FRAGMENTS DE BD (14) L'Histoire de l'Art en BD, Marion Augustin et Bruno Heitz

Ed. Casterman, août 2016, 96 pages, 14.95 euros.

Voyage dans le temps



L'association entre une figure majeure de l'illustration (Bruno Heitz) et une guide conférencière dans les grands musées parisiens (Marion Augustin) a permis la réalisation de ce premier volet, construit comme ses grands frères de la saga L'Histoire de France.

Deux enfants rejoignent leur grand-père et parcourent ensemble les rues de Paris. En constatant que l'Art est partout, Papi se révèle être un merveilleux narrateur et dévoile aux enfants les grandes lignes de l'histoire des Arts.
De l'Art pariétal, en passant par les joyaux de l'antiquité égyptienne et gréco-romaine, pour avancer tranquillement du Moyen-Âge  vers la période charnière de la Renaissance, le lecteur apprend en s'amusant. Le format BD évite les écueils et favorise les anecdotes. Ainsi, les détails sont mieux mis en valeur, et surtout attirent davantage l'attention.

Divisé en trois parties, l'ouvrage est bien pensé, car il a fallu faire un choix sur les œuvres à mettre en lumière, et les auteurs décrivent ainsi des Incontournables, en se mettant au niveau du jeune lecteur curieux.
Dès lors, en feuilletant les pages, on s'aperçoit que l'imaginaire humain n'a pas de limites. La grotte de Lascaux inaugure l'esprit artistique qui ne fera que se développer et s'étoffer au fil des siècles.

La partie consacrée à l'Egypte Antique est particulièrement passionnante car elle souligne une forme d'apogée, de finition, mais aussi une conception bien assumée de folie des grandeurs.
A souligner, le dossier photographique en fin d'album qui permet de mieux visualiser les œuvres présentées.

Ce tome 1 inaugure une nouvelle saga dont le tome 2 sera consacré de la Renaissance à nos jours.

Contenu (source éditeur) planches :



Crépuscule du tourment, Léonora Miano

Ed. Grasset et Fasquelle, août 2016, 288 pages, 19 euros.

Être Femme



Sous une chaleur de plomb, alors que les éclairs strient le ciel et que les habitants attendent l'eau qui viendra enfin nourrir la terre desséchée, quatre femmes racontent ou plutôt se racontent. Elles ont en commun un homme, Dio, fils de bonne famille à l'ascendance tourmentée, qui accepte mal l'attitude de ses aïeux au temps de la colonisation.

Nous sommes en Afrique Subsaharienne, dans un pays jamais nommé mais tellement réel, par la description de ses routes cabossées, son passé colonial, et les tourments faits aux femmes.
Car être une femme là-bas, c'est grandir dans l'acceptation du seul et unique rôle que la société lui octroie, celui d'enfanter.
"Il n'y a pas de place pour la romance, pour les mièvreries, dans la vie des femmes d'ici. Sous ces latitudes où le ciel n'est ni un abri, ni un recours, être femme, c'est mettre à mort son cœur. Si l'on n'y parvient pas, il faut au moins le museler.. Qu'il se taise".
Or, Dio a grandi puis s'est entouré une fois adulte de femmes qui refusent justement ce statut.

Crépuscule du tourment est un roman choral à quatre voix féminines où chacune raconte sa relation avec cet homme, et aussi leur féminité. Elles ont été amoureuses, soumises, compagnes aimées ou non, mère impitoyable ou sœur enfin. Chacune se rejoint dans leur difficulté de choisir leur existence comme bon leur semble et de l'imposer autour d'elle.
Madame, la mère de Dio, s'est forgée une carapace de froideur pour pouvoir imposer ses conditions. Amandla a aimé un homme incapable de lui donner autant d'amour, alors qu'Ixora s'est satisfaite de celui qui a bien voulu adopter son enfant à défaut de l'aimer elle. Quant à Tiki, la sœur, l'acceptation de sa féminité est un long parcours du combattant, tant les souvenirs de ses parents ne lui ont pas laissé une belle image de la figure masculine.

"Les femmes doivent apparaître comme des fleurs dont rien ne gâte la délicatesse, la légéreté. La plupart découvrent la vie à travers une humiliation dont il faut se relever. Apprendre à se redresser est la première leçon à assimiler. Être femme, c'est serrer les dents à l'intérieur, s'accrocher un sourire sur le visage. C'est endurer chaque instant".

Comment vivre avec une sexualité épanouie dans une société où la femme n'est qu'un instrument de plaisir pour l'homme ? Pourtant, il existe un quartier nommé Vieux Pays, où celles qui ont dit un jour non aux hommes vivent en communauté. C'est un lieu en retrait du centre de la dville, à la fois attirant et repoussant pour celui qui s'en approche de trop.
Dans ce roman, chaque femme accepte à sa façon son identité, mais aussi leur passé colonial commun car "il est impossible de se présenter au monde vêtu d'un déguisement. Toutes les définitions que nous connaissons de nous-mêmes aujourd'hui ne parlent que d'aliénation. Elles disent notre acceptation de la défaite. Notre défection devant notre destinée. Notre long refus des responsabilités qui nous incombent." Accepter ce sexe est un long combat qui vous rend forte et inaltérable aux yeux des hommes en général et de Dio en particulier.

Léonora Miano a écrit un texte intensément féminin en dressant quatre portraits de femmes aux destins remarquablement choisis. Les lecteurs de l'auteur reconnaîtront le style, la rythmique, et ce parti pris subtil qui permet d'honorer celle qui n'est rien dans certains pays d'Afrique subsaharienne. En filigrane, comme une douleur lancinante, revient la question coloniale et les plaies toujours à vif que la colonisation a causée au peuple soumis.

Et toi, tu as eu une famille ? Bill Clegg

Ed. Gallimard, collection Du monde entier, traduit de l'anglais (USA) par Sylvie Schneiter, 288 pages, août 2016.
Titre original : Did you ever have a family ?


Et au bout du tunnel, la lumière



Le sujet fait froid dans le dos : June a tout perdu le matin du mariage de sa fille unique Lolly dans l'incendie de sa maison : son petit ami Luke avec qui elle avait des projets malgré leur différence d'âge, son ex-mari Adam venu pour l'occasion, son futur gendre Will et enfin sa fille Lolly.
"Face à une catastrophe comme celle qui a eu lieu ce matin-là chez June Reid, on se sent la personne la plus insignifiante, la plus démunie du monde. On a l'impression que ce qu'on pourrait faire ne servirait à rien. Ne sert à rien".
Comment survivre à un tel désastre ? Parce que connaître la vérité sur l'origine du feu, et parce qu'elle n'a plus la force de croiser des regards connus comme celui de Lydia, la mère de Luke, June vend tout, remplit son coffre de voiture, et part. Peu importe la destination, de toute façon, tout ce qui a été sa vie avant s'est arrêté en ce matin funeste.
"Elle roule depuis des heures sur cette route jonchée de pierres, et l'eau ne se profile pas, ni aucune voiture, ni aucun être humain, ni aucune preuve qu'elle a pris la bonne sortie après Missoula, ou la bonne direction à chaque bifurcation de cette piste. Elle est perdue, seule, ce qui n'a pas d'importance. Rien n'en a, se répète-t-elle pour la énième fois. Encore et encore, l'idée lui trotte dans la tête : son choix, qu'elle qu'il soit, n'aura pas d'impact sur elle ou sur qui que ce soit".

Ce roman choral donne la parole à ceux qui ont connus et côtoyés les défunts. Parfois, un chapitre décrit l'errance de June, ses états d'âme, sa retraite dans un hôtel en bord de mer. Bill Clegg laisse un voile sur ses projets, son avenir, comme s'il était tout bonnement impossible pour elle d'avancer. Alors, ce sont les voix de Lydia, des parents de Will, et d'autres personnages gravitant autour du drame qui, peu à peu, reconstituent les liens entre ceux qui ne sont plus. Ils tissent la toile des relations compliquées, des mensonges, des regrets, des joies passées. Cette catharsis fait un bien fou car l'espoir, la bonté, le pardon même arrivent à se frayer une place. La vie l'emporte.

Mais à qui faut-il pardonner ? A June de ne pas avoir su entretenir une belle relation avec sa fille après son divorce, et d'avoir fui après le drame ? A Lydia d'avoir élevé seul puis abandonné aux mains de la justice son unique fils pour plaire à son amant du moment ? Aux parents de Will, d'avoir douté de la personnalité de Lolly ? Ou à Silas, un adolescent, voisin de June, qui était caché dans la maison le jour de l'incendie ?
"Qu'est ce qui rapproche les êtres ? C'est un mystère. Lolly nous a fait l'effet d'être en friche. Jeune. Originale, bavarde, elle avait plein de choses à dire, peu de questions à poser. Elle vous embarquait, mais une fois dans son sillage, vous sentiez qu'elle pouvait disparaître sans crier gare (...) Il me semble que Will percevait une fêlure intérieure derrière sa conduite puérile".

Et toi, tu as eu une famille ? est un roman tout en délicatesse qui évite intelligemment le pathos. Certes, l'empathie est présente mais elle se transforme en arme pour ne pas sombrer.
Au fil des chapitres, le lecteur remonte le temps jusqu'au jour J. Il connaîtra la vérité mais elle deviendra bien secondaire.
Bill Clegg signe un roman tout en émotion sur la perte, le deuil, les liens familiaux, mais surtout sur ce fameux rôle que nous nous croyons obligés de tenir tout au long de notre existence. La vie de June ressemble désormais à un purgatoire où il est difficile de concevoir une sortie. Et pourtant.
"Si dure que soit la vie, je sens dans mes tripes que nous sommes censés tenir bon et jouer notre rôle (...) Il est possible qu'on ne sache pas quel rôle on a joué, le sens que cela avait pour quelqu'un de vous regarder vivre au quotidien. Peut-être que quelque chose ou quelqu'un nous regarde tous évoluer. Je ne crois pas que nous ne saurons jamais pourquoi".

Les fantômes voyageurs, Tom Drury

Ed. Points Seuil, mai 2016, traduit de l'anglais (USA) par Nicolas Richard, 264 pages, 7.30 euros
Titre original : Hunts in dreams

Les autres romans de Tom Drury, ici

"On ne sait pas d'où on vient ni ce qu'on fait sur cette terre"



La famille Darling est déroutante : le couple que forment Joan et Charles n'est pas assorti. Tandis que l'une déserte le foyer familial le temps d'un week end pour souffler en participant à un séminaire, l'autre se met en tête de récupérer le fusil du grand-père récupéré par une voisine récalcitrante, tout en gardant les enfants. Pourtant, les gamins sont autonomes : Micah, sept ans, se posent des questions existentielles, et Lyris, quinze ans, se demande si vivre finalement avec sa vraie famille est une bonne chose.

Joan a préféré abandonner Lyris à sa naissance, ne s'estimant pas capable de l'aimer comme il faut. Depuis, les services sociaux lui ont rendu, l'obligeant à faire face. Mais Joan est à un tournant affectif : elle ne sait plus si elle aime encore Charles, recherche la solitude tout en étant réceptive aux avances de son médecin...
"Elle se demanda qui elle aimait, Micah, Lyris - elle allait l'aimer -, les enfants sont des éponges à amour, ils ne peuvent s'empêcher d'absorber la moindre goutte. Mais aimer uniquement des enfants, c'est se retirer du monde des adultes d'une manière qui n'est pas si plaisante. Ce qu'elle éprouvait pour Charles était une question délicate".
Charles, lui, prend la vie comme elle vient. Ce plombier attend que les événements se passent pour prendre une décision. L'anticipation n'est pas son fort, il est même assez flegmatique, si bien qu'il se rend compte toujours tardivement de ses propres sentiments :
"Il avait toujours pris conscience trop tard qu'il y avait des gens à qui il tenait et que des efforts s'imposaient pour les garder".

Tom Drury raconte à sa façon la déliquescence d'un couple. Le temps, autour d'eux, est suspendu ou tout au moins ralentit sérieusement, laissant le chaos affectif s'installer durablement pour ce couple improbable qui s'est rencontré dans une église lors d'une conférence pour l'alcool.
Il n'y a pas de héros chez cet auteur, mais un ensemble de personnages qui forme un protagoniste tutélaire, sorte de référent sur le sens de l'existence, capable de réfléchir sans en avoir l'air sur le lobbying des armes aux Etats-Unis ou l'éducation.
"Il trouvait que ce Montaigne, là, avait bien raison : ce qu'il n'admirait pas chez lui-même, il n'était pas en mesure de s'en débarrasser. C'était là, devant lui, toujours, à guider ses mouvements".
Pourtant, c'est Micah qui, du haut de ses sept ans, porte un regard acéré sur ce qui se passe autour de lui. Il a un recul digne d'un adulte, et pense finalement que les êtres humains sont des fantômes voyageurs, car ils errent comme eux sans véritable but défini.
"Les fantômes ne peuvent pas choisir où ils vont. Cette maison les attire, c'est tout. Je pense qu'à un moment donné, ça a été un endroit important".
Même Follard, l'incendiaire sociopathe, symbole de la violence brutale qui peut intervenir à tout moment, semble accomplir ses méfaits avec grâce, tant la prose de Drury impose un rythme doux, lancinant aux phrases, et utilise des mots aux assonances arrondies.
Il faut croire aux gens pour rester auprès d'eux pense Joan, tandis que Charles croit à la permanence des choses. Dans ce climat à la croisée des chemins, chacun se raccroche à ce qu'il peut et tente de comprendre le monde. Et bizarrement, la vérité vient des plus jeunes d'entre nous.

Billet d'humeur (20) Le jour où j'ai (presque) terminé Purity de Jonathan Franzen


Il ne me restait que 75 pages, soit 1/10éme de ce roman.
Et puis le livre m'est tombé des mains ; les aventures de Pip, Andreas, et Adam ont eu raison de ma patience et de ma bonne volonté.

Franzen et moi, c'est une longue histoire. Je crois avoir commencé tous ses romans et les avoir tous arrêtés systématiquement avant la centième page. Blocage ? Sans aucun doute. Suis-je une mauvaise lectrice de dire que je n'arrive jamais à comprendre les incipit à rallonge de cet auteur ?

Bref, mai 2016, sortie de Purity aux Editions de L'Olivier. Comme d'habitude, les quelques articles qui me tombent sous le nez à propos du roman sont dithyrambiques, et placent Franzen dans le top 10 des auteurs contemporains à avoir lu. Je suis une élève disciplinée, docile, je me dis donc que mon blocage Franzen vient forcément de mon inaptitude (notoire ?) à ne pas apprécier la très bonne littérature. Encore une fois, qui suis-je donc pour juger qu'un texte est mauvais quand les journalistes dits spécialisés l'encensent ?

Juillet, le roman s'offre à moi, délaissé dans le coin nouveautés de la médiathèque que je fréquente. C'est un signe, il m'attend ! Je suis prête, pleine de bonne volonté. Les 750 pages ne me font pas peur, et la quatrième de couverture, même si je sais par habitude qu'elle est souvent un piège, présente un intérêt certain.
50 pages, 100 pages, la vie de Purity, alias Pip, affublée d'un prénom dont elle a honte, d'une mère écolo, barge et fauchée, d'un père inconnu, et d'une dette dantesque de 130 000 dollars contractée pour payer ses études, ne me laisse pas de marbre, alors je continue. Pip est jeune, torturée, et cherche à rebondir.
"Et ce souvenir était à présent lié au mot pureté, pour elle le mot le plus honteux de la langue, car c'était son prénom. A cause de lui, elle avait honte de son permis de conduire, du PURITY TYLER à côté de sa tête maussade, et remplir n'importe quel formulaire était une petite torture. Le nom avait eu l'effet inverse de celui voulu par sa mère en le lui donnant. Comme pour échapper à son poids, elle s'était donné une image dépravée au lycée, à laquelle elle restait fidèle aujourd'hui en désirant le mari d'une autre". (p.73-74)
Déjà, je me glorifie : je tiens le bon bout, le voilà enfin le Franzen que je finirai !

La seconde partie consacrée à Andreas Wolf m'agace un peu, mais comme il est censé être celui qui va sauver Pip de ses déboires financiers, je m'accroche. Et puis, lui aussi a ses petits secrets honteux à la Portnoy, une enfance en Allemagne de l'Est, et a été capable du pire pour une femme, Annagret. Alors, je me dis que la troisième partie risque d'être fort intéressante...

Mouais, la magie Franzen commence à s'estomper. Pourtant je n'ai vraiment rien à dire du côté de la traduction d'Olivier Deparis, claire, travaillée, bref faite pour ne pas alourdir un texte déjà bien rempli de digressions. Voilà, le mot est lâché : ce sont les digressions contenues dans ce roman qui tuent ma patience à petit feu. Les ramifications à rallonge amoindrissent mon intérêt pour le récit. Je retrouve ainsi ce que j'ai toujours reproché à l'auteur dans ses autres romans, genre, "mais où veut-il en venir ?".
Néanmoins la singularité du couple Tom- Leila et leur approche du journalisme d'investigation me permettent d'avancer sans trop d'anicroches.

Même si le roman a pour titre éponyme l'héroïne du roman, il lui faut trouver un autre intérêt que les personnages. Et si c'était les médias, les journaux papiers contre les informations divulguées via internet ? Andreas Wolf est célèbre ; il doit sa richesse au Sunlight Project, un lanceur d'alertes à qui on doit quelques scandales croustillants.
" Le Project, c'est l'opposé d'une secte. C'est l'honnêteté, la vérité, la transparence, la liberté. Les gouvernements qui pratiquent le culte de la personnalité sont ceux qui le détestent". (p.33)
Certes, ce côté là est intéressant mais il est un contexte parmi d'autres soulevés dans le roman. En plus, au bout de 600 pages, on devine quelle est l'identité du père de Pip sans pour autant que ce soit le Sunlight Project qui ait réussi à dévoiler quoi que ce soit...
Du coup, je retourne du côté des personnages, tentant de leur trouver un regain d'intérêt. Point commun : ils ont tous un cadavre caché dans leur placard, et cherchent inexorablement une porte de sortie qui les dédouanera de leur culpabilité. Plus on avance, mieux on comprend les liens les unissant, mais rien ne se résout vraiment. Purity reste Pip, ce qui nous fait invariablement penser au Pip des Grandes Espérances de Charles Dickens. Elle  évolue certes, mais on ne peut pas encore parler de maturité.
Nous ne sommes pas dans un roman d'apprentissage, mais dans celui des secrets bien gardés à l'heure du boom d'internet. A travers les pages, Franzen élabore, une large réflexion sur la société d'informations, ses évolutions, ses contraintes, ses limites, et surtout sa dématérialisation. Pour exemple, le passage relatant l'histoire de la fausse bombe H sortie d'un centre militaire par un des employés, montre à quel point on fait ce qu'on veut à partir de rien. Andreas apparaît comme le démiurge de ces nouvelles règles du jeu médiatique, et forcément, le monsieur a un ego surdimensionné.
"Si bénéfique fût son travail, le Sunlight Project à présent fonctionnait principalement comme une extension de son ego. Une usine à gloire se faisant passer pour une usine à secrets. Andreas laissait le Nouveau Régime l'ériger en modèle d'inspiration pour illustrer son ouverture, et en échange, quand c'était inévitable, il protégeait le régime de la mauvaise presse". (p.597)

Purity est un trait d'union, un fil d'Ariane bien malgré elle, engagée dans une histoire qui la dépasse largement. Franzen se sert d'elle pour mettre à plat sa réflexion sur la fiction qui consiste, selon lui, à apporter davantage de questions que de réponses. Hélas, à force de trop m'en poser, j'ai laissé tomber avant la fin. Dommage.

RUE DES ALBUMS (116) Kalil, Michaël Escoffier

Ed. Frimousse, novembre 2015, 20 pages, 13 euros.


Un triangle.
Un quartier de lune.
Six rectangles dont un de couleur.
Un fond noir.

A partir de ces figures géométriques, Michaël Escoffier bâtit un conte et ses illustrations ; l'imagination du lecteur fait le reste.

Kalil est un pauvre borgne à la barbe abondante qui, chaque jour, part en quête de nourriture. Poussé par la pluie et la fatigue, il trouve refuge dans une église. N'est-ce pas le lieu idéal où les souhaits les plus purs peuvent se réaliser ?

L'auteur emprunte à la tradition orientale l'apparition de la lampe à huile magique, mais perdue au milieu des cierges chrétiens. Le bon génie libéré de la lampe propose (forcément) à Kalil d'exaucer son vœu le plus cher.
"Je rêve d'océan, de grands espaces et de liberté. Je rêve de ne plus jamais avoir froid ni faim, et de voyager au gré des courants".

Le lecteur attentif que cinq souhaits se cachent en fait sous un seul. Le bon génie va les exaucer d'une bien étrange façon, même si le raisonnement est tout à fait logique. C'est là que l'histoire, construite comme un conte avec une morale à la fin, se termine en pirouette en guise d'avertissement.

Cet album (découvert par hasard) est étonnant à plus d'un titre : il appelle à la réflexion avec une histoire singulière, et appelle à l'imagination avec ses illustrations. A chacun d'interpréter comme il veut l'assemblage des huit figures géométriques. On pourrait penser à un test de Rorschach sans les arrières pensées psychologiques.
Le fond noir met en valeur le texte et les assemblages, tandis que la pointe de couleur sans cesse renouvelée, ajoute un grain de fantaisie.
L'idée est belle, fort bien agencée, et attire l’œil à coup sûr des esprits créatifs.

A partir de 5 ans.

Yaak Valley, Montana, Smith Henderson

Ed. Belfond, août 2016, traduit de l'anglais (USA) par Nathalie Peronny, 500 pages, 23 euros.
Titre original : Fourth of july creek


Chemin de croix




Teanmile, Montana, 1980. En apparence, Pete Snow est un homme bien. Assistant social, il parcourt les vastes étendues de la Yaak Valley à la rencontre des familles défavorisées ou en perdition, pour vérifier à chaque fois si les enfants ne sont pas en danger. D'ailleurs, le roman commence par une de ses missions. Malgré ce à quoi il est confronté au quotidien, il tente toujours de trouver une once de sentiment maternel ou paternel chez ceux qui se contentent fort bien de n'être que des géniteurs et de laisser leurs petits dans un état déplorable. Il en est ainsi, Pete Snow est un incurable de l'empathie...
"Il y avait des familles dont tu t'occupais parce que c'était ton job ; tu leur venais en aide, tu mettais au point un plan d'action avec elles, tu passais voir si tout allait bien et tu les emmenais chez le toubib faire soigner leur foutue angine. Tu le faisais, point à la ligne. Et puis il y avait les autres, ceux pour lesquels tu avais choisis de faire ce métier".

Pourtant, sa vie privée est un véritable chaos. Il a fui sa femme Beth, alcoolique et infidèle, et lui a laissé leur fille Rachel, qui, du haut de ses treize ans, a décidé qu'elle n'avait plus besoin d'un père. Ce sentiment de rejet le conforte, car il se sent incapable d'assumer une ado en pleine révolte. Pete sent bien qu'il est lui aussi un acteur de cette société en perdition : il se terre dans une cabane isolée en lisière de forêt, boit à la limite du coma éthylique lorsqu'il retrouve ses amis, et rejette son frère Luke, recherché par la police. Comme ceux à qui il vient en aide, il possède un lourd héritage familial qu'il a du mal à gérer. Ils sont le miroir déformé de sa propre vie.
"Il attendit sous le halo bleu d'une enseigne de bière en regardant un vieil ivrogne dans un sac de couchage qui hurlait des insanités aux passants. Ce mec, c'est moi songea-t-il. Aux yeux des autres, rien qu'un vagabond de plus sur le trottoir, sans personne ni nulle part où aller".

Quand il croise le chemin de la famille Pearl, il se met en tête coûte que coûte d'être celui qui les réinsérera dans une vie "normale". Fondamentalistes religieux, les époux Pearl ont abandonné leur petite vie bien tranquille pour des campements austères dans la vallée, loin de tout, avec leurs cinq enfants. Là, ils attendent la ruine du monde moderne et la fin de la civilisation, tout en priant Dieu. Petit à petit, Pete réussit à se faire accepter par le père, Jeremiah Pearl, et le fils, Benjamin. Il espère à travers eux atteindre le reste de la famille, et vérifier que tout le monde va bien. Réussir cette mission devient une obsession. Rachel a fugué, on a perdu sa trace, et Pete culpabilise. Mauvais père sûrement, mais s'il réussit à sauver les Pearl, tout n'est pas perdu pour lui...
"C'est à travers des yeux humides, rouges et aux contours brûlés, comme s'il avait passé tout ce temps à regarder fixement un soleil blanc, que Pearl le voit enfin. L'homme est calciné de part en part, cautérisé, une cicatrice, et, pour toutes ces raisons, aussi familier que ce que voit Pete dans n'importe quel miroir. Pearl est Snow, et c'est lui-même et c'est tout le monde".
Dans le même temps, il s'embarque dans une relation amoureuse avec Mary, une collègue, au lourd passé.
"Elle est la preuve vivante que le pire est toujours certain. Que le monde n'a pas besoin de permission, qu'il ne cesse de se dépasser lui-même dans l'horreur".
Ce premier roman est un choc car l'auteur n'épargne rien au lecteur de la misère sociale rencontrée dans les tournées de Pete. L'isolement familial favorisé par les grands espaces du Montana ne fait qu'accentuer cette impression parfois de rencontrer des gens qui mènent une vie complètement parallèle entièrement tournée vers la survie.
Smith Henderson dresse le portrait d'un homme torturé, qui voudrait devenir ce qu'on appelle communément un homme bien, mais qui n'arrive pas à faire les bons choix pour mieux rebondir. Le Golgotha de Pete est Rachel, sa fille. Sa disparition dans les bas-fonds de Tacoma n'est que la confirmation, pour le travailleur social, qu'il n'a jamais été un père à la hauteur. Cependant, il garde une lueur d'espoir de la retrouver.
"Rachel finirait par l'appeler. Il s'en était convaincu. Il repensa à sa force de caractère et à la résilience qu'il avait observée chez elle ainsi que chez plusieurs gamins dont il s'était occupé. Des gosses qui avaient traversé des épreuves pires que l'enfer mais dont la force de caractère était restée intacte. L'ironie, la sagesse que certains d'entre eux avaient développée (...) Ces choses auxquelles il croyait parce qu'il le fallait bien, alors il s'y accrochait".

Alors comment concilier un métier où il protège des enfants, et sa vie privée qui n'est que ruines ? C'est tout l'enjeu de ce premier roman audacieux et réussi, sans fioriture, qui met constamment en balance ce qu'on est et ce qu'on aimerait être.

Le Zeppelin, Fanny Chiarello

Ed. de L'Olivier, août 2016, 225 pages, 18 euros.

Lire les autres romans de Fanny Chiarello, ici

La folie nous guette



Nous gardons souvent en mémoire du zeppelin une photographie en noir et blanc d'un immense ballon à mi-chemin entre la montgolfière et l'avion, un appareil disparu qui n'a plus sa place  dans le ciel du vingt-et-unième siècle.

Or, en ce jour d'été dans un village de Province au nom étrange de La Maison, une ombre apparaît au-dessus des têtes. Les habitants associent tout de suite le phénomène au passage d'un aérostat, et ce dernier vole ridiculement bas. L'aéronef en question a été construit pour rendre hommage à ses grands frères, et porte le nom scientifique de LZ 132. Il ne transporte avec lui que des membres d'équipage censés faire honneur à l'inventeur de la machine, Friedrichshafen.
LZ 132 aurait pu passer tranquillement au-dessus de La Maison et continuer son chemin ; or, victime d'une défaillance technique, ses occupants semblent un peu perdus pour lui faire reprendre de l'altitude, tandis que les villageois accueillent l'ombre imposante de manière extraordinaire...
Fanny Chiarello dresse le portrait de douze habitants "touchés" par le passage de l'engin. On entre dans un monde assez farfelu où on rencontre une étudiante qui tue à coup de poêle sa colocataire, une jeune femme qui se déculpabilise de son homosexualité en aidant sa voisine âgée, ou encore une certaine Sylvette Dix-sept qui connaît à l'avance l'histoire de sa vie. A quelques exceptions près, c'est une communauté très féminine qui évolue sous nos yeux. Et pour ne rien arranger, La Maison est un village qui, au delà de son nom particulier, est traversé par le canal Saint-Divan qui sert de dépotoir aux objets chers, et par la rue Canard-Bouée, en hommage à une névrose découverte par le psychiatre du coin et qui justifie le comportement des villageois :
"Saturnin Clapot s'intéresse à un trouble grave du comportement qui affecte nombre de ses concitoyens et qui les pousse à jeter qui ses clés de maison, qui son vélo, qui sa petite amie, dans le canal Saint-Divan. Il découvre que tous ces sujets ont subi dans leur enfance la perte d'une bouée, qui verte, qui jaune, qui rose, en forme de canard, lors de week-ends en famille à la mer".
L'auteur s'amuse, et se réclame même de décrire une société à la Brautigan. Alors, le passage du zeppelin ne fait qu'empirer les comportements. Les uns se prosternent comme si Dieu allait descendre du ciel, tandis que les autres, pris de panique, sombrent dans la violence ; et pendant ce temps-là, l'équipage du LZ 132 jette par dessus bord tout ce qu'elle peut pour alléger l'aéronef et lui faire prendre de l'altitude...

Le Zeppelin peut être un roman déroutant pour celui qui décide d'en faire une lecture au premier degré. Il faut davantage l'envisager comme un récit fou dans lequel l'auteur épingle les mœurs de ses semblables. Dès le début du texte, on sent que la normalité n'a pas de place au sein de La Maison, et les douze habitants mis en avant deviennent un prétexte à l'écriture du texte :
"Les narrateurs sont douze (treize si on la compte, elle, auteur encombrant et indiscret) mais leurs voix ne se mêlent pas en un ensemble harmonieux, elles forment une rumeur confuse, de sorte que le texte évoque un trouble de la personnalité multiple plus qu'un roman polyphonique".
Fanny Chiarello joue avec les mots notamment les patronymes des personnages, et embarque le lecteur dans un texte qui s'imprègne au fil des pages de la folie ambiante, si bien que l'ensemble est drôle, bien mené, tout en restant exigeant dans sa narration.

Et tout cela à cause du passage d'un zeppelin !

LZ 126 en 1924