RUE DES ALBUMS (115) Même plus peur, Fleur Oury

Ed. Seuil Jeunesse, juin 2016, 30 pages, 12.90 euros.


Si vous tombiez nez à nez avec un ours, auriez-vous peur ?
Oui ! Et c'est normal ! Entre la fourrure, la taille, les crocs, et les griffes, toutes les conditions sont remplies pour vivre un moment de terreur !

Maintenant, imaginez le même ours aussi impressionnant tentant de terroriser un groupe d'enfants et ... rien ! Aucun cri, aucune fuite, il n'existe plus ! Que faire, puisque faire peur est la nature, la condition d'être de l'ursidé ! C'est sa façon à lui de les aimer !
"Ours aime les enfants. Il passe ses journées à les terroriser".

Alors, ours décide de résoudre son problème en allant prendre conseil auprès d'autres terreurs : le loup, l'araignée, le crocodile, le serpent. A chacun, il confie son angoisse, mais force est de constater que tous ne font plus peur non plus ; leurs règnes sont révolus.
"On me dit repoussant, fourbe, hypocrite et dangereux, mais en vérité je suis si timide qu'au moindre bruit de pas je file ventre à terre".

Les apparences sont trompeuses ; à bas les clichés ! Et si Ours décidait de devenir autre chose que la terreur des enfants ? Sa rencontre avec le tigre ne l'aide pas beaucoup. Le félin est très imbus de sa personne, et se prend pour le modèle à suivre... Que faire ?

Fleur Oury publie un second album très réussi qui renverse les clichés sur les animaux les plus détestés. Le texte, ponctué de points d'interrogation et d'exclamation, laisse parfois la place aux illustrations qui se suffisent à elles-mêmes. Le travail aux crayons de couleur donnent une impression de douceur qui renforce le ton de l'ensemble.
Même plus peur bouscule les codes et joue avec les apparences pour le plus grand bonheur des petits et des grands.

A partir de 3 ans.

blog de l'auteur


Flora et les sept garçons, Dominique Dussidour

Ed. La Table Ronde, avril 2016, collection La Petite Vermillon, recueil de nouvelles, 176 pages, 15 euros.

Nouvelles et contes d'aujourd'hui



Mythologie, conte, actualité contemporaine , violence sont autant de sources d'inspiration pour l'auteur dans ce recueil de dix-neuf récits. S'y côtoient, sœurs de misère ou de malchance, une ogresse, une petite fille qui fuit la guerre, une femme battue, une libraire inspirée, une fiancée fugueuse pour ne citer qu'elles de mémoire. Toutes ont un point commun cependant : celui d'être née femme et d'en tirer une force et une rage de vivre naturelles.

Les héroïnes de Dominique Dussidour traversent le temps, si bien que leurs soucis s'inscrivent alors dans l'intemporalité. Dans Léa fille de Rhéa, l'épouse du Dieu Cronos fuit son époux infanticide afin de pouvoir enfin garder son enfant née de leurs amours. Parfois, une histoire d'amour ressemble à s'y méprendre à une fiction lue dans un polar : Suzie & Paulo deviennent alors les protagonistes malgré eux d'une histoire sombre et violente.
Les nouvelles les plus touchantes s'inscrivent dans l'enfance. L'auteur polit la violence de la guerre et le chaos des bombes avec la douceur d'un enfant qui continue d'espérer malgré tout.

Les récits connaissent peu de chutes à qui on leur préfère le point suspendu, comme si c'était au lecteur d'écrire la fin. On laisse alors notre imagination vagabonder, se poser, ou simplement fuir la réalité pesante. Flora et les sept garçons réinvente le monde sous un angle féminin, et pointe du doigt ce qui dérange avec une arme imparable : la fantaisie.

On sirote, on prend son temps, on apprécie chaque récit qui nous transporte aux côtés de Flora, Rhéa, Lucy, Nojoud, Suzie et les autres. Autant de portraits de femmes que de vies possibles, que de déboires à surmonter ou d'instants de bonheur à apprécier.

Retour à Cayro, Dorothy Allison

Nouvelle édition, Ed. Belfond, juin 2016, traduit de l'anglais (USA) par Michèle Valencia, 456 pages, 21 euros.

"Rien ne vaut la vie qu'on rêve"



Pour Delia Byrd l'heure du retour à Cayro a sonné. Son rocker de compagnon, Randall, vient de mourir dans un accident de moto, ne lui laissant que  des souvenirs de leur groupe Mud Dog, de fêtes alcoolisées, de drogues, mais surtout une fille de dix ans, Cissy.
Cela fait longtemps que Delia pensait traverser le pays depuis la Californie pour rejoindre sa terre natale, en Géorgie. Mais la peur et un sentiment de lâcheté l'en ont empêchée pendant des années. Elle a quitté Cayro un soir, comme une voleuse, après avoir été rouée de coups par son mari. En partant, elle a abandonné à sa belle-famille, deux petites filles Amanda et Dede, trop jeunes pour comprendre la situation.
"Cayro, en Géorgie, un coin paumé au fin fond du monde où se trouvait la famille que Delia aimait plus qu'elle n'aimerait jamais Cissy".

A son retour, on la montre du doigt, on la houspille car elle incarne celle qui a osée abandonner ses enfants pour vivre une autre vie. En plus, Cissy est hostile : elle ne voulait pas quitter la Californie.
Coûte que coûte, Delia va tenter de renouer avec Amanda et Dede qui ont été élevées par leurs grand-mère Windsor, une femme acariâtre. Quant à leur père, Clint, l'alcool l'a rendu malade : il se bat contre un cancer en stade terminal.
Clint propose à Delia un étrange contrat : elle s'occupe de lui jusqu'à sa mort, et elle pourra récupérer la garde de ses filles. Simplement, Amanda, pétrie de religion, ne veut pas de cette femme qui se décide enfin à être une mère pour elle. Quant à Dede, elle alterne indifférence et provocation :
"Et on aurait dit que les trois filles de Delia parlaient d'une même voix. "J'te déteste" était devenu le refrain qui ralentissait le pouls de Delia jusqu'au moment où elle avait la sensation de nager dans un flot de boue, les scories de sa culpabilité obstruant les cavités de son cœur".

Aidée par une amie d'enfance M.T, et par un courage inébranlable, Delia se lance dans la reconquête de Cayro. Au fil des années, les tensions s'apaisent, les filles grandissent, et notre héroïne trouve un équilibre de vie dans le travail et la course à pied qui l'empêchent de replonger dans l'alcool. Pendant presque six cent pages, on lit avec plaisir l'histoire de cette famille recomposée qui apprend à se connaître et à s'apprécier malgré le temps perdu.
Pour Cissy, cette nouvelle vie est "un monde avec une fêlure", et dès qu'elle le peut, férue de spéléologie, elle se réfugie dans les grottes alentours.
"Quand Cissy rêvait qu'elle se troublait dans la grotte, elle sentait la roche dans son âme, le roc de son indignation. Elle savait qui elle était et où était sa place, connaissait la valeur de ses os et la cadence de son cœur. (...) C'est mon pays, pensait Cissy".
 Amanda, elle, est devenue une furieuse bigote, mariée à un homme rencontré dans l'église qu'elle fréquente. Elle mène une vie aux antipodes de celle de Dede, indépendante jusqu'au bout des ongles, au point de s'en vouloir d'être  tombée amoureuse de Nolan qui la demande sans cesse en mariage.

Les éditions Belfond réédite ce roman paru une première fois en 1999 en proposant une nouvelle traduction. Et on prend beaucoup de plaisir à (re)découvrir ce roman social et familial, ancré dans les années 80 et qui voit grandir et vieillir ses protagonistes.
Retour à Cayro met en scène des personnages forts, qui réussissent pendant des années à cacher leurs failles devenues béantes. Delia est un pilier, un roc qui ne lâche rien malgré la culpabilité et les soucis de la vie. Malgré tout, le temps va polir les blessures et les rancunes, et va permettre à cette famille de nouveau réunie d'apprendre à vivre ensemble tout en s'appréciant.
Les amateurs des romans de Richard Russo  trouveront en Dorothy Allison son alter ego féminin dans cette façon paternaliste et bienveillante de traiter ses histoires. C'est bien écrit, toutes les émotions nous traversent, et un sentiment de perte nous envahit quand nous terminons la dernière page.


RUE DES ALBUMS (114) Un Enfant parfait, Matthieu Maudet et Michaël Escoffier

Ed. L'Ecole des Loisirs, 36 pages, 12.20 euros


Dans un monde parfait, on pourrait acheter un enfant parfait au supermarché, garanti 100% satisfait.
Mais c'est quoi un enfant parfait ? Pour Monsieur et madame Dupré, il doit toujours être souriant, autonome, toujours d'accord avec ses parents, et surtout jamais culpabilisant.

"- Alors, Baptiste ? Que dirais-tu d'une bonne grosse barbe à papa pour fêter ton arrivée parmi nous ?
- Merci, mais je préfère éviter les sucreries. Ce n'est pas très bon pour les dents".

Baptiste est si parfait qu'à force de s'accommoder de toutes les situations, les Dupré se reposent de plus en plus sur lui. Tant pis si monsieur s'endort en lisant l'histoire du soir, ou si madame ne fait pas les course à temps !
En vase clos, tout se passe bien, mais le monde ne se résume pas à la cellule familiale ultra protectrice. Baptiste doit se frotter aux autres, et cela passe par l'école.
Justement, c'est le jour du Carnaval. Baptiste est énervé, enthousiaste, persuadé de faire sensation dans son costume d'abeille. D'ailleurs, il arrive en classe déjà déguisé. Seulement, tous les enfants ne sont pas certifiés parfaits comme lui, et en cas de conflit, les Dupré sauront-ils gérer ?

Par cet album papier glacé, aux couleurs vives et au texte percutant, les auteurs démontent le mythe de l'enfant parfait tant rêvé par les parents. La perfection n'est pas de ce monde, c'est bien connu, et à force de vouloir la perfection du côté des bambins, il serait juste de se demander si elle existe du côté des parents, d'ailleurs, la fin en forme de pirouette est propice au questionnement.

Nous sommes tous parfaits à notre façon, il suffit juste d'exploiter ce que nous avons de meilleur en nous !

A partir de 5 ans



A part ça (14) Le fou rire de Jésus / Je suis mon propre père, François Coupry

Grand West Editions, collection Le K, 258 pages, 21.90 euros.
Postface de Christine Bini
Diptyque

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...



Zoom sur le nouvel ouvrage de François Coupry que je ne connaissais alors que de nom et de réputation littéraire.

Vous en faire une chronique serait impossible pour moi, tant ce diptyque est une véritable découverte.
J'ai pris mon temps, j'ai relu des passages, j'ai noté ce que j'aime appeler des "fulgurances", ces petites phrases bien tournées qui vous donnent la sensation de lire "le haut du panier".

La modeste lectrice que je suis a pris une claque fictionnelle, s'est sentie fière quand elle  vu passer le nom de Balbo, car elle savait le rapprocher d'un autre auteur qu'elle apprécie (Châteaureynaud), puis s'est sentie un peu larguée (parfois) quand elle a lu la postface très inspirée de son amie Christine Bini.

Le Fou rire de Jésus fait de Ponce Pilate un homme que la mort a oublié depuis sa rencontre avec Jésus, tandis que Je suis mon propre père met en scène Octavien Hart, jeune homme censé découvrir le meurtrier de son père parmi un groupe de huit personnes, sauf que chacun décrit un personnage que le fils ne connaît pas.

Par contre, je crois avoir compris pourquoi Christine Bini qualifie François Coupry d'"Ogre baroque" de la littérature. De mon côté, mon ouvrage a des pages cornées, symbolique toute personnelle qui prouve que j'ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture.

Fulgurances choisies :

"Et il y a un constant bruit d'enfer dans cette actuelle civilisation".

"Quand, comme moi, on a parcouru vingt siècles d'histoire humaine, ce qui n'est rien face aux millions d'années de l'aventure d'un être vivant debout et réfléchissant, on s'aperçoit qu'il n'y a pas de progrès, sinon de vagues et mesquines processions de chenilles dressées".

"J'ai partagé l'intimité du rire de Dieu, et ce fou rire reste la meilleure preuve de son existence, de ma vie avec lui, de notre connivence, en toute éternité".

"Je n'ai pas eu de père, on est seuls tous les deux, toi et moi, maman, seuls, ou alors j'ai eu mille et un pères, de divers âges, n'est-ce pas, et mon père donc n'est pas mort, puisqu'il n'existe pas, puisqu'une multitude ne peut mourir d'un seul coup, n'est-ce pas, maman ?"

Pour le reste, il est temps encore de le lire !

T'y crois ou pas ? Petites et grandes questions sur les religions, Marion Gillot et Marygribouille

Ed. De la Martinière Jeunesse, collection Bulle d'Air, 80 pages, 9.95 euros.


T'y crois ou pas ? est le livre-documentaire qui donne des réponses claires et précises sur les petites et grandes questions à propos des religions.

Dans une société ou les médias et les réseaux sociaux usent et abusent des termes religieux, les enfants trouveront dans cet ouvrage tout ce qu'il faut pour bien comprendre chaque religion, quelle soit catholique, musulmane, juive ou bouddhique.

Organisées en quatre grandes parties : toi et ta religion, des religions et des rites, des religions et des interrogations, ta religion et les autres, toutes les questions sur la spiritualité sont abordées : symboles, rites, extrémismes, prières, régime alimentaire... A chaque fois, un petit symbole religieux permet de faire des comparaisons, mais surtout apprend au jeune lecteur que chaque croyance est issue d'une même branche fondamentale.

Enfin, en conclusion, on ne peut qu'applaudir les quatre règles d'or communes à tout rite pour vivre en paix avec son prochain, que l'on soit ou non croyant

  1. De l'information, tu iras chercher
  2. Des libertés, tu t'accorderas
  3. Du communautarisme tu t'éloigneras
  4. Aux autres, tu feras attention.
Ecrit avec des termes simples et joyeusement illustré,  T'y crois ou pas ? balaye les poncifs du genre et se met au niveau du jeune lecteur. Ainsi, ce dernier a l'impression de lire une belle histoire tout en se cultivant, et comprend enfin le vocabulaire religieux spécifique.
La collection Bulle d'Air frappe fort avec cet ouvrage pétillant d'intelligence, didactique sans en avoir l'air, et à mettre entre toutes les mains !

Bravo !

A partir de 9 ans.


La ferme de cousine Judith, Stella Gibbons

Ed. Belfond, collection Vintage, traduit de l'anglais par Marie-Thérèse Baudron et Iris Catella, juin 2016, 352 pages, 15 euros.

Bienvenue à la campagne !



Nous sommes au début du XXème siècle en Angleterre. Flora Poste vient de perdre ses parents dans un dramatique accident. Orpheline à vingt ans, les cent livres de rente annuelle constituent un maigre bagage pour rêver d'indépendance. C'est pourquoi, elle envisage de vivre quelques temps chez des cousins qui voudront bien l'accueillir.
 Après l'envoi de quelques lettres à la famille, la cousine Judith veut bien la loger dans sa ferme de Froid Accueil. Flora est une citadine, alors la vie à la campagne est une nouveauté pour elle. Elle espère y trouver l'inspiration et des matériaux qui lui permettront d'écrire un premier roman.

A son arrivée, Flora comprend que sa cousine la loge pour s'excuser d'un tort qu'elle aurait fait subir jadis à son père Robert Poste, sans pour autant le révéler. Son nouveau quotidien renferme tous les poncifs qu'elle redoutait. Ses cousins Seth et Ruben sont des primaires, le personnel est étrange, et tout le monde vit dans la peur des colères de tante Ada Doom,"cœur et axe de la maison", qui reste enfermée depuis trente ans dans sa chambre, 
"Abrutie de sommeil, elle [Flora] n'était plus en état de s'intéresser aux choses qui l'entouraient. Elle se demandait si elle avait bien fait de venir. Elle méditait sur la longueur, les détours, l'apparence négligée des couloirs par lesquels Judith l'avait conduite jusqu'à sa chambre. Elle en conclut que s'ils étaient un avant goût du reste de la maison et que si Judith et Adam représentaient le type de gens qui y vivaient, sa tâche serait vraiment longue et difficile".

Impossible pour Flora de rester sans rien faire. Elle décide donc de prendre en main les amours de sa jeune cousine Elfine, et de rendre un peu plus présentables Seth et Ruben. Mais dans une ferme où on nettoie les casseroles avec des branchages, et où on vit dans la certitude que l'existence est un pêché, pas facile de changer les habitudes ! Et puis, pas question de repartir sans avoir vu la fameuse tante Ada, et de connaître la vérité sur le secret familial.

Froid Accueil est une ferme qui porte bien son nom. Flora va y semer les graines de la discorde pour le plus grand plaisir du lecteur. Quelques scène cocasses ajoutent au piment d'un style souvent convenu, symbolique de la première parution du roman, en 1932. Finalement, La Ferme de cousine Judith est un roman dans le roman, intégrant tous les poncifs du récit de terroir.
"Mrs Stakadder (tante Ada) représentait la personnalité dominante de la grand-mère, qu'on trouvait dans tous les romans typiques de la vie à la campagne et quelquefois aussi dans les romans de la vie citadine".

On apprécie le style, on sourit souvent, et on se laisse emporter par la bonne humeur, la franchise, et le courage de Flora Poste.

La Prochaine fois ce sera toi, Vincent Villeminot

Ed. Casterman, juin 2016, 350 pages, 15.90 euros.

La Brigade de l'ombre



Présenté comme une incursion dans le roman noir, ce polar de Vincent Villeminot, auteur déjà de un des quatre tomes de U4 (U4 Stéphane, Ed Syros), est assez ambitieux. Il inaugure la série de "La Brigade de l'ombre", composée essentiellement de flics qui ont outrepassés leurs fonctions à un moment ou un autre de leur carrière. Dirigée par le commissaire Markovwicz et son adjoint Bosco, son rôle est essentiellement de protéger la population des goules, créatures dangereuses, mi-humaines, mi-monstres, capables de s’attaquer à tout ce qui se trouve sur leur passage.
" En reconnaissance des services éminents que j'ai rendus dans le passé, on m'a accordé un privilège : dans cette Brigade, je commande quelques flics qui n'ont plus le droit de l'être, afin d'arrêter, de temps en temps, des criminels qui n'en sont pas. Vous voyez l'idée"?

Le récit intègre à la fois intelligemment la formule du thriller psychologique, avec des personnages forts et attachants, un suspens en crescendo, ainsi qu'une dimension fantastique avec une créature issue du folklore arabe et perse. Dès lors, l'enquête sur le meurtre d'une jeune fille dans des conditions atroces, se fait en utilisant un angle d'attaque original et inédit.

Vincent Villeminot a pris soin de peaufiner ses personnages récurrents. L'accent est mis sur les personnalités de ceux qui composent l'équipe policière de choc. Markowicz, amateur éclairé de littérature, est un géant imposant qui noie dans l'alcool ses problèmes familiaux. Une ex-épouse qu'il a encore dans la peau, deux filles qu'il ne voit pas assez souvent et que, par la force des choses, il va devoir protéger. Car le meurtrier a une dent contre le policier et entend bien lui faire payer en s'attaquant à Fleur, sa fille adolescente.

L'affaire est rondement menée, générée par des chapitres courts au rythme haletant. Seul le dernier tiers s’essouffle un peu, provoquant une mise en attente parfois agaçante.
Il est difficile parfois de se croire dans un roman jeunesse, tant le style emprunte au polar :
"Cela manque de sang" songea le commissaire.
La gamine, ou ce qui en restait, gisait sous le porche de cette cour intérieure, dans une flaque de sang trop modeste au regard des plaies infligées. On l'avait transportée ici post mortem, ou mutilée plusieurs heures après le décès. "Quand on n'a pas de tête, il faut avoir des jambes, certes. Mais le problème se situe parfois entre ces deux extrémités", ajouta Léon Markowicz toujours pour lui-même".

La Prochaine fois ce sera toi fait son entrée en fanfare dans le roman noir pour ados. Tout est balisé pour offrir de prochaines enquêtes du même calibre, car les personnages de la Brigade de l'ombre constituent une équipe soudée et suffisamment "border line" que rien n'arrête. Affaires à suivre, donc.

A partir de 13 ans.

Billet d'humeur (18) Lever le pied



Mon appétence pour la littérature en général et la lecture en particulier connaît quelques soucis ces derniers temps.
Je me souviens d'une époque où je remplissais des grilles de mots croisés à défaut de pouvoir lire une seule page, tant j'avais le sentiment d'avoir trop lu.
Là, ce n'est pas tout à fait pareil. Mon rythme s'est considérablement ralenti. Les causes sont floues (quoique), toujours est-il que l'Euro 2016, les inondations, ou autres phénomènes n'ont rien à voir la-dedans.

A force, je crois devenir de plus en plus exigeante. N'y voyez pas une forme d'élitisme, mais j'ai besoin d'un certain seuil de qualité pour me sentir portée. Peut-être est-ce aussi la période. Mai-juin est souvent une traversée du désert éditorial. Les éditeurs ont le regard tourné vers la rentrée littéraire de septembre ; on ne parle que de ça...

De ce fait, la mise en ligne de mes articles va aussi se ralentir pour s'éteindre complètement entre le 14 juillet et le 20 août. Ce n'est ni une retraite anticipée, ni un dégoût, mais un besoin urgent de lever le pied et de me recentrer. Il est temps.


A part ça (13) Il était une (mini) fois

Ed. Didier Jeunesse, maais et juin 2016, 32 pages, 3 euros le livre.
Séverine Vidal et Valérie de La Rochefoucauld

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


Présentation de la collection :
"Il était une (mini) fois, des histoires fortes, des récits venus d'ailleurs merveilleusement écrits par des conteurs d'aujourd'hui.
Il était une (mini) fois, des classiques à découvrir dans leur version d'origine ou écourtés avec un grand respect."



Zoom sur cette collection sympathique publiée chez Didier jeunesse et destiné à un public de cycle 3 (CM1-CM2-6ème). Tout en conservant l'esprit de l'histoire originale, les auteurs proposent un récit épuré et simplifié qui permet au jeune lecteur d'aborder des textes forts sans se heurter à la difficulté du texte originel. Ainsi, Roméo et Juliette n'est plus tout à fait une pièce de théâtre élisabéthaine, mais le style utilisé reste lyrique et envolé :

"Voilà Roméo seul dans la nuit ; le bal est maintenant fini. Roméo a fui le palais Capulet ; il a le cœur en feu et l'esprit qui chavire. Il l'a embrassée ! Oui !
Entre deux danses, il s'est approché tout doucement de Juliette qui se reposait. Il lui a pris la main et l'a attirée".

"Comment naît un texte ? "se demande le lecteur. L'adaptation du Voyage d'hiver de Georges Pérec est un début de réponse. Le Livre envolé explique comment vient l'inspiration de chaque écrivain. Le côté fantastique de l'intrigue plaira au lectorat, friand à cet âge de tout ce qui sort du commun. Il suffit de savoir chercher, car les histoires sont bien souvent cachées sous la neige, dans les arbres, ou sous les livres. Tout est matière à création, il suffit juste de dénicher le bon début.

Précise, concise, intelligente, Il était (une) mini fois mérite qu'on s'y attarde ; c'est un hommage à la littérature avec une présentation attractive, judicieuse, et réfléchie.

REGARDS CROISES (23) Le Puits, Ivan Repila

Ed. 10/18, traduit de l'espagnol par Margot Nguyen Béraud, mai 2016, 123 pages, 6.10 euros
Préface de Zoé Valdès
Titre original : El niño que robó el caballo de Atila

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 



Deux frères, le Grand et le Petit, se retrouvent au fond d'un puits, en pleine forêt. On se doute que quelqu'un les y a jetés, d'ailleurs, parfois, son ombre se profile au bord du trou, mais on ne sait pas qui et pourquoi. D'ailleurs, ce roman doit être lu comme une parabole car on est au-delà de l'histoire de deux enfants abandonnés qui tentent de trouver les ressources mentales et physiques nécessaires pour survivre.
Oui, on est en plein milieu d'une parabole, celle qui explique qu'il faut d'abord être détruit pour mieux se reconstruire. Seulement, on est aussi dans la vengeance, puisque le Grand rêve de couper la tête à celle qui les a mis là. Elle ? La mère ? Celle qui a un sourire doux et qui a envoyé ses enfants lui chercher du pain et des fruits ? Justement, les victuailles sont dans un coin du puits et pourrissent tranquillement. Y toucher se serait renoncer à la vengeance, se serait aussi se raccrocher à la civilisation, au quotidien.
"- Le sac n'est pas la bonne solution. Si tu en reparles encore une seule fois, je t'enfonce la tête dans la terre et je te tue".
Dans le sac, il y a une miche de pain, des tomates séchées, des figues et un morceau de fromage.
Le Petit ne prononcera plus jamais le mot qui commence par S."
Il faut être détruit pour se reconstruire.
Il faut survivre avec la rage au ventre pour renaître.
"Nous avons besoin d'elle, de cette rage effrénée qui ne laisse aucun répit. Tes muscles s'agitent, toute ta peau papillonne, tu noircis de l'intérieur tandis qu'à l'extérieur ton corps rougeoie : elle fera de toi un homme meurtri à la quête désespérée de sa place dans le monde".

Le décor est minimaliste, le grand et le Petit se heurtent et s'aiment à la fois, les phrases, tout comme les chapitres, sont courts et puissants. Peu à peu, la pression monte. Comment ce texte peut-il se terminer ?
"Dans les yeux ténébreux de son frère, le Petit semble enveloppé dans un suaire noir, les traits indistincts comme un gribouillis d'enfant préhistorique. Il le soulève et le berce au rythme d'un bateau à la dérive. Une voix vieille de cent générations les fait frissonner".

Le Puits n'est pas un livre comme les autres. Il est court, puissant, malsain, et paradoxalement, salvateur. Il faut le lire avec du recul, le prendre au second degré, car l'attaquer de front en prenant l'histoire comme elle est, c'est à dire l'agonie de deux êtres au fond d'un trou qui cherchent simplement à rejoindre la margelle, serait un contre sens total.
Finalement, les loups ne sont pas ceux que l'on croit.



Lire l'article de Christine Bini


Les Petites consolations, Eddie Joyce

Ed. Rivages, mai 2016, traduit de l'anglais (USA) par Madeleine Nazalik, 480 pages, 22.50 euros.

"Ferme les yeux, tu arriveras bien à les voir"



Quand une famille est frappée de plein fouet par le malheur, que lui reste-t-il pour ne pas sombrer, pour continuer à avancer coûte que coûte, bref comment reprendre goût à la vie tout simplement ?
Les Amendola sont en mode survie depuis la disparition du petit dernier, Bobby, lors des attentats du 11 septembre 2001. Il a laissé derrière lui une épouse, Tina, et deux enfants dont un qu'il n'a jamais eu la chance de connaître. Depuis sa disparition, toute la famille vit dans l'ombre de cette perte. Dix ans après, chacun a construit ses petites consolations pour vivre avec. Gail, la mère, commence ses journées par un petit pèlerinage dans la chambre de Bobby ; Michaël, le père, ne veut pas changer ses habitudes : paris sportifs, bars, alcool ; les frères Peter et Franckie se lâchent à leur façon : l'un trompe son épouse avec une jeune collègue, tandis que l'autre ruine sa santé avec des psychotropes. Du côté de Tina, c'est beaucoup plus complexe. Cela fait une décennie qu'elle a mis sa vie amoureuse de côté. Elle a rencontré Wade, un jeune veuf, et pense qu'ils peuvent faire un bout de chemin ensemble. Seulement, elle ne pourra s'investir dans cette relation que si elle obtient le consentement des parents de Bobby... Sortir avec un autre homme n'est pas une mince affaire :
"Malgré le fait qu'elle en a tout a fait le droit, qu'elle le mérite - malgré tout, elle se sent toujours coupable, elle a toujours l'impression de trahir Bobby".

On se chamaille, on cherche à blesser l'autre, mais on s'aime malgré tout chez les Amendola. Par un subtil enchevêtrement des chapitres passé-présent, Eddie Joyce raconte cette famille italo-américaine qui s'est construite à Staten Island, le centre du monde pour eux. Peu à peu, on comprend mieux les réactions de chacun, leurs réactions face au deuil et à la perte. Chaque membre vit sa douleur à sa façon :
"La douleur présente plusieurs dimensions, une certaine densité. Plusieurs visages, plusieurs facettes. Elle nous heurte chaque jour sous un angle différent. Elle mérite notre respect, à bien des égards. On doit porter le deuil de tout : des défauts comme des qualités, des mauvais moments comme des bons. Il faut retourner le moindre caillou et accueillir à bras ouverts les souffrances qui s'y tapissent".

Le temps polit la tristesse, mais les souvenirs restent. Étrangement, c'est le défunt qui mène la danse, qui provoque chez les siens des réactions inconnues jusque là. Les Petites consolations sont ces actes, parfois irréfléchis ou insensés, qui font que les survivants se sentent renaître à la vie.
Les phrases sont longues, ponctuées de réflexions de l'auteur, mais racontent avec énergie l'histoire de cette famille meurtrie qui refuse de s'effondrer.

RUE DES ALBUMS (120) Flora veut un chien, An Swerts et Eline Van Lindenhuizen

Ed. Nord Sud, mai 2016, 26 pages, 12 euros.


Flora fait le rêve éveillé de posséder un chien. Fille unique, elle s'imagine qu'il serait le compagnon de jeu idéal pour meubler les moments où elle s'ennuie. Or, ses parents ne sont pas d'accord : un chien ça salit une maison en moins de temps qu'il ne faut pour la rendre propre, et en plus ça peut saccager un jardin !

Pourtant, Flora n'en démord pas, elle aura son compagnon à quatre pattes ! Alors qu'elle pense que l'adoption d'un chien abandonné serait une bonne idée, elle rencontre au parc un canidé au poil passé qui, ni une, ni deux, vient vers elle.
"Sans maître ! Flora tend la main et le chien vient la lui renifler. Visiblement, son poil n’a pas vu de peigne depuis longtemps, mais pour Flora, c’est le coup de foudre".

Elle l'emmène à la maison en cachette, mais très vite maman devine la supercherie. A qui sont ces traces de pattes un peu partout dans la maison ?
Ses parents décident de garder Moka (c'est le nom que Flora a choisi pour le chien) jusqu'à ce que son maître se manifeste, car visiblement c'est un chien perdu.
"Flora est la plus heureuse des petites filles, mais une chose l’inquiète: au village, la photo de Moka est affichée partout. Sous son portrait, il est écrit en grand «CHIEN TROUVÉ», suivi d’un numéro de téléphone". 
Comment Flora va-t-elle réagir si Moka repart avec son maître ?

Flora veut un chien est une très belle histoire d'amitié entre une petite fille et un chien perdu. Très vite complices, il faudra trouver une solution pour voir encore Moka même si ce dernier est récupéré par son maître. Et si la laisse rouge devenait le fil rouge de l'amitié et de la transmission ?
C'est aussi un album sur la vieillesse et le temps qui passe , la volonté de confier ce qui nous est cher pour se sentir plus léger au crépuscule de sa vie.

A partir de 4 ans.

Les Brasseurs de la ville, Evains Wêche

Ed. Philippe Rey, janvier 2016, 190 pages, 17 euros.





"Elle est coriace, la vie, et elle fait mal"


Par le prisme de la littérature, les écrivains haïtiens rendent la misère de leur île supportable, cette détresse au quotidien où manger à sa faim est un parcours du combattant, se soigner correctement un luxe, et percevoir un salaire digne en échange d'un travail correct presque un rêve.
Dans ce pays gangrené par la corruption jusqu'au plus haut sommet politique, les petites combines, et la faillite du système sociétal, les habitants gardent pourtant le sourire. Or, ils ne savent pas comment sera fait leur lendemain. Les brasseurs de la ville sont ces petites gens qui s'inventent chaque jour un métier pour survivre. Ils se réinventent au quotidien et envahissent les rues de la capitale surpeuplée Port-au-Prince.
"- Brasseuse ? C'est quoi ce métier ?
  - Je suis marchande ambulante de serviettes, parfois lessiveuse, parfois repasseuse. Je fais souvent la bonne à tout faire quand la rue ne donne rien. Cela dépend de la saison, vous voyez ce que je veux dire ? Je suis une débrouilleuse".

Dans ce chaos aux airs de Carnaval, un couple négocie chaque jour quelques billets pour remplir l'estomac de leurs cinq enfants. Leur fille aînée, Babette, les aide en vendant de l'eau, mais il arrive souvent que la famille se couche le soir le ventre vide, dans leur cabane fait de bric et de broc. Vivre d'amour et d'eau fraîche se vit au sens propre. Même si leur couple reste solide, la mère n'en peut plus de cette misère, tandis que le père se bat pour garder un semblant de dignité. Leur objectif commun est que les enfants aient un minimum d'instruction et que Babette se trouve un homme riche qui les sortira de la misère.
" Que vont-ils devenir ? Qu'ai-je à leur offrir ? Je suis une pauvre malheureuse. Je n'ai rien. Même pas une patrie. Mes enfants pousseront ici comme une mauvaise herbe dans les champs. Leur avenir est tout tracé".
 Seulement, à Haïti, cette conception de l'ascension sociale peut très vite prendre des allures de "putanisation" comme on dit là-bas. Les jeunes filles deviennent les "Barbie" d'hommes âgés et riches en échange de biens matériels, et la lutte contre la déchéance a l'odeur de la prostitution.
"Les femmes et les hommes étrangers sont nos boat people. Alors, on se putanise".

Quand Babette rencontre Mr Erickson, c'est un ouf de soulagement. La famille déménage aux frais du nouveau gendre, les enfants sont scolarisés et ont enfin des chaussures au pied. Au fil du temps, Babette est de moins en moins proche des siens. Pourquoi ce changement d'allure ? Elle est blonde désormais, et quand elle tente de se plaindre, sa mère ne l'entend pas vraiment. Le père supporte mal ce nouveau statut. Il a l'impression d'avoir vendu sa fille pour manger. Où est sa dignité dans tout ça ? Incapable de prendre vraiment ses quartiers avec son épouse, il reste sur Route Rails et continue de travailler pour avoir l'impression de nourrir les siens :
"Je n'ai pas le loisir de payer les traitements de quoi que ce soit. L'objectif est de faire marcher le moulin, remplir les tripes et tuer la mort au jour le jour. Brasser la ville de fond en comble, comme un sans-abri qui fait les poubelles".

La rumeur gonfle. Babette est devenue la "Barbie" pute à Erikson pour pouvoir entretenir ses parents , frères et sœurs. Il faut à tout prix que le nouveau gendre régularise la situation pour que chacun puisse vivre confortablement sans avoir à affronter le courroux des voisins et des connaissances. Mais quand la mère veut rendre visite à a fille, elle trouve porte close. "Ma fille n'est plus ma fille" se rend-elle compte ; néanmoins, comment changer la donne sans en pâtir matériellement ? Et que se passe-t-il vraiment derrière les hauts murs de la propriété où Babette se cache ?

Les Brasseurs de la ville ne tient pas son originalité par le thème abordé. La misère haïtienne a été déjà maintes fois traitée par Lyonel Trouillot, dans l'oeuvre de Dany Laferrière ou encore dans Les Immortelles de Makenzy Orcelle qui racontait au quotidien la prostitution féminine. Alors, pour sortir son épingle du jeu, Evains Wêche aborde le sujet sous un angle nouveau, celui de la culpabilité d'un homme et d'une femme qui ont "putanisés" leur fille pour lui offrir un avenir meilleur et se voir la possibilité de vivre dignement. Chacun leur tour, le père et la mère, sont les narrateurs de leur propre histoire. Parfois les deux voix ne font plus qu'une comme si le discours parental qu'ils portent prenait une valeur universelle. Leur lucidité a un avant goût de calme avant la tempête. Le lecteur sent que cette histoire risque de se terminer tragiquement. Cette famille est au bord du précipice, le chaos est imminent.
Ce premier roman est une réussite. Le style est maîtrisé, suffisamment imagé pour que le lecteur se sente emporté par la rumeur bruyante de la ville, et lise avec une émotion certaine l'histoire de cette famille aimante mais désœuvrée.