Accéder au contenu principal

La Valse de Valeyri, Guomundur Andri Thorsson

Ed. Gallimard, Collection Du Monde entier, traduit de l'Islandais par Eric Boury, mai 2016, 192 pages, 18 euros.

Jour de brume



A Valeyri, petit port de pêche islandais, tout le monde se connaît. En ce jour de brume, Kata, surnommée Kata la Chorale, traverse le village à vélo. Elle rejoint la salle où ce soir elle dirigera la chorale du village.

La silhouette de Kata qui passe devant les fenêtres des maisons est le fil conducteur de ces histoires enchevêtrées. Le personnage la voit et se souvient d'une anecdote, d'un épisode marquant de son existence, ou retourne à ses préoccupations du moment. Pourtant, tous veulent assister à la représentation du soir car les notes de musique les "transportent dans une étrange et blanche dimension".

"Tous les secrets d'un petit village - ils ne sont pas certes très importants en tout cas, tous ne le sont pas, et pas toujours. Pourtant, avec la brume, nous sommes là, à cette fenêtre, tel un dieu curieux et bicéphale qui ne peut se résoudre à cesser de se prouver que la vie des hommes continue et suit son cours bien qu'il les ait dotés de libre arbitre".

La brume de Valeyri pourrait incarner ce narrateur omniscient, qui voit tout, qui sait tout, et qui ne juge pas. Elle pourrait être l'âme d'un défunt venant observer les hommes, ou un dieu descendu sur terre :
"Je ne  suis qu'une conscience. J'arrive de la mer, je longe la langue de terre, bientôt, j'aurais disparu avec la brume. Je suis la brise d'une fin d'après-midi quand je viens rendre visite aux gens vers quatre heures et demie, puis une heure plus tard, le vent m'emporte vers ce chez-moi, lequel est dans le passé, le révolu".
Alors cette brume nous raconte les portraits de seize habitants de Valeyri, leurs états d'âme, leurs désirs enfouis, leurs regrets aussi. Elle se glisse chez un poète dont les idées et les mots fuient aussi vite qu'ils arrivent dans son esprit.
"Le poème s'est envolé à tire-d'aile au petit matin, il a déserté sa conscience pour rejoindre les pays bleus et azurés. Il sait qu'il abritait des ailes, une voile, le temps, des routes et des notes de musique - tout passe".

Au fur et à mesure se pose la question de l'essence même de la vie. Qu'est ce que la vie ? L'accumulation de biens matériels, l'amour, le travail, la famille ? Malgré la crise économique mondiale de 2008 et la quasi faillite de l'Islande, certains ont repris leurs travers, ayant chassé la possibilité de prendre du recul et de reconsidérer leur façon de vivre :
"Il lui arrivait de se dire : tout cela n'est pas la vie. Ce n'est que l'existence. Nous lions trop intimement notre bonheur à notre réussite à notre confort - et nous lions trop notre confort à notre consommation".

La Valse de Valeyri dévoile aussi Ces Histoires qu'on tait ou qu'on chuchote sous le sceau de la confidence ou du secret. "Certaines histoires ne sont jamais dites. Profondément ensevelies quelque part, elles influent sur l'atmosphère du village, le parent d'une couleur invisible, et forment un murmure inaudible au creux du vent".
Parfois, certains chapitres sont connus de tous, retranscrits dans leur vérité ou alors déformés par la rumeur, n'empêche que chaque histoire est une pièce du puzzle de Valeyri que l'auteur nous reconstitue au fil des pages.
Grâce à l'excellente traduction d'Eric Boury, le lecteur découvre un roman (mais cela aurait très bien pu être un recueil de nouvelles) aux accents mélancoliques et poétiques. Au détour d'une page, on tombe sur de très belles phrases qui décrivent des instants figés ou des souvenirs. Seule la bicyclette de Kata la Chorale sillonne les rues, unique mouvement en ce jour de brume, comme si Kata symbolisait à elle seule le temps qui passe et un avenir meilleur en marche.


Posts les plus consultés de ce blog

Birthday Girl, Haruki Murakami

La nouvelle, parue une première fois en 2008 dans le recueil Saules aveugles, femme endormie (Belfond, traduction Hélène Morita) raconte l'étrange anniversaire de la narratrice, le jour de ses vingt ans.

Vingt ans, c'est un cap, c'est le basculement vers l'âge adulte, la fin de l'adolescence. La narratrice l'a bien compris, et pour éviter de trop penser, elle a décidé de faire de son jour d'anniversaire un jour comme les autres. Au lieu de prendre une journée de congé, elle préfère effectuer son travail de serveuse, comme les autres jours de l'année.
Dans le restaurant italien où elle travaille, elle fait maintenant partie des murs, et elle sait comment faire pour ne pas attirer les foudres de son patron. L'ambiance n'est pas des plus géniales, mais au moins on la laisse tranquille ; n'empêche il y flotte comme une atmosphère empreinte d'étrangeté, symbolisée par celle qui trône à la caisse :
"On murmurait qu'elle siégeait là san…

L'Eté de Katya, Trevanian

Récit d'un amour malheureux durant le dernier été avant la Grande Guerre, L'été de Katya est aussi un thriller psychologique qui amène inexorablement le lecteur vers un épilogue dramatique. Jean-Marc Montjean est revenu sur Salies, petit village du Pays Basque d'où il est originaire, après avoir fait ses armes à Paris en tant que médecin. Il assiste le docteur Gros, figure locale et coureur patenté. A Salies tout le monde se connaît, et les rumeurs vont toujours bon train. Depuis quelques temps, la famille Treville est venue emménager à Etcheverria, une propriété quasiment à l'abandon. On sait peu de choses d'eux sinon qu'ils sont très discrets.
"Ce premier coup d’œil, par-dessous mon canotier, fut distrait et rapide, et je replongeai dans mes pensées. Sauf que, presque immédiatement, mon regard fut de nouveau attiré."
Lors d'un après midi à révasser, Jean-Marc croise une ravissante jeune fille qui lui demande de l'aide : son frère est tombé en…

Si un inconnu vous aborde, Laura Kasischke

Dans ce recueil de textes courts, Laura Kasischke déploie tout son talent déjà apprécié dans ses romans : celui de mettre en place le malaise, de suggérer l'indicible sans le confirmer, bref d'emballer notre imagination...
Méfions-nous ! Tout ce qui paraît à première vue normal ne l'est peut-être pas ! La normalité n'est qu'un miroir sans teint qui cache de douloureux secrets ou des comportements "border line".
Dans un Midwest englué de chaleur ou gelé, Laura Kasischke rentre dans l'intimité de personnes dont la vie va basculer. Ces gens pourraient être vous ou moi, et c'est ce qui rend ces nouvelles familières pour le lecteur.

« Ici, pas besoin de rappeler aux gens de s’occuper de leurs affaires. On pouvait bien agoniser sur la pelouse, ils étaient du genre à tirer poliment les rideaux pour ne pas nous offusquer en remarquant quoi que ce soit. C’était le genre de banlieue où, tous les dix ans environ, se produisait quelque chose d’abominable. Déco…