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Daddy Love, Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey, avril 2016, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban, 270 pages, 18 euros.

Au delà de 


C'est devenu une obsession pour Dinah : comment a-t-elle pu lâcher la main de son fils Robbie, ce soir-là, sur le parking du centre commercial ? Il a suffi d'une fraction de secondes et d'un stupide jeu où elle mettait le raisonnement logique de son fils à rude épreuve, pour que son petit lui soit arraché.
" C'était la défaite de sa vie de mère. La défaite de sa vie d'être humain. Même si - naturellement - on lui disait qu'elle n'avait rien à se reprocher.
Son fils a été enlevé. Le fils de Whit".

Selon Dinah, l'amour pour un enfant est un amour désespéré. La naissance de Robbie lui a permis de devenir un être complet, elle qui avait souffert de ne pas avoir été désirée par sa propre mère. Avant lui, elle jugeait sa vie insignifiante, alors depuis sa disparition, comment survivre à ça ? Ne pas savoir est pire que tout. Elle n'a même pas une dépouille sur laquelle pleurer. Grièvement blessée lors de l'enlèvement, son corps est désormais "une étoile de mer fracassée". Son mari, Whit, un animateur de radio, s'absente de plus en plus, incapable de se retrouver trop longtemps seul avec sa femme.
"Son être sexuel, l'essence même de son âme avaient été anéantis au moment de l'enlèvement de son fils. Sa perception de lui-même comme un homme ayant une certaine maîtrise sur sa vie avait volé en éclats. Sa paternité, sa virilité, sa dignité. Un autre homme, un prédateur, lui avait pris son fils.
C'était peut-être la plus ancienne et la plus primitive des insultes, se disait Whit. Plus encore que l'enlèvement d'un fils".

Cette insulte, ils la doivent à Chester Cash, alias Daddy Love pour les enfants qu'il enlève, dresse et modèle à sa façon. Aux yeux des gens, il est un homme bien, à l'écoute des pauvres pêcheurs qui cherchent l'absolution de Dieu. Car Cash est un prédicateur itinérant qui n'hésite pas à se montrer un père aimant en public. Mais, ce que personne ne sait, c'est qu' avant Robbie, rebaptisé Gideon, il y en a eu d'autres : Nostradamus, Deutéronome qui, à l'âge de la puberté, n'ont plus rempli les critères de Daddy Love.
Gideon, enlevé à 5 ans, appelle son bourreau papa. Ce dernier a  fait de cette naïve créature un être obéissant, qui supporte l'enfermement dans un cercueil aménagé, les colères, les viols, et les brusques accès de douceur. Mais jusqu'à quand ? Car Gidéon redevient Robbie, l'enfant précoce, lorsqu'il comprend que son papa, en quête d'une nouvelle proie, l'habitue à rester seul, ne s'occupe plus de lui comme avant :
"Je ne suis plus aussi spécial maintenant. Aucun inconnu ne s'intéresse à moi".

On est au-delà de l'horreur car Joyce Carol Oates suggère et emploie tous les ressorts narratifs pour que ce soit le lecteur qui s'imagine les tortures faites à l'enfant. Le corps trinque mais l'esprit aussi. La violence psychologique est impressionnante de savoir-faire. Au fil des pages, le malaise s'installe durablement. L'auteur ne nous dévoile rien et tout à la fois, mais le thème essentiel de ce roman reste le traumatisme. De la maman, Dinah, qui tente de surmonter l'absence, année après année,  par une  joie de vivre de façade, au père, Whit, qui refuse de refonder une famille et se perd dans l'adultère, ce sont deux êtres détruits qui récupèrent un jour non plus leur enfant, mais leur petit garçon.
Gideon est redevenu Robbie, mais garde inscrit en lui son éducation. Et là, le lecteur se demande comment ce garçon va pouvoir grandir correctement malgré la psychothérapie. Et bêtement, une citation de Lavoisier, chimiste du XVIIIème, siècle me revient : "Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme", qui illustre à mon sens la fin édifiante de Daddy Love : un nouveau monstre est-il en marche ?

Saturne dévorant un de ses fils, Francisco de Goya


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