Retour à Cayro, Dorothy Allison

Nouvelle édition, Ed. Belfond, juin 2016, traduit de l'anglais (USA) par Michèle Valencia, 456 pages, 21 euros.

"Rien ne vaut la vie qu'on rêve"



Pour Delia Byrd l'heure du retour à Cayro a sonné. Son rocker de compagnon, Randall, vient de mourir dans un accident de moto, ne lui laissant que  des souvenirs de leur groupe Mud Dog, de fêtes alcoolisées, de drogues, mais surtout une fille de dix ans, Cissy.
Cela fait longtemps que Delia pensait traverser le pays depuis la Californie pour rejoindre sa terre natale, en Géorgie. Mais la peur et un sentiment de lâcheté l'en ont empêchée pendant des années. Elle a quitté Cayro un soir, comme une voleuse, après avoir été rouée de coups par son mari. En partant, elle a abandonné à sa belle-famille, deux petites filles Amanda et Dede, trop jeunes pour comprendre la situation.
"Cayro, en Géorgie, un coin paumé au fin fond du monde où se trouvait la famille que Delia aimait plus qu'elle n'aimerait jamais Cissy".

A son retour, on la montre du doigt, on la houspille car elle incarne celle qui a osée abandonner ses enfants pour vivre une autre vie. En plus, Cissy est hostile : elle ne voulait pas quitter la Californie.
Coûte que coûte, Delia va tenter de renouer avec Amanda et Dede qui ont été élevées par leurs grand-mère Windsor, une femme acariâtre. Quant à leur père, Clint, l'alcool l'a rendu malade : il se bat contre un cancer en stade terminal.
Clint propose à Delia un étrange contrat : elle s'occupe de lui jusqu'à sa mort, et elle pourra récupérer la garde de ses filles. Simplement, Amanda, pétrie de religion, ne veut pas de cette femme qui se décide enfin à être une mère pour elle. Quant à Dede, elle alterne indifférence et provocation :
"Et on aurait dit que les trois filles de Delia parlaient d'une même voix. "J'te déteste" était devenu le refrain qui ralentissait le pouls de Delia jusqu'au moment où elle avait la sensation de nager dans un flot de boue, les scories de sa culpabilité obstruant les cavités de son cœur".

Aidée par une amie d'enfance M.T, et par un courage inébranlable, Delia se lance dans la reconquête de Cayro. Au fil des années, les tensions s'apaisent, les filles grandissent, et notre héroïne trouve un équilibre de vie dans le travail et la course à pied qui l'empêchent de replonger dans l'alcool. Pendant presque six cent pages, on lit avec plaisir l'histoire de cette famille recomposée qui apprend à se connaître et à s'apprécier malgré le temps perdu.
Pour Cissy, cette nouvelle vie est "un monde avec une fêlure", et dès qu'elle le peut, férue de spéléologie, elle se réfugie dans les grottes alentours.
"Quand Cissy rêvait qu'elle se troublait dans la grotte, elle sentait la roche dans son âme, le roc de son indignation. Elle savait qui elle était et où était sa place, connaissait la valeur de ses os et la cadence de son cœur. (...) C'est mon pays, pensait Cissy".
 Amanda, elle, est devenue une furieuse bigote, mariée à un homme rencontré dans l'église qu'elle fréquente. Elle mène une vie aux antipodes de celle de Dede, indépendante jusqu'au bout des ongles, au point de s'en vouloir d'être  tombée amoureuse de Nolan qui la demande sans cesse en mariage.

Les éditions Belfond réédite ce roman paru une première fois en 1999 en proposant une nouvelle traduction. Et on prend beaucoup de plaisir à (re)découvrir ce roman social et familial, ancré dans les années 80 et qui voit grandir et vieillir ses protagonistes.
Retour à Cayro met en scène des personnages forts, qui réussissent pendant des années à cacher leurs failles devenues béantes. Delia est un pilier, un roc qui ne lâche rien malgré la culpabilité et les soucis de la vie. Malgré tout, le temps va polir les blessures et les rancunes, et va permettre à cette famille de nouveau réunie d'apprendre à vivre ensemble tout en s'appréciant.
Les amateurs des romans de Richard Russo  trouveront en Dorothy Allison son alter ego féminin dans cette façon paternaliste et bienveillante de traiter ses histoires. C'est bien écrit, toutes les émotions nous traversent, et un sentiment de perte nous envahit quand nous terminons la dernière page.


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