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Les Invisibles, Hugh Sheehy

Ed, Albin Miche, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Marilou Pierrat, avril 2016, 290 pages, 23.20 euros.

Exister



Dans ces onze nouvelles, Hugh Sheehy donne de la dimension à ceux qu'il appelle les Invisibles, ces gens qui existent, que nous croisons, mais sur lesquels nous ne nous retournons pas ou rarement, comme l'explique l'une d'entre elles, Cynthia, dans Les Invisibles, récit éponyme du recueil :
"Je n'établis pas de connexion avec autrui. Il y a des gens qui disparaissent soudainement comme s'ils tombaient dans une faille, c'est tout. Mais la plupart d'entre nous veulent être vus, alors on fait un effort. Je suis la fille de quelqu'un et encore plus récemment, j'étais l'amie de quelqu'un (...)
- Qu'est-ce que ça a à voir avec les meurtriers ?
- Je crois que certaines personnes se vengent pour se faire remarquer et cesse d'être invisibles".

Donc ces personnes sont des marginaux, des professeurs des écoles, des beaux-pères, des fils indignes ou des adolescents. Ils évoluent au sein d'une famille où le drame a frappé à leur porte ou au contraire, tout semble trop beau, trop lisse, idéal.
Avec Hugh Sheehy, les lieux où on se croit en sécurité deviennent des pièges. Dans Otages, l'école, isolée par la neige, accueille deux étranges individus. L'institutrice et l'enfant réfugiés dans les locaux peuvent-ils être en danger ? Dans La Traduction du professeur Schwartz, Marcus, subitement frappé d'amnésie, retourne dans son appartement où y a vécu un homme qu'il ne reconnait pas. Enfin, dans Après le déluge, les anciennes maisons coloniales sont menacées par un mystérieux incendiaire.

Les Invisibles met en lumière les personnages face à un moment qui va faire basculer leur vie. En une fraction de seconde, ils doivent prendre LA décision fondamentale sur la suite des événements. Et c'est ce manque de temps qui crée le malaise chez le lecteur. Chaque nouvelle distille un trouble étrange mais redoutablement efficace. Dans l'univers de l'auteur, les protagonistes ne peuvent que s'accrocher à eux, il n'y pas de religion pour se réfugier et s'éloigner du sang, de la douleur, de la drogue, et de la violence. Les regrets sont là, le désir de vivre autre chose aussi, mais comme l’explique si bien Mason dans En plein blizzard : "La somme de nos actes a des conséquences réelles sur notre vie". Le fatalisme a de beaux jours devant lui.

Nos actes se payent un jour, et il faut se sentir prêt, les deux pieds bien ancrés sur le sol, pour en affronter les conséquences. C'est peut-être en passant par cette épreuve, parfois dramatique mais essentielle, qu'on a enfin la sensation d'être vivant, et visible aux yeux des autres.

Par ce premier recueil, Hugh Sheehy donne de la voix à ceux qu'on n'entend pas ou qu'on prend rarement le temps d'écouter, et nous livre un univers étonnant, souvent sombre et fataliste, servi par une plume aguerrie et maîtrisée. Terres d'Amérique a encore déniché un talent à suivre.


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