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Rien que des mots, Adeline Fleury

Ed. Françoise Bourin, janvier 2016, 184 pages, 20 euros.


L'Enfant Mots



L'idée de départ est bonne : une mère, Adèle, décide d'élever son enfant, Nino, dans l'ignorance des livres. Seulement, Adeline Fleury se perd dans les digressions, les changements brusques de narrateur, pour au final proposer un récit cousu de fil blanc sur fond de société futuriste peu amène.

Adèle, journaliste, et les livres, c'est une grande histoire d'amour commencée depuis l'enfance. De par son métier et le milieu dans lequel elle a grandi, elle a appris la valeur des mots et l'impact des phrases. D'ailleurs, le père de son futur enfant, Hugo, est lui-même écrivain. Il est décrit comme un Chatterton moderne n'accordant d'intérêt qu'à l'écriture. Or, sa grossesse change tout. "Je porte en moi un être et je suis le néant" pense-t-elle. Parce qu'elle a souffert d'un père écrivain avare en tendresse "qui lui a injecté le venin des mots dans les veines", elle décide d'éduquer son enfant loin des livres en général et de l'écriture en particulier.
"Depuis que son 'petit vampire 'est dans son corps, Adèle est de lus en plus en désaccord avec ses égomaniaques. Elle n'a plus envie de les côtoyer".
Fin du premier acte.
"Elle devra mener le combat sur deux fronts : protéger le petit de son père et de sa noirceur de poète maudit, le protéger aussi de son grand-père et de sa splendeur verbale".

Les années passent et Adèle couve son fils Nino. Ce dernier ne va pas à l'école et ne lit pas. Il grandit dans une société où tout est désormais numérisé depuis que les livres ont été brûlés dans de gigantesques autodafés. L'écriture est pour lui un concept flou, même s'il comprend que son père et son grand-père en sont esclaves. Adèle, elle, s'enfonce dans la paranoïa : tout support écrit est un ennemi potentiel qu'il s'agit de cacher, et la littérature "un astre qui oppresse".
Fin du second acte.
"Son fils ne va pas à l'école. Il ne risque donc pas d'être contaminé par les vices des autres gamins. Vierge de toute dérive de la société de consommation, il n'est jamais soumis à la tentation. Il grandit dans un cocon".

A partir de quinze ans, Nino se révolte. Aidé par vieux professeur de piano et son "pépé", il décide de réhabiliter l'objet livre en créant un réseau national. Depuis qu'il a lu le journal intime de sa mère, il comprend avoir grandi dans une ignorance délibérée, au sein d'une famille qui chérit les mots mais ne les utilise pas pour communiquer. Dans le même temps, Adèle s'enfonce dans la folie.
Fin du troisième acte.

Rien que des mots foisonne de bonnes idées mais reste un roman maladroit. Les digressions, trop nombreuses, plombent et ralentissent une intrigue qui a du mal à trouver son rythme. A partir de la moitié du récit, Nino devient parfois le narrateur. Seulement, cette narration se brise (chapitre 11) et revient  à une focalisation externe...
Par le biais de ses personnages, Adeline Fleury développe l'étrange idée paradoxale que les mots rendent fou, mais qu'on ne peut pas vivre sans eux non plus. Son mari, écrivain prometteur,  devient schizophrène à force de trop d'écrits et de lectures. Son père, est un ours peu civilisé qui a fait de sa cave son bureau, et un handicapé du sentiment sauf pour son petit garçon. Enfin, Adèle elle-même perd la raison, à force d'avoir trop voulu effacer les mots tout en ne pensant qu'à eux finalement.

Rien que des mots situe l'intrigue dans un avenir proche dans lequel la société française a renoncé au livre papier. Tout se fait par des tablettes spécifiques, appelées Linum, qui véhiculent à la fois les informations en temps réel et garantissent la sauvegarde de la littérature française. On se surprend à se demander quel est l'intérêt d'avoir choisi une situation sociétale spécifique, castratrice de la littérature, alors que, dans le même temps, c'est cette société qui fait vivre la famille d'Adèle.
"Il est interdit d'interdire de lire" pourrait-on penser. Nino, forcément, va se jeter corps et âme dans les livres. C'est sa crise d'adolescence à lui. Le seul moyen qu'il a trouvé pour se rebeller contre les principes de sa mère.

Adeline Fleury signe un premier roman à l'imagination galopante mais aux contours mal maîtrisés qui peuvent agacer le lecteur. Quelques maladresses de style ainsi que des incohérences dans la narration ternissent un ensemble honnête qui aurait mérité un traitement final moins convenu.

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