Point d'autre livre que le monde, Leah Hager Cohen

Ed. Christian Bourgois, avril 2016, traduit de l’anglais (USA) par Laurence Kieffé, 393 pages, 25 euros.



Ava et son frère Fred ont eu une enfance heureuse, en marge des autres enfants. Leur père Neel, admirait profondément Rousseau et avait décidé d'éduquer ses enfants comme ce dernier le prônait dans de l'Emile ou De l'Education. C'est ainsi qu'Ava et Fred ont rempli leurs journées d'aventures passionnantes dans le bois, de lectures, de jeux de rôles, sans contraintes, et en toute liberté.
En grandissant, Ava a voulu réintégrer le système scolaire classique, tandis que Fred n'a pas pu la suivre à cause de ses troubles du comportement. Ses parents avaient refusé que le corps médical pose un diagnostique sur ses troubles.
" Freddy dont le regard était éternellement à la dérive, éternellement au bord de chavirer. L'observer, c'était comme regarder un navire affronter l'eau".
Avec le temps, Ava et son entourage pensent que Fred souffre d'un syndrome d'Asperger ou d'un Trouble Envahissant du Comportement, qui ont un effet radical dans son rapport avec autrui et le monde.

Maintenant adultes, Ava s'est éloignée de Fred. Elle sait qu'il vit chez un ami de la famille sensé prendre soin de cet homme-enfant.

Quand Ava pose ses valises à Perdu, charmante petite bourgade enneigée, ce n'est pas pour faire du tourisme. Elle doit y rencontrer l'avocat de son frère, et se rendre au pénitencier fédéral situé un peu plus au nord, dans lequel Fred est emprisonné en attente d'un procès. Ce dernier est soupçonné du meurtre étrange d'un petit garçon de douze ans. Son statut de marginal et son handicap font de lui le coupable idéal. Simplement, Ava est incapable de concevoir que son frère ait pu commettre cet acte effroyable. Rencontrer Fred, c'est tenter de le mettre en confiance pour le faire parler, afin qu'il puisse raconter sa propre version des faits.
"Nous avons toujours été des étrangers, Fred et moi, toujours et partout, à dessein ; nos parents nous ont appris à nous concevoir ainsi, c'était la vérité éternelle, parfois nous avons adoré ça, parce que ça nous arrangeait bien, et c'était aussi notre imprescriptible solitude".

Cet événement dramatique dénoue "les nœuds émotionnels" dans l'esprit de la jeune femme. Par un judicieux exercice d'allers-retours dans le temps, l'auteur croise les événements, les souvenirs, les liens familiaux. En filigrane, Fred prend du relief  par effet de recoupements. Il n'est plus seulement l'enfant "à part", mais un gosse puis un adulte, avec une perception très aiguë sur le monde et les personnes qui l'entourent. Dans le même temps, Ava se pose des questions sur son éducation, les valeurs que lui ont transmises ses parents, son rôle de sœur aînée. Comment, enfant, interpréter ces citations de Rousseau, considérées par son père comme un mantra : "Point d'autre livre que le monde" et "Le bien-être de la liberté rachète beaucoup de blessures" ?

"Un homme entraîne un enfant dans les bois, disparaît avec lui pendant des jours, jusqu'à ce que l'un soit retrouvé vivant et l'autre mort et si aucune histoire n'est proposée, les gens se précipitent pour en inventer une. C'est inévitable, inexorable, de l'eau qui tourbillonne au fond d'un fossé. Nous sommes à la merci de nos propres impulsions narratives. Il nous faut une histoire à tout prix".
Alors, en tant que narratrice, Ava écrit son histoire, ou plutôt leur histoire à son frère et elle. De leur enfance à Batter Hollow jusqu'à la prison, tout en notant ses impressions.

Leah Hager Cohen, traduite admirablement par Laurence Kieffé, touche le lecteur par une empathie mesurée, par des petites touches d'émotions qui donnent du sens sur les événements. Les personnages secondaires font corps pour que Fred devienne, bien malgré lui, un personnage principal de la narration.
A force de persévérance, d'amour et de lucidité, Ava entrevoit enfin la vérité.

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