Heaven, Mieko Kawakami

Ed. Actes Sud, traduit du japonais par Patrick Honnoré, avril 2016, 256 pages, 21 euros.

Ijime




Que se passe-t-il dans la tête des adolescents brimés régulièrement par leurs camarades de classe ? Heaven est le titre inventé d'un tableau que la jeune Kojima se plaît à observer inlassablement sur papier glacé ou lorsqu'elle se rend au musée. Heaven, c'est le paradis possible, le refuge quand les moqueries et les violences subites quotidiennement sont plus difficiles à supporter. Kojima est la tête de turc des filles de sa classe depuis qu'elle a décidé de négliger son apparence physique, en solidarité avec son père qui vit dans le dénuement, loin d'elle. On pourrait croire à du masochisme, mais on est au-delà de cette conception. Kojima pense que son attitude a un sens, et c'est le plus important :
"Et puis, le moment, ce n'est pas important, ce qui est important, c'est que toutes les souffrances et les malheurs aient un sens".

Dans son collège, elle n'est pas la seule à souffrir de la méchanceté des autres. Un garçon subit les violences de plus en plus graves de la bande de Ninomiya. Surnommé Paris-Londres à cause de son strabisme, il a décidé de cloisonner : son corps est au collège, son esprit est ailleurs, afin de mieux supporter les jeux dangereux dont il est victime. Un jour, il trouve, collé sous son pupitre, les petits mots de Kojima. Démarre alors une amitié épistolaire puis un premier rendez-vous où tous les deux, sans jamais évoquer leurs malheurs, se trouvent beaucoup d'affinités. Sans le vouloir vraiment, le jeune homme se sent responsable de la frêle Kojima. Elle devient un peu sa confidente. N'est-elle pas du même genre que lui ?
" Toi et moi nous sommes du même genre" , a-t-elle noté dans son premier mot. Alors, quand il lui annonce son désir de se faire opérer pour modifie son regard, et "devenir normal", Kojima réagit très mal, car ce regard, c'est ce qui le distingue des autres, c'est ce qui fait sa force ; et puis, elle le trouve très beau comme cela.
Faut-il rester différent et subir, ou entrer dans le moule décidé par les autres ?

Heaven est un roman qui raconte l'histoire d'une amitié fondamentale, cachée et très pudique. Ce sont deux enfants abîmés, victime de l'ijime, le harcèlement scolaire, qui se soutiennent et trouvent dans l'autre la force d'avancer. La différence et le handicap sont, dans leur collège, source d'isolement et de brimades continues. Se rencontrer a brisé leur solitude, mais a provoqué  toute une série d'interrogations sur leur place au sein du groupe ou de leur famille.

Le suicide n'est évoqué qu'une seule fois, et davantage comme un concept que comme un projet. "Disparaître, ne plus exister, en finir avec tout", pourquoi pas, néanmoins, ce serait accepter sa faiblesse et renoncer aux joies futures.
Mieko Kawakami s'attaque à un sujet d'actualité dont l'approche est tout à fait différente de celle de notre société occidentale. Les personnages principaux sont deux victimes qui ont énormément de recul par rapport à ce qu'ils subissent. La vengeance et la punition ne font pas partie de leurs réflexions. Ils cherchent simplement, ensemble, une porte de sortie pour évacuer leurs souffrances, et Heaven peut être la solution.