La Compagnie des artistes, Chris Womersley

Ed. Albin Michel, traduit de l’anglais (Australie) par Valérie Malfoy, 370 pages, 22.50 euros.


1986 Melbourne. Tom a dix-huit ans et veut prendre son indépendance. Ça tombe bien puisque son père a hérité d'un appartement dans la résidence d'Art Nouveau de la ville, Cairo. Il va pouvoir s'y installer, trouver un petit boulot et entamer ses études supérieures.
A Cairo, ses voisins sont de gentils excentriques qui refont le monde la nuit sur fond de drogue et d'alcool, et hibernent le jour. Parce qu'il a reçu par erreur une lettre, Tom fait la connaissance de Max Cheever, musicien fantasque, beau parleur aux opinions tranchées, et marié à la magnifique Sally. Très vite, Max prend le jeune homme sous son aile et le présente à ses amis. Les études s'éloignent car Tom veut prendre le temps de profiter des moments passés parmi eux. De toute façon, Tom veut devenir écrivain, et pour écrire, quoi de mieux que d'accumuler des expériences.
"Pour être honnête j'étais enchanté d'être en cette compagnie. Leurs vies semblaient hermétiquement scellées, non corrompues par le reste de l'univers ni même assujetties à ses lois naturelles".


"Il est des périodes dans la vie qui nous marquent à jamais, des saisons ou des journées qui déterminent notre personnalité si totalement que c'est à l'aune de ces moments-là que le reste de notre existence se mesure, tout comme il existe peut-être une seule photo de nous à avoir saisi notre véritable moi".

Seulement, quand on refait le monde à longueurs de journées, il faut bien trouver un moyen de se procurer de l'argent. Alors, Max a une combine, une idée un peu farfelue en tête, qui ne pourra se concrétiser qu'avec le groupe et surtout avec le couple de peintre Edward et Gertrude. Son idée est folle, dangereuse, mais si elle réussit, ils pourront quitter l'Australie et couler des jours heureux en Europe. Max a trouvé un collectionneur d'art prêt à lui acheter La Dame qui pleure de Picasso s'il réussit à le voler au musée. Après le vol, Gertrude aura une semaine pour en réaliser une copie qui sera restitué au musée...
Parce qu'il est le seul du groupe à posséder une voiture, Tom est embarqué dans l'arnaque. Un brin naïf, il y voit une marque de confiance de la part de ses nouveaux amis, laissant de côté le danger potentiel du méfait. Il est prêt à tout pour eux.
"Ce fut seulement en rencontrant Max et ses amis que je compris, avec une joie féroce, que c'étaient
les gens que j'avais cherchés toute ma vie : ma tribu perdue".

La Compagnie des Artistes est un roman assez conventionnel dans sa trame. Le narrateur est Tom, plus âgé, écrivain accompli, qui raconte un épisode marquant de sa jeunesse qui lui a permis d'en tirer une leçon de vie qui le guidera par la suite : toujours démêler le vrai du faux, et se méfier des autres.
Le temps a patiné sa colère, son chagrin aussi, et c'est donc avec une certaine lucidité et du recul qu'il raconte l'arnaque de ce célèbre tableau.
On pourrait penser à un roman d'apprentissage puisque Tom sort grandi et plus mûr de l'expérience. Il serait plus juste de le considérer aussi comme un bon roman d'aventures, même si la fin semble un peu convenue.
Chris Womersley opère un virage à cent quatre-vingt degrés après le polar de La Mauvaise Pente et le registre fantastique des Affligés., mais on retrouve son style limpide et accrocheur, très bien traduit par Valérie Malfoy.

Call Boy, Ira Ishida

Ed. Philippe Picquier, traduit du japonais par Rémi Buquet, mai 2016, 256 pages, 19.50 euros.

Initiation



Ryô a vingt ans et il est déjà désabusé. Les études l'ennuient, les filles aussi, et la routine n'en parlons pas. Seul le petit boulot de barman qui lui permet de subvenir à ses minces besoins lui suffit.
"Vingt ans. Existe-t-il un âge plus désastreux que celui-là ? Être jeune, c'est n'être encore rien et traîner l'amertume d'une existence encore désespérément vide. Je n'accorde aucune confiance aux types qui affirment être heureux de vivre à cet âge-là. Et je méprise ceux qui prétendent être prêts à tout donner pour revenir à cette période de leur vie".
Un soir, au bar, une de ses connaissances se vante d'être escort boy et s'épanche. Ryô est curieux car cet univers qu'on lui décrit lui est totalement inconnu. Vendre son corps contre de l'argent, pourquoi pas ? Autant en faire l'expérience pour mieux juger le procédé ensuite.

C'est ainsi que Ryô est présenté à Madame Midoh, propriétaire d'un club de rencontres. Les femmes y choisissent sur catalogue des hommes disponibles. Ce sont souvent des femmes aisées, mariées, mères de famille, bien installées dans la société. Louer un homme est le plus qu'elle s'octroie afin de pouvoir y assouvir un fantasme ou avoir quelqu'un qui les écoutera.

Après avoir réussi le curieux teste de sélection, Ryô devient un call-boy. Bientôt les clientes se l'arrachent. Chaque rencontre est pour lui une nouvelle découverte. Il prend cette expérience  comme un parcours initiatique, et prend soin de ne jamais considérer sa partenaire comme une vulgaire marchandise. Il devient ce que l'autre désire qu'il soit.
Mais Ryô porte en lui une faille. Petit, sa mère a quitté le domicile, apprêtée pour un rendez-vous, et n'est jamais revenue. Avec le recul, il se rend compte que cette attitude n'était pas anodine. Et si sa mère se prostituait aussi ? Est-ce cette disparition qui a fait de lui ce qu'il est aujourd'hui, un homme sans attente et blasé ?
" J'avais appris que les désirs secrets d'une personne s'enracinent dans ses failles et ses blessures".

Si le jeune homme réussit à devenir un call-boy très prisé, c'est parce que son rapport à la sexualité en général et au sexe en particulier est tout à fait particulier. Car ce n'est pas l'argent qui le pousse à vendre son corps, mais la curiosité et un intérêt soudain aux lubies féminines. Avant cette aventure, avoir une petite amie n'était pas une des ses priorités.
"Le sexe, pour moi, c'était juste un truc que tout le monde pratiquait, une activité un brin sportive qu'il convenait d'expérimenter. une sorte de rite obligé. Cela m'ennuyait profondément. C'était un peu comme s'étirer et faire sa gym en écoutant les programmes de stretching à la radio le matin".
Alors Ryô cumule les conquêtes. Rien ne le contrarie, ni l'âge de sa partenaire, ni les demandes étranges qu'elles peuvent parfois émettre.
"J'avais l'impression, en songeant à ce que je vivais, que je faisais toujours l'amour à la même femme, alors même qu'elles étaient toutes différentes et ne se ressemblaient pas du tout".

Ira Ishida n'épargne aucun détail à son lecteur. Quelques passages érotiques viennent pimenter une narration facile à lire et assez linéaire. Ryô n'est pas un personnage plein de surprises. Même dans les situations les plus insolites, il reste d'un calme olympien... Au fil des pages, le lecteur se pose la question de la fin. Comment un tel roman peut-il se terminer ? Ce n'est ni un polar, ni un roman de mœurs, mais le récit d'un jeune homme qui a choisi de son plein gré une voie bien curieuse pour avoir enfin la sensation d'exister et de servir à quelque chose.
En tout cas, et c'est là que l'ingéniosité de l'auteur intervient, le dernier tiers de Call Boy a le mérite de proposer un dénouement non convenu, contraire à la morale.

Pour adultes.

Et puis après, Kasumiko Murakami

Ed. Actes Sud, traduit du japonais par Isabelle Sakaï, mai 2016, 112 pages, 13.80 euros.


Quand tout s'efface, que reste-t-il ?
Et puis après ?

Yasuo est un pêcheur heureux sur son bateau. Mari aimant, grand-père, dirigeant syndical, propriétaire de sa petite maison, il est un homme respecté et écouté. Seule ombre au tableau, le fait de ne pas avoir accueilli sa mère chez lui et l'avoir placée dans une maison de retraite...

Ce 11 mars 2011, au bord de l'eau, rien ne présage le drame. Seule ombre au tableau : le corps d'un chien jaune échoué sur la plage. Certes, le sol tremble, mais au pays, on ne se formalise plus de ce genre d'événements. Mais quand il voit la mer reculer, Yasuo comprend. Vite, il crie au pêcheur d'emmener les bateaux au large quand il est encore temps de passer au delà de la vague. A l'horizon, ils seront à l'abri...
"Jusqu'à ce qu'il se rende compte que la vague qui venait sur le rivage avec un grondement se retirait à une vitesse inhabituelle mais sans un bruit, il mena ses activités quotidiennes".

C'est l'instinct de survie qui a pris le dessus. Yasuo, sur son bateau, sent que rien ne sera plus comme avant. Le mur d'eau s'est écroulé sur son village et quand il observe le rivage, il ne reconnaît rien. Les cultures d'algues qui faisaient la fierté de ses collègues, l'usine, les habitations, le port, sont détruits. Et comme pour signaler l'ampleur du désastre, des débris viennent heurter la coque.

De retour sur la terre ferme, il retrouve son épouse Tokie saine et sauve. Yasuo s'estime chanceux, même s'il ne possède plus rien, même si on ne retrouve pas le corps de sa mère. Il n'a fait qu'obéir aux consignes données en cas de tsunami : prendre le large et attendre. Cela fait-il de lui un lâche ? En tout cas, Tokie est trop heureuse de le retrouver en vie. A deux, ils affrontent l'après, le centre d'hébergement, la promiscuité, le dénuement et l'impression permanente de ne servir à rien.
" A passer des jours dans l'oisiveté à ne savoir que faire, cloîtré dans un espace délimité par des cartons à être exaspéré par l'odeur d'ammoniaque et à dormir dès la mi-journée, il ne savait plus s'il était encore un être humain. Car telle une bête fauve, il se sentait devenir farouche et ces ravages s'aggravaient mais lui-même ignorait comment y remédier".

Yasuo a bien conscience que son avenir est sombre, et il est inenvisageable de quitter l'endroit où on y a perdu des êtres chers. Tokie et lui sont des survivants, ils doivent assumer "cette fonction".
"On pouvait dire qu'il s'agissait d'un double désastre. Dans le cœur de chacun des sinistrés, même longtemps après, le raz de marée noir et terrifiant déferlait, brisant les digues, et même si personne en parlait, cela restait une réalité".
Culpabilité et découragement, sentiments inconnus jusque là, déferlent dans l'esprit de Yasuo. Il est vivant, oui, mais après ? Tout est à refaire, tout est à reconsidérer. La nature a décidé de faire de lui un autre homme. A lui maintenant de l'assumer.

Kasumiko Murakami écrit un hommage vibrant à "ceux qui restent", ces rescapés du tsunami du 11 mars 2011 qui ont tout perdus et qui ont dus apprendre à vivre autrement. Yasuo et Tokie sont un couple qui affrontent ensemble l'adversité, l'inconnu, tout en luttant intimement contre leur culpabilité et leur nouveau statut de survivant. Le style est clair, limpide ; on ne sombre jamais dans le mélodrame ou l'empathie à outrance. L'auteur recentre l'humain par rapport à un drame inimaginable et met en avant l'essentiel par rapport au matériel.
Et puis après est un texte court, peut-être le plus touchant écrit sur le sujet, car il touche au plus profond le cœur du lecteur.


La Valse de Valeyri, Guomundur Andri Thorsson

Ed. Gallimard, Collection Du Monde entier, traduit de l'Islandais par Eric Boury, mai 2016, 192 pages, 18 euros.

Jour de brume



A Valeyri, petit port de pêche islandais, tout le monde se connaît. En ce jour de brume, Kata, surnommée Kata la Chorale, traverse le village à vélo. Elle rejoint la salle où ce soir elle dirigera la chorale du village.

La silhouette de Kata qui passe devant les fenêtres des maisons est le fil conducteur de ces histoires enchevêtrées. Le personnage la voit et se souvient d'une anecdote, d'un épisode marquant de son existence, ou retourne à ses préoccupations du moment. Pourtant, tous veulent assister à la représentation du soir car les notes de musique les "transportent dans une étrange et blanche dimension".

"Tous les secrets d'un petit village - ils ne sont pas certes très importants en tout cas, tous ne le sont pas, et pas toujours. Pourtant, avec la brume, nous sommes là, à cette fenêtre, tel un dieu curieux et bicéphale qui ne peut se résoudre à cesser de se prouver que la vie des hommes continue et suit son cours bien qu'il les ait dotés de libre arbitre".

La brume de Valeyri pourrait incarner ce narrateur omniscient, qui voit tout, qui sait tout, et qui ne juge pas. Elle pourrait être l'âme d'un défunt venant observer les hommes, ou un dieu descendu sur terre :
"Je ne  suis qu'une conscience. J'arrive de la mer, je longe la langue de terre, bientôt, j'aurais disparu avec la brume. Je suis la brise d'une fin d'après-midi quand je viens rendre visite aux gens vers quatre heures et demie, puis une heure plus tard, le vent m'emporte vers ce chez-moi, lequel est dans le passé, le révolu".
Alors cette brume nous raconte les portraits de seize habitants de Valeyri, leurs états d'âme, leurs désirs enfouis, leurs regrets aussi. Elle se glisse chez un poète dont les idées et les mots fuient aussi vite qu'ils arrivent dans son esprit.
"Le poème s'est envolé à tire-d'aile au petit matin, il a déserté sa conscience pour rejoindre les pays bleus et azurés. Il sait qu'il abritait des ailes, une voile, le temps, des routes et des notes de musique - tout passe".

Au fur et à mesure se pose la question de l'essence même de la vie. Qu'est ce que la vie ? L'accumulation de biens matériels, l'amour, le travail, la famille ? Malgré la crise économique mondiale de 2008 et la quasi faillite de l'Islande, certains ont repris leurs travers, ayant chassé la possibilité de prendre du recul et de reconsidérer leur façon de vivre :
"Il lui arrivait de se dire : tout cela n'est pas la vie. Ce n'est que l'existence. Nous lions trop intimement notre bonheur à notre réussite à notre confort - et nous lions trop notre confort à notre consommation".

La Valse de Valeyri dévoile aussi Ces Histoires qu'on tait ou qu'on chuchote sous le sceau de la confidence ou du secret. "Certaines histoires ne sont jamais dites. Profondément ensevelies quelque part, elles influent sur l'atmosphère du village, le parent d'une couleur invisible, et forment un murmure inaudible au creux du vent".
Parfois, certains chapitres sont connus de tous, retranscrits dans leur vérité ou alors déformés par la rumeur, n'empêche que chaque histoire est une pièce du puzzle de Valeyri que l'auteur nous reconstitue au fil des pages.
Grâce à l'excellente traduction d'Eric Boury, le lecteur découvre un roman (mais cela aurait très bien pu être un recueil de nouvelles) aux accents mélancoliques et poétiques. Au détour d'une page, on tombe sur de très belles phrases qui décrivent des instants figés ou des souvenirs. Seule la bicyclette de Kata la Chorale sillonne les rues, unique mouvement en ce jour de brume, comme si Kata symbolisait à elle seule le temps qui passe et un avenir meilleur en marche.


A part ça (12) La mort avec précision, Isaka Kotarô

Ed. Philippe Picquier, traduit du japonais par Corinne Atlan, mai 2015, 288 pages, 22.50 euros.

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...

"La mort, ça n'a aucun sens, et aucune valeur non plus. Autrement dit, si on inverse le raisonnement, toutes les morts se valent. Donc, en ce qui me concerne, qui meurt et à quel moment, ce n'est pas mon rayon".


Assez étonnante que cette conception de la mort véhiculée par ce roman. Les futurs candidats au trépas sont désignés par un chef de bureau qui commande à un dieu de la Mort de faire un bilan sur le personnage, et de décider si oui ou non il doit disparaître. Sauf cas contraire, le candidat bien malgré lui est déclaré apte et meurt au bout du huitième jour d'enquête. Parfois, il arrive qu'il soit "repêché" ; alors un sursis lui est octroyé.

Six enquêtes sont présentées. Le narrateur est toujours le même - un dieu de la Mort - même si à chaque fois il prend une apparence différente en fonction du candidat. Il ne cesse de s'étonner de la nature humaine et de ses travers, pour le plus grand plaisir du lecteur. Se rendre sur Terre pour une évaluation est une corvée ; son seul plaisir est d'écouter de la musique, seule invention humaine digne de son intérêt....
"En tant que dieu de la Mort, je suis un familier de la mort des hommes, et je suis tellement habitué à voir des cadavres que la seule réaction que cela provoque en moi, c'est un sentiment de lassitude : "Encore !"

L'auteur diversifie les milieux pour donner un regard d'ensemble sur la société japonaise. Nous sommes tous égaux devant la mort, et à partir de ce postulat, Isaka allège considérablement le sujet du récit en ayant recours sans abuser à l'humour et l'ironie.
Ainsi, sans choquer, la mort est considérablement banalisée.

La Mort avec précision est un roman étrange, parfois loufoque, parfois sérieux, qui propose une approche originale et administrative du trépas.

La Tentation du vide, Christos Chryssopoulos

Ed. Actes Sud, mai 2016, traduit du grec par Anne-Laure Brisac, 160 pages, 18 euros.

Mourir



Ce court roman débute par un fait divers insolite. dans la nuit du 21 mars 1951, à Williamstown (Etats-Unis), quatorze adolescents sans histoire se sont suicidés. Tout de suite, à cause du suicide collectif, le lecteur pense à une secte, mais aucun signe extérieur laisse envisager une telle hypothèse. L'auteur égrène les modes opératoires, les profils de chaque victime, à l'affût du détail, du point commun qui pourrait devenir le fil rouge de l'enquête, mais rien de bien probant n'apparaît.

Alors, le récit se penche sur le cas de Betty Carter, retrouvée morte cette fameuse nuit, dans son lit. A défaut d'autopsie du corps, nous assistons à une autopsie de son âme. Choquée toute petite par la perte de sa grande sœur, devant ses yeux, Betty est devenue une jeune fille spéciale dont la particularité est de pouvoir converser avec les âmes des défunts. Au fur et à mesure, Betty est fascinée par l'au-delà, au point de repérer en ville les décès pour mieux converser avec de nouvelles âmes.
"Et comme les âmes n'ont pas besoin de cadeaux, Betty entreprit de les aider dans leur tâche. C'est ainsi qu'elle se mit à leur service. Chaque jour elle faisait le tour de Williamstown et elle inspectait la campagne environnante. Elle savait que chaque instant était marqué par des milliers de morts et que les anges devaient courir au plus vite vers l'un ou l'autre pour arriver à temps auprès des âmes saisies, pour les accueillir et les accompagner, sinon elles couraient le risque de se perdre".

Parallèlement, Christos Chryssopoulos dresse le portrait d'un certain Antonios Pearl, homme d'une cinquantaine d'années, qui a beaucoup bourlingué et qui, au moment des faits, résidait sur Williamstown. Dans une lettre, on apprend qu'il connaissait Betty. Il la surnommait Shunyata, qui désigne, en religion bouddhique, la nature absolue de la réalité, à savoir le vide.
Antonios Pearl a bâti ses propres postulats sur la vie et la mort à partir de ses lectures, ses croyances personnelles, et les différentes religions. Puis, il s'est improvisé "guide de conscience juvénile", diabolisant la vie, idéalisant la mort, protégeant l'âme par rapport à la conscience.

Divisée en cinq parties, La Tentation du vide expose les faits, les semblants de mobile, les pistes qui pourraient expliquer l'inexplicable. C'est au lecteur de construire les ponts qui permettent de relier les éléments entre eux. Ce n'est pas toujours facile, car Christos Chryssopoulos a écrit un véritable jeu de pistes, privilégiant l'art de l'ellipse narrative, au style complètement désincarné. Aucune émotion ne circule, et le lecteur n'a pas le temps de s'émouvoir de la mort de ces quatorze enfants qu'il est embarqué dans une aventure métaphysique et spirituelle aussi intéressante que mystérieuse.
"Du reste, sur le bref trajet que dessine sa courte existence, il n'est nul espace pour un changement de personnalité. Le temps est trop court pour en tirer des conclusions. La vie ressemble à un chemin rectiligne et univoque, défini de façon peu ou prou déterministe (...) On peut cependant esquisser, disons, un schéma. Il débouche sur une ensemble hétéroclite de témoignages et d'informations fournies par l’état-civil et parsemé d'événements ténus, peut-être anodins".

Sur bien des points, La Tentation du vide est un roman hallucinatoire, aux confins de l'étrange, qui ne présente aucune explication, mais des pistes non abouties. Il est une réflexion profonde sur l'adolescence, son mal-être en générale et son obsession pour la question de la mort en particulier. On retrouve l'auteur de La Destruction du Parthénon et d' Une Lampe entre les dents dans un registre complètement différents de ses œuvres précédentes. A la fois polar et réflexion métaphysique, le lecteur comprend que le personnage d'Antonios Pearl est la clé de compréhension de l'ensemble, mais c'est à lui de remettre dans l'ordre les éléments épars du mystère Williamstown.

Treize façons de voir, Colum McCann

Ed. Belfond, mai 2016, traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre, 320 pages, 20.50 euros

Avancer



Selon Colum McCann la tâche de l'écrivain est de plonger dans le cœur humain, d'écrire en fonction aussi de ses obsessions personnelles. Parce qu'il a été victime d'une agression en juin 2014, l'auteur a composé ces cinq nouvelles en suivant le fil rouge de la violence. Violence aléatoire, forcément incomprise, car peut-on comprendre la violence, mais violence parfois salutaire pour que la victime puisse renaître et poursuivre son chemin.
Treize façons de voir nous parle d'empathie, en tentant de percevoir ce que ressent l'agresseur parfois, la victime souvent.

Comment croire en des lendemains meilleurs lorsqu'on a été meurtri dans sa chair, quand la vie tout à coup a été arrêtée ? Dans Le Traité, lorsque la sœur religieuse, au plus profond de la nuit, reconnaît son agresseur dans une émission télévisée, le poids des années n'a plus court. Elle se demande d'où lui est venue cette force de croire encore à Dieu et de continuer sa vie malgré la détention, la torture et les viols. Les blessures de l'âme sont indélébiles pourtant, mais elle négocie avec la vie et pardonne à son agresseur pour survivre.

L'esprit est vaillant, plus fort que le corps semble-t-il, et McCann développe ce postulat dans la première nouvelle éponyme du recueil, véritable court roman de plus de cent cinquante pages. Mendelssohn, vieil homme, juge à la retraite, personnage principal, peste sans arrêt. Son esprit est alerte, son raisonnement est vif, mais son corps l'abandonne peu à peu. Il est désormais dépendant d'une auxiliaire de vie, son reflet n'est que l'ombre de celui qu'il était, et il ne peut pas se voir dans la silhouette de son fils, gros homme suffisant, libidineux, et toujours en nage.
"Oh, brisez-moi ce corps, Sally, réduisez-le en morceaux, que je puisse me promener avec ce qui fonctionne encore, le cœur, la tête. Laissez-le reste quelque part".
Tout comme la religieuse, Mendelssohn va être une victime, et les policiers vont devoir dérouler les films des caméras de surveillance pour comprendre l'agression et retrouver l'agresseur. Il faut remonter le temps, se souvenir et croire peut-être que c'était mieux avant.

C'est ce que pense parfois, honteusement Rebecca, maman irlandaise d'un enfant adopté en Russie, sourd et victime d'alcoolisme fœtale. Son couple n'a pas survécu  au handicap. Désormais seule avec son fils, elle tente de garder la tête hors de l'eau, tout en se demandant aussi comment serait sa vie aujourd'hui sans cette adoption. Dans cette nouvelle appelée Sh'khol, l'expression "porter sa croix" prend ici tout son sens. Lorsque cet enfant disparaît, parti nager dans la mer d'Irlande, cette mère et traductrice de l'hébreu se dit que finalement il n'existe pas vraiment de mot pour désigner le parent endeuillé, comme si cette absence traduisait cette violence insupportable de devoir survivre à son enfant.


La vie est-elle un poème constamment en écriture ?
"Les policiers visionnent aussi les enregistrements des journées précédentes, au cas où ils trouveraient quelque chose dans les cycles temporels qui les propulsent vers un instant critique, déterminant - un hémistiche, un mètre, un enjambement ou une rime".
Treize façons de voir parle de violence mais ne laisse pas de côté la tendresse et l'espoir. ils paraissent dans des souvenirs, des échanges, des petits gestes. Ces histoires racontent des gens meurtris par la vie ou en plein bilan. A la fin de l'ouvrage, l'auteur écrit ceci :
"Il me semble parfois que nous écrivons notre vie à l'avance et que, d'autres fois, nous sommes seulement capables de regarder derrière nous. Chaque mot que nous écrivons est autobiographique, peut-être plus encore quand nous essayons d'éviter toute autobiographie.
Malgré tout ce qu'elle doit à l'imagination, la littérature prend des chemins inimaginables".
Le présent n'existe pas vraiment, seulement l'espace d'un instant. Toute notre vie n'est qu'un passé en perpétuel composition, même lorsque nous pensons à notre avenir :
"Et pourquoi les personnages foisonnent-ils dans le passé lointain alors que le présent est si plat, si soumis ? Faulkner ne disait-il pas que le passé ne meurt jamais, n'est même jamais passé ? Drôle de chose que le présent de l'indicatif. N'existe pas à proprement parler. A peine en sommes nous conscients qu'il s'absente, disparaît. Alors nous résidons continuellement dans le passé, quand bien même nous rêvons l'avenir".

Ces cinq nouvelles expriment avec force toutes les émotions humaines, des plus voyantes aux plus enfouies. Le cœur humain est sondé avec empathie, et la langue tente d'exprimer le plus justement ce qu'il ressent. En ce sens, la nouvelle est le format idéal pour exposer tout cela.

Le Faubourg : Les Ferrailleurs,2, Edward Carey

Ed. Grasset, avril 2016, traduit de l'anglais (USA) par Alice Seelow, 384 pages, 20.90 euros.
Illustrations de l'auteur.

Innovant




Clod Ferrayor et Lucy Pennant ont quitté le Château des Ferrayor et se retrouvent bien malgré eux dans le dédale des rues de Fillisham surnommé Fetidborough par ses habitants, tellement l'odeur des détritus y est prégnante et insupportable.
"Cette zone est dangereuse et délabrée, pleine de maux et de cruauté. Les gens du commun ne l'appellent plus aujourd'hui Filching, mais Fetidborough, autrement dit la cité immonde, parce que c'est un lieu nauséabond, un bourbier plein de miasmes et de corruption".

Ce quartier londonien est séparé de l'océan de déchets des Ferrayor par un gigantesque mur qui menace à tout instant de s'écrouler à cause de la pression exercée. Car, chez Edward Carey, il ne faut pas oublier que les objets ont une âme. Avant d'être ce qu'ils sont, ils étaient des personnes, et scandent leurs noms pour être entendus des Entendeurs. Clod en est un, mais avant de libérer les objets de la malédiction, il faut qu'il règle un problème bien plus urgent...

En sortant du Château, Clod est devenu un demi-souverain, et Lucy un bouton. Désormais, leur champ d'action est bien mince. Seul le Tailleur peut inverser le processus et leur rendre un aspect humain. Or, il est difficile à localiser, surtout que sa tête est mise à prix. Lui aussi a un travail à accomplir : tailler les êtres étranges qui sortent de l'usine de Bayleaf House. Là, contre quelques billets, des enfants y séjournent enfermés. La rumeur dit que leur souffle permettrait de donner vie à des pantins à la solde des Ferrayor :
"Ta famille les a confectionnés à partir de rebuts et des déchets du dépotoir pour les soumettre à ses ordres. Elles sont parmi nous, ces non-personnes, elles marchent parmi nous, autour de nous, elles sont partout. (...) Chaque respiration insuffle au mannequin un peu plus de vie, et au bout d'un moment il commence à respirer tout seul, en aspirant le souffle vital de l'enfant".

Un an après la sortie du tome 1, on retrouve avec plaisir l'univers étrange et gothique d'Edward Carey. L'action se déplace au delà des murs des Ferrayor, même s'ils restent au centre de la narration. On en sait un peu plus sur les relations entre les objets et les êtres humains. Clod, personnage effacé dans le premier livre, prend de l'assurance, et guidé par son amie Lucy Pennant, il décide de libérer les enfants esclaves de Bayleaf House.
"Il fallait que je le fasse, que j'arrête ce trafic. J'en avais la force. Je finirais peut-être avec cette horreur. J'invoquerais toutes les choses qui ont des voix, elles viendraient à moi, j'en serais le maître".
Côté illustrations, on reste dans la même veine, avec une présentation à chaque chapitre des personnages, par des portraits en nuances de gris assez fascinants.
Réduits en esclavage, poussés par la pression de la mer de détritus, les habitants de Fetidboroug se révoltent, mais n'est-ce pas trop tard ?

La chronique du tome 1 ICI !


Point d'autre livre que le monde, Leah Hager Cohen

Ed. Christian Bourgois, avril 2016, traduit de l’anglais (USA) par Laurence Kieffé, 393 pages, 25 euros.



Ava et son frère Fred ont eu une enfance heureuse, en marge des autres enfants. Leur père Neel, admirait profondément Rousseau et avait décidé d'éduquer ses enfants comme ce dernier le prônait dans de l'Emile ou De l'Education. C'est ainsi qu'Ava et Fred ont rempli leurs journées d'aventures passionnantes dans le bois, de lectures, de jeux de rôles, sans contraintes, et en toute liberté.
En grandissant, Ava a voulu réintégrer le système scolaire classique, tandis que Fred n'a pas pu la suivre à cause de ses troubles du comportement. Ses parents avaient refusé que le corps médical pose un diagnostique sur ses troubles.
" Freddy dont le regard était éternellement à la dérive, éternellement au bord de chavirer. L'observer, c'était comme regarder un navire affronter l'eau".
Avec le temps, Ava et son entourage pensent que Fred souffre d'un syndrome d'Asperger ou d'un Trouble Envahissant du Comportement, qui ont un effet radical dans son rapport avec autrui et le monde.

Maintenant adultes, Ava s'est éloignée de Fred. Elle sait qu'il vit chez un ami de la famille sensé prendre soin de cet homme-enfant.

Quand Ava pose ses valises à Perdu, charmante petite bourgade enneigée, ce n'est pas pour faire du tourisme. Elle doit y rencontrer l'avocat de son frère, et se rendre au pénitencier fédéral situé un peu plus au nord, dans lequel Fred est emprisonné en attente d'un procès. Ce dernier est soupçonné du meurtre étrange d'un petit garçon de douze ans. Son statut de marginal et son handicap font de lui le coupable idéal. Simplement, Ava est incapable de concevoir que son frère ait pu commettre cet acte effroyable. Rencontrer Fred, c'est tenter de le mettre en confiance pour le faire parler, afin qu'il puisse raconter sa propre version des faits.
"Nous avons toujours été des étrangers, Fred et moi, toujours et partout, à dessein ; nos parents nous ont appris à nous concevoir ainsi, c'était la vérité éternelle, parfois nous avons adoré ça, parce que ça nous arrangeait bien, et c'était aussi notre imprescriptible solitude".

Cet événement dramatique dénoue "les nœuds émotionnels" dans l'esprit de la jeune femme. Par un judicieux exercice d'allers-retours dans le temps, l'auteur croise les événements, les souvenirs, les liens familiaux. En filigrane, Fred prend du relief  par effet de recoupements. Il n'est plus seulement l'enfant "à part", mais un gosse puis un adulte, avec une perception très aiguë sur le monde et les personnes qui l'entourent. Dans le même temps, Ava se pose des questions sur son éducation, les valeurs que lui ont transmises ses parents, son rôle de sœur aînée. Comment, enfant, interpréter ces citations de Rousseau, considérées par son père comme un mantra : "Point d'autre livre que le monde" et "Le bien-être de la liberté rachète beaucoup de blessures" ?

"Un homme entraîne un enfant dans les bois, disparaît avec lui pendant des jours, jusqu'à ce que l'un soit retrouvé vivant et l'autre mort et si aucune histoire n'est proposée, les gens se précipitent pour en inventer une. C'est inévitable, inexorable, de l'eau qui tourbillonne au fond d'un fossé. Nous sommes à la merci de nos propres impulsions narratives. Il nous faut une histoire à tout prix".
Alors, en tant que narratrice, Ava écrit son histoire, ou plutôt leur histoire à son frère et elle. De leur enfance à Batter Hollow jusqu'à la prison, tout en notant ses impressions.

Leah Hager Cohen, traduite admirablement par Laurence Kieffé, touche le lecteur par une empathie mesurée, par des petites touches d'émotions qui donnent du sens sur les événements. Les personnages secondaires font corps pour que Fred devienne, bien malgré lui, un personnage principal de la narration.
A force de persévérance, d'amour et de lucidité, Ava entrevoit enfin la vérité.

Les Invisibles, Hugh Sheehy

Ed, Albin Miche, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Marilou Pierrat, avril 2016, 290 pages, 23.20 euros.

Exister



Dans ces onze nouvelles, Hugh Sheehy donne de la dimension à ceux qu'il appelle les Invisibles, ces gens qui existent, que nous croisons, mais sur lesquels nous ne nous retournons pas ou rarement, comme l'explique l'une d'entre elles, Cynthia, dans Les Invisibles, récit éponyme du recueil :
"Je n'établis pas de connexion avec autrui. Il y a des gens qui disparaissent soudainement comme s'ils tombaient dans une faille, c'est tout. Mais la plupart d'entre nous veulent être vus, alors on fait un effort. Je suis la fille de quelqu'un et encore plus récemment, j'étais l'amie de quelqu'un (...)
- Qu'est-ce que ça a à voir avec les meurtriers ?
- Je crois que certaines personnes se vengent pour se faire remarquer et cesse d'être invisibles".

Donc ces personnes sont des marginaux, des professeurs des écoles, des beaux-pères, des fils indignes ou des adolescents. Ils évoluent au sein d'une famille où le drame a frappé à leur porte ou au contraire, tout semble trop beau, trop lisse, idéal.
Avec Hugh Sheehy, les lieux où on se croit en sécurité deviennent des pièges. Dans Otages, l'école, isolée par la neige, accueille deux étranges individus. L'institutrice et l'enfant réfugiés dans les locaux peuvent-ils être en danger ? Dans La Traduction du professeur Schwartz, Marcus, subitement frappé d'amnésie, retourne dans son appartement où y a vécu un homme qu'il ne reconnait pas. Enfin, dans Après le déluge, les anciennes maisons coloniales sont menacées par un mystérieux incendiaire.

Les Invisibles met en lumière les personnages face à un moment qui va faire basculer leur vie. En une fraction de seconde, ils doivent prendre LA décision fondamentale sur la suite des événements. Et c'est ce manque de temps qui crée le malaise chez le lecteur. Chaque nouvelle distille un trouble étrange mais redoutablement efficace. Dans l'univers de l'auteur, les protagonistes ne peuvent que s'accrocher à eux, il n'y pas de religion pour se réfugier et s'éloigner du sang, de la douleur, de la drogue, et de la violence. Les regrets sont là, le désir de vivre autre chose aussi, mais comme l’explique si bien Mason dans En plein blizzard : "La somme de nos actes a des conséquences réelles sur notre vie". Le fatalisme a de beaux jours devant lui.

Nos actes se payent un jour, et il faut se sentir prêt, les deux pieds bien ancrés sur le sol, pour en affronter les conséquences. C'est peut-être en passant par cette épreuve, parfois dramatique mais essentielle, qu'on a enfin la sensation d'être vivant, et visible aux yeux des autres.

Par ce premier recueil, Hugh Sheehy donne de la voix à ceux qu'on n'entend pas ou qu'on prend rarement le temps d'écouter, et nous livre un univers étonnant, souvent sombre et fataliste, servi par une plume aguerrie et maîtrisée. Terres d'Amérique a encore déniché un talent à suivre.


RUE DES ALBUMS (119) La Nuit d'anniversaire, Claire Lebourg

Ed. L' Ecole des Loisirs, mars 2016, 60 pages, 12.70 euros.

Trois histoires en une



Olive est une chauve-souris pressée car demain, elle a six ans. Il faut encore qu'elle passe une nuit d'école avant de pouvoir fêter son anniversaire. Chez les chauve-souris, on fait classe "à l'envers" : le repas se fait à minuit, la sieste accrochée au plafond, et les cours se terminent au lever du soleil ; forcément, puisqu'elles dorment la journée !

Pour sa nuit d'anniversaire, Olive doit se rendre chez son Papi car ses parents travaillent. Pour s'y rendre, elle doit prendre le bus. A six ans, elle peut faire des choses de grande maintenant ! Elle observe le monde autour d'elle, et tout lui semble à l'envers :
"D'en haut, Olive adore observer ce que font les gens. A cette heure-ci, il y a surtout des animaux diurnes qui rentrent chez eux après une journée de travail ou d'école : ils font tout à l'inverse des chauves-souris".
Olive pense que le monde extérieur est vraiment étrange...

Papi est le compagnon de jeu idéal car il cède aux caprices d'Olive, même s'il a un gâteau d'anniversaire sur le feu. Il vit dans une maison avec un grand jardin. Mais cette fois-ci, la petite chauve-souris se sent seule car son Papi doit à tout prix terminer la surprise pour sa petite fille!
"Olive pense que c'est un peu gros qu'on ne s'occupe pas d'elle alors que ce devrait être sa fête toute la nuit. D'un coup d'aile, elle s'envole et, si Papi a besoin d'elle, il n'aura qu'à la chercher un peu".
Et tant pis si elle s'éloigne du gâteau dont elle a doit surveiller la cuisson !

La Nuit d'anniversaire
propose trois histoires en une seule. Trois chapitres qui s'articulent naturellement pour raconter l'anniversaire d'une petite chauve-souris de six ans. Et à cette âge, on est pressée, enthousiaste, impatiente, râleuse, et tout en même temps !
Olive pourrait être une petite fille, mais c'est un animal nocturne, peu connu et souvent catalogué comme nuisible. L'idée de la prendre comme héroïne d'un album est originale. Comme les enfants, Olive fête son anniversaire et va à l'école. Comme eux, elle découvre le monde extérieur et se pose des questions. C'est donc facilement que le très jeune lecteur pourra comprendre les élans de la petite chauve-souris, et imaginera avec un réel intérêt le quotidien de ces animaux pas comme les autres.

A partir de 4 ans

Rien que des mots, Adeline Fleury

Ed. Françoise Bourin, janvier 2016, 184 pages, 20 euros.


L'Enfant Mots



L'idée de départ est bonne : une mère, Adèle, décide d'élever son enfant, Nino, dans l'ignorance des livres. Seulement, Adeline Fleury se perd dans les digressions, les changements brusques de narrateur, pour au final proposer un récit cousu de fil blanc sur fond de société futuriste peu amène.

Adèle, journaliste, et les livres, c'est une grande histoire d'amour commencée depuis l'enfance. De par son métier et le milieu dans lequel elle a grandi, elle a appris la valeur des mots et l'impact des phrases. D'ailleurs, le père de son futur enfant, Hugo, est lui-même écrivain. Il est décrit comme un Chatterton moderne n'accordant d'intérêt qu'à l'écriture. Or, sa grossesse change tout. "Je porte en moi un être et je suis le néant" pense-t-elle. Parce qu'elle a souffert d'un père écrivain avare en tendresse "qui lui a injecté le venin des mots dans les veines", elle décide d'éduquer son enfant loin des livres en général et de l'écriture en particulier.
"Depuis que son 'petit vampire 'est dans son corps, Adèle est de lus en plus en désaccord avec ses égomaniaques. Elle n'a plus envie de les côtoyer".
Fin du premier acte.
"Elle devra mener le combat sur deux fronts : protéger le petit de son père et de sa noirceur de poète maudit, le protéger aussi de son grand-père et de sa splendeur verbale".

Les années passent et Adèle couve son fils Nino. Ce dernier ne va pas à l'école et ne lit pas. Il grandit dans une société où tout est désormais numérisé depuis que les livres ont été brûlés dans de gigantesques autodafés. L'écriture est pour lui un concept flou, même s'il comprend que son père et son grand-père en sont esclaves. Adèle, elle, s'enfonce dans la paranoïa : tout support écrit est un ennemi potentiel qu'il s'agit de cacher, et la littérature "un astre qui oppresse".
Fin du second acte.
"Son fils ne va pas à l'école. Il ne risque donc pas d'être contaminé par les vices des autres gamins. Vierge de toute dérive de la société de consommation, il n'est jamais soumis à la tentation. Il grandit dans un cocon".

A partir de quinze ans, Nino se révolte. Aidé par vieux professeur de piano et son "pépé", il décide de réhabiliter l'objet livre en créant un réseau national. Depuis qu'il a lu le journal intime de sa mère, il comprend avoir grandi dans une ignorance délibérée, au sein d'une famille qui chérit les mots mais ne les utilise pas pour communiquer. Dans le même temps, Adèle s'enfonce dans la folie.
Fin du troisième acte.

Rien que des mots foisonne de bonnes idées mais reste un roman maladroit. Les digressions, trop nombreuses, plombent et ralentissent une intrigue qui a du mal à trouver son rythme. A partir de la moitié du récit, Nino devient parfois le narrateur. Seulement, cette narration se brise (chapitre 11) et revient  à une focalisation externe...
Par le biais de ses personnages, Adeline Fleury développe l'étrange idée paradoxale que les mots rendent fou, mais qu'on ne peut pas vivre sans eux non plus. Son mari, écrivain prometteur,  devient schizophrène à force de trop d'écrits et de lectures. Son père, est un ours peu civilisé qui a fait de sa cave son bureau, et un handicapé du sentiment sauf pour son petit garçon. Enfin, Adèle elle-même perd la raison, à force d'avoir trop voulu effacer les mots tout en ne pensant qu'à eux finalement.

Rien que des mots situe l'intrigue dans un avenir proche dans lequel la société française a renoncé au livre papier. Tout se fait par des tablettes spécifiques, appelées Linum, qui véhiculent à la fois les informations en temps réel et garantissent la sauvegarde de la littérature française. On se surprend à se demander quel est l'intérêt d'avoir choisi une situation sociétale spécifique, castratrice de la littérature, alors que, dans le même temps, c'est cette société qui fait vivre la famille d'Adèle.
"Il est interdit d'interdire de lire" pourrait-on penser. Nino, forcément, va se jeter corps et âme dans les livres. C'est sa crise d'adolescence à lui. Le seul moyen qu'il a trouvé pour se rebeller contre les principes de sa mère.

Adeline Fleury signe un premier roman à l'imagination galopante mais aux contours mal maîtrisés qui peuvent agacer le lecteur. Quelques maladresses de style ainsi que des incohérences dans la narration ternissent un ensemble honnête qui aurait mérité un traitement final moins convenu.