la fois nid d'amour et chambre d'hôtes pour les voyageurs.
Chiyoko, surnommée Ochoko par Osuke, y met tout son cœur. Elle se souviendra toute sa vie de sa seule et unique expérience hétérosexuelle car, en arrivant au Machu Picchu, elle apprend qu'elle est enceinte. Cette grossesse est pour elle le signe d'un nouveau départ. Avec Izumi, elles forment désormais la famille Takashima, et vont donner un petite sœur, Takara, à Osuke. Chiyoko est sûre, "une famille, ce n'est pas une question de sexe ou d'âge", et pour qu'elle fonctionne, le couple y adopte une Constitution :
"Ne jamais se mentir à soi-même.
Rire à gorge déployée une fois par jour.
Fêter nos joies et pleurer nos chagrins ensemble.
Ne surtout pas se forcer.
Quand ça va mal, hisser le drapeau blanc sans hésiter".

Ito Ogawa raconte ce bonheur simple d'une famille pas comme les autres qui n'aspire qu'à une chose : avoir les mêmes droits que les autres couples. D'abord montrées du doigt ou méprisées, elles sont ensuite acceptées dans leur village. Leur maison d'hôtes qu'elles ont appelée la Maison arc-en-ciel, est le symbole du respect et de la fraternité entre les personnes. Et ce n'est pas pour rien que le drapeau arc-en-ciel est hissé devant la bâtisse...
"Le drapeau arc-en-ciel de la famille Takashima, cinglé par le vent, claquait puissamment comme un oiseau qui bat des ailes. Si jamais les gens du village en comprenaient la signification, que ferions-nous ? Au début, j'avais hésité, mais maintenant, ce claquement m'encourageait. Ce drapeau arc-en-ciel, c'était la voix muette de notre famille".

La choralité du roman permet au lecteur d'avoir une vision d'ensemble de la famille Takashima. Ainsi, les enfants expliquent comment il se sont rendus compte que leurs parents n'étaient pas "comme les autres", et comment il se situent par rapport à cette situation. Et l'amour n'est jamais loin :
"De ma place, je ne distinguais toujours pas leurs silhouettes. Mais il me semblait voir le visage souriant de mes deux mères, amoureusement serrées l'une contre l'autre, en train de contempler l'arc de lune.
Celui qui voit un arc-en-ciel la nuit sera heureux toute sa vie.
Si la personne qu'il aime se trouve à ses côtés, tous deux seront unis pour l'éternité.
C'est ce qui était écrit dans un livre que j'avais lu au Japon, avant le départ.
Qu'elles soient heureuses ! Qu'elles soient heureuses à tout jamais.
Ma prière, sous la forme de minuscules gouttelettes d'eau, retombait sur la terre".
Du côté du couple, alors qu'Izumi est discrète, Ochoko témoigne d'une hargne incroyable pour que son amour soit accepté au grand jour. D'autant plus qu'une terrible nouvelle bouscule leur quotidien jusque là harmonieux...

Ode à la différence, Ito Ogawa présente l'histoire d'un couple homosexuel ou plutôt décrit la vie d'une famille aimante tout simplement. En filigrane, les contrariétés administratives et sociales ne sont jamais loin, comme pour souligner la difficulté persistante d'exister socialement et aux yeux de la loi lorsqu'on est différents.
Le Jardin arc-en-ciel est un havre de paix, une pépite de bonheur que même les écueils de la vie n'arrivera pas à entacher. Ce roman vous arrachera des larmes à la fin tant il est une très belle leçon de vie et de tolérance.
"Une famille n'en est pas une dès le départ, elle le devient avec le temps, jour après jour, à force de rires, de colères et de pleurs. Du coup, si on néglige cet effort, malgré les liens du sang, la famille se disloque, se désintègre".

Et la vie nous emportera, David Treuer

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais par Michel Lederer, août 2016, 336 pages, 22 euros.
Titre original : Prudence


"Je remplis juste mon rôle"



Minnesota; août 1942. Frankie a terminé ses études et s'apprête à rejoindre l'armée de l'air dans le conflit mondial. Avant, il rejoint une dernière fois ses parents dans leur résidence d'été près de la frontière canadienne. Ce n'est ni  pour sa mère, la soucieuse Emma, qui a passée son temps à le couver, ni pour son père, le distant Jonathan, plus préoccupé par sa vie extra conjugal, qu'il est revenu, mais pour revoir Felix, le gardien de la propriété, un vieil Indien taiseux qui l'a pris sous son aile dès l'enfance, mais aussi pour Billy, son meilleur ami, pour qui il éprouve des sentiments très forts.

Les Pins est proche de la frontière canadienne, et un camp de prisonniers allemands a été construit de l'autre côté du lac. Lorsque la nouvelle de la fuite d'un des détenus parvient aux oreilles de Frankie et ses amis, c'est tout naturellement que les jeunes gens rejoignent la battue. Frankie désire montrer à tous qu'il a changé, qu'il est devenu un homme. Pendant tout ce temps loin de chez lui, il a lissé son personnage pour correspondre à ce que ses parents voulaient qu'il soit. Etudiant brillant, athlète, bientôt soldat engagé, mais au fond de lui, Frankie abhorre ce qu'il est devenu. Il espère que l'armée lui permettra d'être enfin lui-même.
"L'armée de l'air représentait en définitive la liberté. Il se sentait libéré de l'absurdité, libéré de la nécessité de simuler, libéré d'une certaine forme d'humour, libéré des rapports sociaux, libéré des sentiments".
Dans les bois, Billy et Frankie reprennent leurs petits jeux intimes, à l'abri des regards. Un bruit, la certitude que le soldat allemand est près d'eux, un coup de feu, des vies qui basculent à jamais...

"Il avait changé. De fait, il était devenu un homme (...) Son boulot était de larguer des bombes et de tuer des gens. Qu'était un baiser dans un bungalow ou dans la forêt comparé à cela ? (...) Ce n'était que le vent chaud et stupide de l'enfance qui soufflait au milieu des bungalows et qui était retombé. Frankie n'était même pas sûr que tout cela soit arrivé".
Un drame est survenu dans les bois. Félix et les jeunes gens ont recueilli Prudence, et ont enterré dignement sa petite sœur. Depuis, Prudence, installée aux Pins, voit en Frankie son sauveur, et attend son retour de la guerre. Or, Frankie n'est pas prêt de revenir ; il aime son poste de bombardier, et surtout il est enfin lui-même, il n'a plus aucun rôle à tenir. Le calvaire a enfin pris fin. Et puis, revenir aux Pins c'est avoir l'impression d'être une marionnette, mais surtout, c'est se souvenir du drame.

David Treuer mélange les thèmes : la guerre, la question indienne, l'homosexualité, la culpabilité, la résilience. Il a fait de Frankie un héros mal dans sa peau, constamment en lutte contre soi-même et qui, paradoxalement, ne trouve la paix qu'en s'engageant dans la guerre. Prudence (titre anglais éponyme) n'arrive que dans la seconde moitié du roman. Elle symbolise à elle seule les espoirs et les ratés de l'intégration de la communauté indienne dans la société. Comme les autres personnages, elle sent qu'elle à un rôle à jouer sans en saisir pourtant toute la portée. Tout est question d'intégrité.
Et la vie nous emportera bénéficie d'une prose élégante retranscrite par la traduction de Michel Lederer, si bien que même les scènes les plus noires donnent une impression évidente de recul. L'intrigue est tourmentée, s'étale sur dix années, laissant le temps aux personnages de pouvoir jouer leur rôle et se battre contre leurs démons.

Crue, Philippe Forest

Ed. Gallimard, août 2016, 272 pages, 19.50 euros.

Est enim magnum chaos



Entrer dans un roman de Philippe Forest, c'est entrer dans une prose travaillée, ciselée, poussée jusqu'à ses retranchements.
On m'avait prévenue, j'ai plongé.

Parce que sa mère est sur le point de mourir, le narrateur décide de se réinstaller dans sa ville natale, et plus précisément dans un quartier ancien en pleine restructuration. Là, les vieux bâtiments côtoient les structures métalliques qui soutiendront les prochaines tours. Plus loin, on peut observer à ciel ouvert, la plaie béante d'un immeuble qui a succombé à un incendie. Le cimetière, qui marque la délimitation du quartier, témoigne de l'affection du voisinage pour les invisibles : on se croise, on se remarque à peine, on ne se côtoie pas.

Pendant longtemps, le narrateur a cru être seul dans son immeuble depuis que son chat a disparu. Et puis, une mélodie entamée au piano chaque soir à la même heure ébranle ses certitudes. Plus tard, il croise une femme et un homme avec qui il converse à propos de l'incendie survenu plus haut dans le quartier : elle est pianiste et rejoint chaque soir son studio pour y jouer tranquillement, lui est son voisin de palier, écrivain de son état, qui entreprend d'expliquer au narrateur l'épidémie qui est en train de sévir dans le quartier : les disparitions inquiétantes sont devenue monnaie courante sans que personne n'y prête vraiment attention, comme si le songe s'épanchait dans la vie réelle.

Peu à peu, le narrateur s'installe dans une nouvelle routine : le soir il rend visite à sa voisine, puis rejoint son voisin qui prend visiblement un malin plaisir de pouvoir enfin exposer sa théorie du chaos.
En y regardant de plus près, il est vrai que la restructuration du quartier amène à considérer les choses sous un jour différent : parfois la réalité prend un tour irréel, et il suffit d'un changement climatique pour qu'un paysage coutumier se transforme.

Justement, après plusieurs jours de pluies intenses, la ville est en proie à une crue inédite, plus forte que celles déjà survenues par le passé. Bientôt le narrateur est isolé dans son immeuble entouré par les eaux. Depuis sa fenêtre, il observe la transformation des lieux. La crue est en marche. Peut-être est-elle la preuve manquante de la théorie de son voisin. D'ailleurs, bizarrement, son voisin et la pianiste ont disparu eux-aussi depuis quelques jours...

Ce roman de Philippe Forest est étrange, à la lisère du fantastique. Le choix du lieu n'est pas anodin. Le lecteur a parfois l'impression d'être dans une antichambre de l'enfer, dans une zone interlope hantée par les spectres de ceux qui y ont vécus jadis. Le narrateur est le témoin de l'épidémie dont le départ se situe à la disparition du chat, et le point final au point culminant de la crue.
Peut-être, comme sa mère qui s'éteint doucement, le narrateur est-il enfermé dans un huis clos mental, marchant au bord du vide, et tentant avec le peu de lucidité qui lui reste à ne pas sombrer au fond du puits. C'est au lecteur de développer sa propre théorie, de comprendre à sa façon le roman dans son ensemble. Il lui faut croire comme le narrateur croit ou a cru croire. Et c'est là tout le génie de l'auteur : travailler son texte à la fois sur un nom commun qui est une catastrophe naturelle, et sur les temps du verbe croire qui ramène à l'imagination et aux faux-semblants.

10 : 04, Ben Lerner

Ed. de L'Olivier, août 2016, traduit de l'anglais (USA) par Jakuta Alikavazovic, 270 pages, 19.50 euros.

Le temps est une imposture


Ben, écrivain connu et reconnu après un premier roman remarqué, voit sa petite vie chamboulée par plusieurs événements qui, ironie du sort ou du temps qui passe allez savoir, surviennent tous en même temps. De plus, Ben est dans une période où il se débat dans la Zone, un pays mental où la réalité, la fiction et les souvenirs se confondent. De fait, des images bien précises du passé viennent se coller au présent et à ce qu'il vit, au point de se demander parfois si ce qu'il vit est bien réel...

Ben est dans un entre-deux : il se sent en bonne santé alors qu'on vient de le prévenir que son aorte pouvait exploser à tout moment, une des conséquences possibles du syndrome de Marfan dont il est atteint. Dès lors, il se voit comme un être en sursis, et dans cet état, comment se projeter dans l'avenir alors que sa meilleure amie Alex désire de lui un don de sperme pour qu'elle puisse enfin être enceinte ?
Mieux vaut avoir une relation épisodique avec une galeriste en vogue, qu'être un pseudo-père en sursis qui n'aura même pas couché avec la mère de son enfant...
Rien ne va donc vraiment comme il veut, et cette impression d'être un homme sans qualités persiste quand il se sent incapable de se mettre enfin à écrire un second roman dont on lui propose un à valoir assez important. Pourtant, il a le synopsis dans la tête, et il se révèle prometteur :
"Je pense essayer d'en faire un roman. Un roman où l'auteur tente de falsifier ses propres archives, de fabriquer des missives - des e-mails, principalement - d'auteurs récemment décédés, pour les vendre à une bibliothèque réputée. C'est le point de départ de l'histoire".
Mais le coucher par écrit avec les ramifications et les digressions qui s'imposent lui semble impossible.
Jeanne d'Arc de Jules Bastien-Lepage
Et puis, qui lui dit que ce n'est pas la fiction qui se joue sans cesse dans sa tête et qui l'emporte sur la réalité qu'il vit ? D'ailleurs, une visite au Metropolitan Museum de New-York avec Alex lui donne la preuve de l'existence de deux mondes, physique et métaphysique, rien qu'en contemplant la Jeanne d'Arc de Jules Bastien-Lepage, car la main donne l'impression à la fois d'être présente et de s'effacer,
"Au lieu de saisir une branche ou des feuilles, sa main soigneusement placée dans le champ de vision de l'un des anges, semble se dissoudre. Le cartel du musée dit qu'on reprocha à Bastien-Lepage d'avoir échoué à réconcilier l'essence éthérée des anges et le réalisme du corps de la future sainte, mais cet échec est ce qui en fait l'un de mes tableaux favoris".

Ben n'est plus si sûr de la constance du présent. Existe-t-il vraiment ou vit-on indéfiniment la même scène avec de légères variations, comme un jour sans fin ?
" Tout demeurera comme à présent, à peine modifié - rien n'avait changé, ni en moi, ni dans le magasin, sinon peut-être mon aorte mais, à bien y regarder, ce qui semblait d'habitude le seul et unique monde possible n'en était plus qu'un parmi de nombreux autres et ce qui faisait son sens pouvait être saisi, durant un instant fugitif - dans le passage d'un train, dans une boîte de café insipide".
Il a suffi que notre héros visualise la création vidéo de Christian Marclay, The Clock, pour s'en
Film Retour vers le Futur
persuader. Ce film de 24 heures est un montage d'extraits de plusieurs centaines de films où chaque plan présente une horloge. Bout à bout, les horloges sont synchronisées avec l'heure réelle de la projection. Pour 10 : 04, le réalisateur a utilisé une scène de Retour vers le futur dans laquelle l'horloge de la ville est bloquée à cause de la foudre...
"Durant des années, Marclay et une équipe d'assistants ont passé un siècle d'archives au peigne fin, à la recherche de matériau pour leur collage".
Le temps n'est plus le même, Ben en est convaincu, et avec cela ses certitudes s'estompent. Connaît-il vraiment les objets qu'il a en main ? Est-il capable de les associer à leurs noms usuels ?
Au fur et à mesure, un glissement dans la narration se fait. Le lecteur lit un enchevêtrement de scènes inventées ou fantasmées, avec des scènes vécues par l'auteur.

10 : 04 n'est pas un roman à proprement parler mais plutôt une expérience narrative inédite dans laquelle les images gravées dans la mémoire, les expériences, et l'imagination s'entrechoquent pour former une nouvelle perception de la réalité, car "rien au monde n'est plus vieux que ce qui était futuriste par le passé".C'est le récit d'une véritable tempête sous le crâne d'un homme qui se cherche finalement, car tout, même l'écriture, se dissout avec le temps.
"Mais tout comme les mots se dissolvent en phrases, les phrases en paragraphes puis en intrigues, la combinaison à opérer pour faire de ces éléments un visage requérait de les oublier, de les laisser se dématérialiser afin de créer un effet d'ensemble".



Auprès de moi toujours, Kazuo Ishiguro

Ed. Folio Gallimard, réédition février 2015, traduit de l'anglais par Anne Rabinovitch, 448 pages, 8.70 euros.
Titre original : Never Let me go


Never Let me go.... Ce refrain de la chanson de Judy Bridgewater résonne encore dans les oreilles de Kath, la narratrice, la trentaine, accompagnante de personnes malades au Royaume-Uni. Lorsqu'elle entend cette mélodie, c'est toute sa jeunesse qui revient en mémoire, et avec elle, les vieilles interrogations sur le sens à donner son existence.

Car Ruth et ses amis n'ont pas eu une enfance banale. Ils ont grandi dans l'institution d'Hailsham, une vieille bâtisse victorienne perdue dans la campagne anglaise. Là, aucune trace éventuelle de parents venant leur rendre visite de temps en temps, ou leur écrivant, mais des gardiens les surveillant de loin en loin, et des professeurs veillant à exploiter leurs qualités artistiques et à tester leurs aptitudes intellectuelles.
Dans cette institution, les enfants sont répartis en Juniors et Seniors dans les dortoirs, puis, lorsqu'ils ont atteint l'âge requis, quittent les murs pour vivre ensemble dans des Cottages.
Kath, ruth, Jimmy et les autres ne se sont jamais posé la question de la cellule familiale, puisque la notion de famille leur est inconnue. Ils ont grandi ensemble, et chaque mois, subissent ensemble les mêmes examens médicaux. Enfin, c'est toujours ensemble qu'ils se posent des questions sur l'après Hailsham et cette sensation envahissante qu'ils sont des êtres à part.
"Ça doit s'inscrire, car quand un tel moment survient, une partie de vous attend déjà. Depuis le très jeune âge, cinq ou six ans peut-être, résonne au fond de votre tête un murmure qui vous dit : 'Un jour qui n'est peut-être pas si lointain, tu vas savoir l'impression que ça fait'. Alors vous attendez, même si vous ne le savez pas vraiment, vous attendez le moment où vous vous rendrez compte que vous êtes réellement différents d'eux (...) C'est comme vous entrevoir dans un miroir devant lequel vous passez chaque jour de votre vie, et soudain, il vous renvoie autre chose, une image troublante et étrange."
La prose d'Ishiguro est aussi lancinante qu'un refrain. L'auteur prend son temps, pose les choses, et grandit avec la narratrice. Le temps, tout doucement, fait son oeuvre. Au fil des pages, un sentiment de malaise se met en place : quelque chose ne tourne pas rond à Hailsham...

Il faut attendre la seconde partie du roman pour que la vérité se dévoile. Les protagonistes sont adultes et sont autonomes. Néanmoins, ils ont gardé en eux ce sentiment d'appartenance à une expérience unique et ce qui se rapproche le plus de la famille. Kath est devenue accompagnante tandis que Ruth et Jimmy sont maintenant des donneurs, ce pour quoi ils ont été élevés. Mais, pourquoi eux ? D'où viennent-ils ? Tout un pan de mystères, qu'une théorie des possibles entretenue par la rumeur va dévoiler.


Auprès de moi toujours est parfois présenté comme un roman d'anticipation, bien qu'il s'inscrit dans l'Angleterre des années 90. Mais c'est la fameuse théorie des possibles entretenue par la rumeur qui projette le roman dans cette catégorie, alors que la trame narrative soulève des question éminemment contemporaines : la gestion de la solitude, l'influence de nos expériences de jeunesse dans notre comportement d'adulte, la valeur des liens d'amitié au fil du temps.
Kazuo Ishiguro tient le lecteur avec une intrigue peu banale servie par une prose envoûtante, entêtante qui livre les vérités à demi-mots, comme si l'atmosphère et l'évolution des personnages suffisaient à une compréhension d'ensemble.



L'Heure de plomb, Bruce Holbert

Ed. Gallmeister, traduit de l'anglais (USA) par François Happe, août 2016, 376 pages, 24 euros.


"On est comme un pays sans histoire"



Hiver 1918. Les jumeaux Luke et Matt sortent de l'école et sont surpris par le blizzard en plein chemin. Ils font demi-tour et se réfugient auprès de leur maîtresse, Linda. Il est trop tard, Luke ne survit pas.
"Les heures qui avaient emportées son père et son frère, et qui avaient livrées Matt à une femme adulte avant qu'il en ait l'âge - il apparaissait à sa conscience que les premières constituaient le châtiment des suivantes, et que son père, son frère et sa mère étaient les victimes innocentes du coup porté à l'aveuglette par un dieu courroucé - l'oppressaient comme une nuit polaire longue de six mois. Pourtant, Matt ne trouvait rien à reprocher au pays qui était à l'origine de ses tragédies".
Pendant ce temps, leur père, lui aussi, disparaît dans la nature alors qu'il recherchait ses fils. Ainsi Matt devient le seul homme de la famille, et à quatorze ans, c'est trop, surtout que sa mère préférait son frère.
Au début, il tente de gérer la ferme, réussit plutôt bien, tout en cherchant le corps de son père. Pour l'accompagner, une jeune fille de son âge, Wendy, dont il tombe secrètement amoureux, mais cette dernière le rejette maladroitement.
Alors, Matt comprend que sa place est ailleurs. Il part à l'aventure, se loue comme journalier, vit au jour le jour, jusqu'à ce qu'il rencontre Jarms, fermier lui aussi, qui a élevé seul son fils Horace, un bon à rien seulement capable de dépenser de l'argent au poker. Jarms voit en Matt le fils qu'il aurait aimer avoir. Matt reste à ses côtés, s'occupant de la ferme et développant une vraie amitié avec le vieil homme.
"En matière d'emploi, il insistait sur une condition : il devait être autorisé à travailler tous les jours. une fois engagé, il se consacrait à n'importe quelle besogne, comme si le travail avait été une femme qu'il avait aimée, puis perdue avant de la retrouver à nouveau".
Pendant ce temps, sa mère a accueilli Wendy et Linda auprès d'elle et toutes les trois, tentent de reformer un noyau familial. Mais rien n'est simple, surtout que Linda a un petit garçon, Lucky, plutôt sauvage, habité de la certitude qu'il est là pour les protéger des étrangers, et que plus tard, il pourra aimer Wendy. Jusqu'au jour où Matt décide de revenir chez lui, et il n'a jamais oublié Wendy...

Le décor est posé. Dans les romans Nature Writing, on parle de grands espaces, de belles amitiés, de vengeances qui traversent les années, et de la nature qui donne et retire à ceux qui dépendent d'elle. L'Heure de plomb ne faillit pas à la tradition et ajoute la vocation d'être un roman familial. Le lecteur grandit et mûrit avec Matt Lawson, traverse les épreuves, tente de comprendre ses sentiments entremêlés surtout quand il s'agit d'amour. Au fil des pages, on aime ce héros malgré lui, son côté bourru et sa loyauté à toute épreuve.
De fait, on se rend compte que Bruce Holbert a le sens de la narration. Il tient son histoire du début à la fin, et a créé des personnages secondaires complexes qui donnent de la dimension à l'ensemble.
L'Heure de plomb est un très bon roman, maîtrisé, qui ne décevra pas les amateurs du genre.

RUE DES ALBUMS (116) Pierre et la Sorcière, Gilles Bizouerne et Roland Garrigue

Ed. Didier Jeunesse, collection A Petits Petons, mai 2016, 40 pages, 11.95 euros



La trame du conte est connue : une ogresse enlève par deux fois un enfant qui réussit à s'échapper par ruse pour finalement infliger à son futur bourreau le supplice qu'il devait subir. Néanmoins, les variantes sont nombreuses...

"Ne t'approche jamais de la forêt, sinon la sorcière t'attrapera et te mangera!"
Alors tous les enfants du village ont peur du monstre au nez crochu, tous sauf un, Pierre, un enfant intrépide, toujours en route, et pas le dernier pour impressionner ses camarades. Une sorcière, c'est vieux, donc pas de quoi avoir peur !
Le voilà donc parti sur les sentiers, s'enfonçant un peu plus dans les bois, dans l'espoir de rencontrer celle qui fait frémir les petits. Il la provoque, mais en faisant jouer la corde sensible, elle réussit à l'attraper. Pierre est bien embêté maintenant qu'il est enfermé dans un sac, tout cela à cause d'une histoire de pomme tombée à terre ! Au moins, pour une fois, il a peur :
"Enfermé dans le sac, Pierre a peur. Il a le cœur qui bat fort. C'est tout noir".

Forcément Pierre va réussir à se libérer ; forcément, il va recommencer ; forcément, il sera de nouveau attrapé. On est dans un conte à répétitions, les enchaînements se répètent avec une légère variante, sauf que la colère de la sorcière grossit, grossit, grossit...
Heureusement, Pierre est un enfant rusé et prépare une fin à la hauteur de la méchanceté de son ennemie.

Côté illustrations et mise en page, on aime la typographie qui rend vivants et animés les mots et les phrases. Le texte est fait pour être lu à voix haute ! Les dessins très expressifs (notamment la représentation de la sorcière est un pur régal) permettent aux plus jeunes de comprendre la trame sans le texte, ainsi que les émotions sur les visages des personnages.
Pierre et la Sorcière est un album réussi qui permet de rentrer avec appétit dans les contes dès le plus jeune âge !

A partir de 4 ans.

Images < site http://www.didier-jeunesse.com/







L'Insouciance, Karine Tuil

Ed. Gallimard, août 2016, 528 pages, 22 euros.


L'histoire d'amour entre Romain et Marion aurait pu être une simple histoire d'adultère entre une femme mariée à un homme très riche mais se sentant désespérément seule, et un soldat revenant d'une mission militaire de six mois et s'apercevant que la vie de famille n'est plus pour lui.
"Non, plus rien ne le calmait à part peut-être la perspective de retrouver son fils de trois ans, Tommy, et le serrer dans ses bras. Il était moins enthousiaste à l'idée de revoir sa femme, Agnès, après ces longs mois aux cours desquels il avait parfois l'impression de l'avoir oubliée, quand la nécessité de rester ancrer dans le réel afghan s'imposait avec violence et qu'il lui fallait rompre les liens avec la France, sa famille, tout ce qui le rattachait à l'émotion et qu'il devait fuir pour ne pas s'affaiblir".
Sauf que.
Sauf que les personnages de Karine Tuil se collent à l'actualité dans ce qu'elle a de plus crue et de plus violente. celle qui broient les gens de l'intérieur et les poussent jusqu'à leurs derniers retranchements, s'étonnant eux-mêmes d'être ce qu'ils sont devenus. Quand Romain rencontre Marion, c'est dans un hôtel chic de Chypre où il est en "sas de décompression" après que son unité ait été presque entièrement décimée dans une attaque en Afghanistan. Romain a survécu, mais la culpabilité d'être vivant le ronge. Marion, elle, est là pour interroger quelques soldats en vue d'un reportage sur la guerre. Leur rencontre est une urgence de vie au delà de la mort. Pour elle, la guerre avant son aventure sur le terrain, était une théorisation faite à travers les livres et les films.
"Elle surtout, elle avait lu des dizaines de livres de guerre, vu beaucoup de films, elle en parlait avec emphase, d'une manière presque démonstrative, comme si les œuvres pouvaient aider à cerner les réalités de la guerre, alors qu'elles restent incompréhensibles quoiqu'on fasse".
Sa présence sur le front a tout changé, au point qu'elle en vient à reconsidérer son mariage avec François Vély, magnat industriel et grande fortune de France. Pourtant, pour elle, François a divorcé, abandonnant une épouse en pleine dépression, et a mis de côté ses enfants. Marion symbolise tout le contraire de son éducation, de son milieu, de ses principes. Elle est un vent de folie dans sa routine. Sa guerre, c'est sa rencontre avec Marion, rien d'autre.
"Ce qui avait longtemps déjoué les codes sociaux, c'était la prégnance du désir ; sans ce magnétisme érotique, il ne l'aurait même pas regardée, allons, une fille issue d'un milieu simple, une fille qui n'est même pas formatée comme lui".
La guerre en Afghanistan n'est pour lui qu'un sujet mondain dérangeant. François Vély est issu d'une famille qui s'est réinventée après la seconde guerre mondiale, changeant son patronyme juif pour plus de commodités dans les affaires.

Karine Tuil décrit deux mondes que tout oppose : celui du pouvoir où il faut avoir des nerfs d'acier, connaître les codes, et mettre de côté sa dignité pour y naviguer aisément, et celui du conflit et de la religion, dans lequel le prisme identitaire prend des proportions insoupçonnées. Ce monde binaire se rejoint lorsque Osman Diboula, Secrétaire d'Etat au commerce extérieure  et ami d'enfance de Romain, décide de se joindre à une délégation en Irak. où il y accompagnera des chefs d'entreprise intéressés de participer à la reconstruction du pays. A ses côtés, François Vély, dont il a pris publiquement la défense après que ce dernier ait subi un lynchage médiatique suite à une photographie où on le voit assis sur une sculpture, une oeuvre d'art représentant une femme noire nue, ligotée, érotisée. Lui n'y voyait que de l'art, rien de choquant donc puisque l'art selon lui n'a pas à être moral ou beau, mais pour les autres, ce portrait est le symbole d'un racisme affirmé : un juif assis sur une noire.
Osman est l'incarnation même de la réinvention ; il a changé, renié ses certitudes pour briller à nouveau au sommet de l'Etat. Il est l'incarnation même qu'on n'est pas "condamné à être soi", prêt à tout pour ne plus subir la honte, ce sentiment puissant qui vous ronge inexorablement.
En Irak, lieu de tous les dangers, tous les protagonistes vont se retrouver. La force narrative de l'auteur va donner au roman une nouvelle dimension. François Vély, détesté de tous, paria depuis peu, va devenir celui qu'on doit sauver depuis qu'il a été enlevé par un groupuscule islamique. Ce rapt va déflagrer les existences des personnages. Chacun avait réinventé sa vie pour mieux réussir, mais acculés, ils vont devoir enfin faire face.

L'Insouciance est un roman puissant qui vous happe dès les premières pages avec un premier chapitre édifiant sur le contraste violence-bonheur, guerre-paix, en prenant le lecteur à témoin par un vous incantatoire. Le lecteur est emporté par le tourbillon des personnages rattrapés par leurs véritables personnalités. Il y a un peu d'Invention de nos vies dans ce roman, car chacun n'est pas celui qu'il prétend être. En se collant à l'actualité, en décrivant les bassesses du pouvoir, on se rend compte à quel point parfois les combats sont perdus d'avance. En y ajoutant une intrigue très actuelle, il suffit d'un rien pour que les vies les plus confortables basculent.
Alors, l'insouciance est là, devant nos yeux, sans qu'on prenne le temps de la définir, tellement elle nous semble normale et acquise. Il faut côtoyer  l'horreur de la "perforation intérieure" de la perte ou du malheur pour se dire que oui, l'insouciance, c'était cela, cet état d'esprit de se sentir tranquille et vivant. La seule guerre qu'on livre vraiment est une guerre intime, et elle est constante.
"C'est l'obstacle sur lequel tous les êtres humains butent un jour ou l'autre. Peut-être qu'il ne faut pas chercher à être heureux mais seulement à rendre la vie supportable".

Les Règles d'usage, Joyce Maynard

Ed. Philippe Rey, septembre 2016, Traduit de l'anglais (USA) par Isabelle D. Philippe, 475 pages, 22 euros.
Titre original : The Usuals Rules

Et après ?


Que se passe-t-il du côté de ceux qui ont perdus un être cher lors des attentats des Twin Towers le 11 septembre 2001 ? Dans son dernier roman, Joyce Maynard met en scène une famille recomposée qui vient de perdre le pilier, Janet, la maman de Louie, quatre ans, de Wendy treize ans, et épouse de Josh.
Janet avait abandonné ses rêves de comédies musicales à Broadway pour un emploi plus sécurisant de secrétaire. Elle a épousé Josh en secondes noces, après avoir élevé seule Wendy jusqu'à ses sept ans, puisque son premier compagnon, Garrett, et père de la petite, était incapable à l'époque de prendre ses responsabilités.  Puis, Louie est arrivé, pour le bonheur de tous. Josh est un vrai père de substitution pour Wendy, qui arrive dans la période délicate de l'adolescence. Avec Janet, ils ont établi des règles d'usage qui ponctuent leur quotidien et les aident à avancer : Josh cuisine, interdit les plats surgelés par exemple , quant à Janet, elle part avec sa fille dans des virées de magasin où elles rêvent de cadeaux qu'elles ne peuvent pas s'offrir. On s'aime, on se dispute aussi, mais on est heureux ensemble avant tout.


A l'annonce de l'attaque des tours jumelles, c'est la sidération. Après l'attente devant le téléphone, viennent les affichettes dans la rue, et l'espoir, peut-être de retrouver un corps. Ce jour-là Janet était en retard, mais elle est partie quand même travailler. Elle est partie comme tous les matins en coup de vent, sûre de revenir le soir.
"Quand un visage famlier apparut, ce n'était pas celui de sa mère. C'était Josh. Josh avec Louie dans ses bras. Louie dans son costume d'Aladin, le pouce dans la bouche. Josh toujours dans on pantalon de survêtement vert du matin, pas rasé".
Josh est perdu ; il s'effondre. Louie, trop jeune, refuse la perte, et croit que la magie pourra tout arranger ; quant à Wendy, elle culpabilise : elle était en conflit avec sa mère car elle voulait partir en vacances en Californie pour rendre visite à son père.
Tout à coup, ce qu'ils prenaient pour de la normalité, la routine du quotidien avant le 11 septembre, prend de la valeur . Seulement, les règles d'usage, sans Janet, n'existent plus. il faut apprendre à vivre avec de nouvelles règles. 
"On a envie de laisser tomber, reprit-il dès qu'il put parler (Josh). Sauf qu'il faut continuer. Il faut se lever le matin et verser des céréales dans les bols. On continue à respirer qu'on le veuille ou non. Personne n'est là pour t'expliquer comment c'est supposé marcher. Les règles d'usage ne s'appliquent plus".
Or, Josh n'est pas capable d'imposer quoi que ce soit. Alors, quand Garrett arrive pour récupérer Wendy, la jeune fille pense que c'est peut-être le bon moment de s'éloigner de New-York et du chagrin qui la pèse.
"Ce qui lui paraissait le plus dingue, c'étaient tous ces comportement ordinaires, en apparence normaux : faire des course, discuter d'une marque de voiture, aller à l'école. Le train-train habituel, on appelait ça. Se comporter, dans le monde extérieur en tout cas, comme si rien n'avait changé, alors que la vérité, c'était que plus rien n'était pareil - comme si tout le monde était complice de cette vaste mascarade".

En Californie, de nouvelles règles d'usage l'attendent, entre un père qui cherche à réparer les erreurs d'antan, et une belle-mère, Carolyn, spécialiste de cactées, et oreille douce et attentive. Là-bas, Wendy cherche sa place et préfère sécher le collège pour rencontrer des gens : Alan le libraire et papa d'un jeune autiste, Violet, une jeune maman déboussolée, ou encore Todd un gamin de son jeune âge qui parcourt le pays à la recherche de son frère. Tous mènent une quête personnelle, un peu comme Wendy qui cherche un nouveau mode d'emploi pour mener sa vie sans sa mère pour l'épauler.
Le temps est primordial, il polit le chagrin, le rend acceptable parfois. Garrett, par petites touches, réapprend à sa fille les plaisirs simples de la vie en lui faisant naturellement confiance. 
"Il vint à l'esprit de Wendy qu'une personne ne mourait pas en un instant, mais progressivement, par degrés. Elle avait commencé à perdre sa mère ce jour précis de septembre, mais c'était toujours encours, un peu plus chaque fois, comme si sa mère avait été sur un frêle esquif qui dérivait graduellement vers le large. Ou qu'elle soit accrochée à un ballon qui continuait à s'élever dans les airs, jusqu'à devenir invisible".
Alan lui propose des lectures qui l'aident à grandir, comme celle de Frankie Adams de Carson McCullers. L'énergie de Todd et le manque de repères familiaux de Violet lui permettent de se positionner par rapport à sa famille : elle est la fille de Garrett, mais elle se sent aussi la fille de Josh, et la sœur de Louie. Reconstruire sa vie à Sacramento sans ceux avec qui elle a grandi est tout juste inconcevable. Il faut donc reconstruire de nouvelles règles d'usage...


Joyce Maynard signe un roman vrai, une émouvante histoire de reconstruction dans lequel le lecteur prend plaisir à avancer pas à pas avec son héroïne. On ne sombre jamais dans l'empathie. Le chagrin est là, omniprésent, mais il devient une force, une composante au nouvel équilibre. Les semaines californiennes constituent l'espoir que la vie peut être encore belle malgré tout.
"Je n'avais même pas prévu de prénom masculin lui disait sa mère. J'étais sûre que tu serais une fille.
Wendy : la plus grande des enfants que Peter avait emmenés au Pays imaginaire. Raisonnable, mais pleine de cran. Celle qui maintenait le cap pour tout le monde".
Dans le coeur de Josh le contrebassiste professionnel et de Wendy, la clarinettiste, Janet était aussi importante que la ligne de basse d'un morceau de jazz, seulement on s'en rend compte quand personne ne les joue. Wendy a perdu son ancienne vie, mais sa mère lui a transmis les cartes pour en réussir une nouvelle, sans elle, et en apprécier chaque instant.
"Maintenant, Wendy en était consciente, elle préférait être toujours de ce monde, même avec tout le chagrin que ça impliquait, plutôt que de rater l'effet que ça faisait d'être vivante".