Ils vécurent heureux, eurent beaucoup d'enfants et puis ... , Michael Cunningham

Ed. Belfond, traduit de l'anglais par Anne Damour, 208 pages, 19.50 euros.
Titre original "A wild swan and other tales".

Et après ?


 La Belle et la Bête, Jack et le haricot magique, Raiponce, Blanche Neige et les sept nains, Hansel et Gretel, le petit soldat de plomb, pour ne citer qu'eux, sont des contes qu'ont nous a lus dans notre jeunesse et qu'à notre tour, nous avons lu (ou lisons) à nos enfants. Les contes sont souvent notre première approche de la littérature, et bien qu'ils se terminent souvent de la même manière : "Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants", dans le sens où tout se termine pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles (Voltaire n'a rien inventé), ils ont le mérite d'avoir exercé sur nous une fascination étrange, nous poussant à les relire, à les transmettre, et parfois même, à y chercher une faille qui se dérobe sans cesse.

Seulement, lorsqu'on relit ces histoires avec le recul nécessaire, la perfection dégagée nous agace. Les princes sont toujours trop beaux, les princesses toujours trop parfaites, les héros ont toujours trop bon cœur. On navigue dans le monde des bisounours. Certes, il y a les méchantes sorcières, les terribles belles-mères, les ogres carnassiers, mais d'instinct, nous savons que dans le monde fabuleux où ils évoluent, leurs jours sont comptés.
Alors, Michael Cunningham s'est intéressé à l'après. Que se passe-t-il après le point final tant connu et rassurant ? La princesse est-elle toujours aussi heureuse ? Le prince aussi fidèle ? La richesse sans cesse renouvelée ? Eh bien non, nos héros de jeunesse ont des rides qui apparaissent, de l’embonpoint, doivent gérer les obsessions de leur moitié, ou sont parfois carrément "dés-enchantés".
Dès lors, ces récits qui font partie intégrante de nous, comme une sorte de patrimoine personnel, commencent à se transformer. Le lecteur prend un malin plaisir à se rendre compte que leurs vies ne sont pas meilleures. Ils ont enfin le côté humain qui les rattrape...

Dans ce recueil, neuf "suites" de contes sont ainsi proposées, accompagnées d'illustrations de l'artiste féminine Yuko Shimizu, dont le travail en noir et blanc et extrêmement précis, dégage une atmosphère onirique et charnelle, parfois même à la limite du malsain. Il ne fait pas bon de vivre auprès des héros de nos mythes enfantins. Et Michael Cunningham nous raconte une toute autre histoire, délaissant délibérément le temps du conte et la focalisation externe, pour donner la parole aux personnages et favoriser les points de vue, tel l'échange entre Blanche Neige et le Prince charmant devenu son mari :
"Tu m'as toujours dit que ça te plaisait. Alors, tu mentais ?
Non,. Enfin, pas exactement. Je suppose que ça me plaisait parce que tu aimais tellement ça. Mais ce soir, je n'en ai pas vraiment envie.
C'est quand même un peu humiliant, tu ne trouves pas ? Pour moi, en tout cas.
Non. Je l'ai fait parce que je t'aime. Quand tu aimes quelqu'un, tu es heureux de le rendre heureux.
Même si tu trouves ça bizarre, même si tu trouves ça dégoûtant".

Alors est-ce que l'auteur a écrit des contes contemporains en leur accordant une suite ? On devrait plutôt parler de nouvelles, car l'ensemble est démystifié, très contemporain finalement. De ce fait, son recueil devient un véritable exercice de style dans lequel, à chaque page, transpire le plaisir d'inventer l'après. Ainsi, vous ne verrez plus jamais Raiponce de la même manière...


Michael Cunningham à Paris (®Virginie Neufville)