Les Brasseurs de la ville, Evains Wêche

Ed. Philippe Rey, janvier 2016, 190 pages, 17 euros.





"Elle est coriace, la vie, et elle fait mal"


Par le prisme de la littérature, les écrivains haïtiens rendent la misère de leur île supportable, cette détresse au quotidien où manger à sa faim est un parcours du combattant, se soigner correctement un luxe, et percevoir un salaire digne en échange d'un travail correct presque un rêve.
Dans ce pays gangrené par la corruption jusqu'au plus haut sommet politique, les petites combines, et la faillite du système sociétal, les habitants gardent pourtant le sourire. Or, ils ne savent pas comment sera fait leur lendemain. Les brasseurs de la ville sont ces petites gens qui s'inventent chaque jour un métier pour survivre. Ils se réinventent au quotidien et envahissent les rues de la capitale surpeuplée Port-au-Prince.
"- Brasseuse ? C'est quoi ce métier ?
  - Je suis marchande ambulante de serviettes, parfois lessiveuse, parfois repasseuse. Je fais souvent la bonne à tout faire quand la rue ne donne rien. Cela dépend de la saison, vous voyez ce que je veux dire ? Je suis une débrouilleuse".

Dans ce chaos aux airs de Carnaval, un couple négocie chaque jour quelques billets pour remplir l'estomac de leurs cinq enfants. Leur fille aînée, Babette, les aide en vendant de l'eau, mais il arrive souvent que la famille se couche le soir le ventre vide, dans leur cabane fait de bric et de broc. Vivre d'amour et d'eau fraîche se vit au sens propre. Même si leur couple reste solide, la mère n'en peut plus de cette misère, tandis que le père se bat pour garder un semblant de dignité. Leur objectif commun est que les enfants aient un minimum d'instruction et que Babette se trouve un homme riche qui les sortira de la misère.
" Que vont-ils devenir ? Qu'ai-je à leur offrir ? Je suis une pauvre malheureuse. Je n'ai rien. Même pas une patrie. Mes enfants pousseront ici comme une mauvaise herbe dans les champs. Leur avenir est tout tracé".
 Seulement, à Haïti, cette conception de l'ascension sociale peut très vite prendre des allures de "putanisation" comme on dit là-bas. Les jeunes filles deviennent les "Barbie" d'hommes âgés et riches en échange de biens matériels, et la lutte contre la déchéance a l'odeur de la prostitution.
"Les femmes et les hommes étrangers sont nos boat people. Alors, on se putanise".

Quand Babette rencontre Mr Erickson, c'est un ouf de soulagement. La famille déménage aux frais du nouveau gendre, les enfants sont scolarisés et ont enfin des chaussures au pied. Au fil du temps, Babette est de moins en moins proche des siens. Pourquoi ce changement d'allure ? Elle est blonde désormais, et quand elle tente de se plaindre, sa mère ne l'entend pas vraiment. Le père supporte mal ce nouveau statut. Il a l'impression d'avoir vendu sa fille pour manger. Où est sa dignité dans tout ça ? Incapable de prendre vraiment ses quartiers avec son épouse, il reste sur Route Rails et continue de travailler pour avoir l'impression de nourrir les siens :
"Je n'ai pas le loisir de payer les traitements de quoi que ce soit. L'objectif est de faire marcher le moulin, remplir les tripes et tuer la mort au jour le jour. Brasser la ville de fond en comble, comme un sans-abri qui fait les poubelles".

La rumeur gonfle. Babette est devenue la "Barbie" pute à Erikson pour pouvoir entretenir ses parents , frères et sœurs. Il faut à tout prix que le nouveau gendre régularise la situation pour que chacun puisse vivre confortablement sans avoir à affronter le courroux des voisins et des connaissances. Mais quand la mère veut rendre visite à a fille, elle trouve porte close. "Ma fille n'est plus ma fille" se rend-elle compte ; néanmoins, comment changer la donne sans en pâtir matériellement ? Et que se passe-t-il vraiment derrière les hauts murs de la propriété où Babette se cache ?

Les Brasseurs de la ville ne tient pas son originalité par le thème abordé. La misère haïtienne a été déjà maintes fois traitée par Lyonel Trouillot, dans l'oeuvre de Dany Laferrière ou encore dans Les Immortelles de Makenzy Orcelle qui racontait au quotidien la prostitution féminine. Alors, pour sortir son épingle du jeu, Evains Wêche aborde le sujet sous un angle nouveau, celui de la culpabilité d'un homme et d'une femme qui ont "putanisés" leur fille pour lui offrir un avenir meilleur et se voir la possibilité de vivre dignement. Chacun leur tour, le père et la mère, sont les narrateurs de leur propre histoire. Parfois les deux voix ne font plus qu'une comme si le discours parental qu'ils portent prenait une valeur universelle. Leur lucidité a un avant goût de calme avant la tempête. Le lecteur sent que cette histoire risque de se terminer tragiquement. Cette famille est au bord du précipice, le chaos est imminent.
Ce premier roman est une réussite. Le style est maîtrisé, suffisamment imagé pour que le lecteur se sente emporté par la rumeur bruyante de la ville, et lise avec une émotion certaine l'histoire de cette famille aimante mais désœuvrée.


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