RUE DES ALBUMS (118) Quand on parle du loup, Véronique Caplain et Grégoire Mabire,

Ed. Mijade, avril 2016, 32 pages, 12 euros.

Gare au loup



Le mercredi, c'est papa bouc qui gère la maison et les enfants. Homme d'intérieur accompli, étendre le linge, faire la vaisselle, et même préparer un gâteau ne lui fait pas peur.
Papa bouc est aussi un papa à l'écoute. Alors quand les petits lui demandent de lire une histoire de loup qu'ils ont choisie dans la bibliothèque familiale, il s'étonne du choix. "N'allez-vous pas avoir peur avec une histoire pareille ? ", s'étonne-t-il. Tant pis, les petits sont si insistants qu'il se met à la lecture :
"C'est l'hiver, il fait très froid, un loup rôde dans les bois"...

L'histoire est prenante, étrange, et distille la peur au fil des pages. La petite Violette prend peur et préfère fermer la porte à double tour car la maison est située à l'orée d'un bois. De plus, d'étranges bruits se font entendre. Papa bouc tente de les rassurer, va même dans chaque pièce de la maison pour désamorcer l'inquiétude grandissante, en vain. Et si l'histoire racontait en fait la réalité ? Et si un loup était vraiment en train de pénétrer dans la maison ?

Les illustrations aux couleurs chaudes sont soignées, et permettent au très jeune lecteur de suivre l'intrigue. Quand on parle du loup joue avec la fiction pour distiller la peur dans un milieu rassurant comme la maison. Choisir une famille de boucs n'est pas fait au hasard : victime toutes trouvée pour un loup qui a faim, elle se méfie de cet ennemi naturel, si bien que seule l'évocation suffit à susciter un sentiment de panique grandissant.
La fin, en forme de chute, couronne un suspens maintenu jusqu'à la fin.
"Tout ça n'est qu'une histoire rien qu'une histoire" assène le patriarche. Vraiment ?

A partir de 4 ans.

Chaque seconde est un murmure, Alain Cadéo

Ed. Mercure de France, avril 2016, 144 pages, 14 euros.

Refuge



Chacun réagit différemment après un traumatisme. Un accident de voiture a complètement changé Iwill. Seul survivant d'un choc où sa petite amie est morte, il parcourt les routes depuis, sans but précis. Partir sans cesse est sa façon à lui de creuser sa vie. Cela fait deux années maintenant que ses trajets inscrivent "une formidable figure" comme les points à relier dans les jeux d'enfants. Ses pas l'emmènent à Luzimbapar, "lieu abandonné au milieu d'un plateau désertique". "C'est rien au milieu de nulle part" se plaît-il à penser. Il y est accueilli par Laston et sa meute de chiens féroces qui n'obéissent qu'à lui, et sa compagne Sarah.

"Et tout ce monde bruisse, rampe, court, trotte, vole, vit, sur et autour de la maison basse".
Le couple, surnommé "le Murmureur et la Sorcière", l'héberge le temps qu'il veut. Dans leur ferme, un bric à brac hétéroclite, entouré d'une vaste nature qui a repris ses droits, et où seul le bruit de l'eau accompagne le silence des lieux. Sarah veille au grain. D'une nature impudique et chaleureuse, elle trouble les sens de son invité. Iwill se sent de plus en plus troublé par sa présence, son rire, ses frôlements. A sa demande, il remplit minutieusement un grand cahier de comptes vierge reconverti en cahier d'écriture. Il y couche sans crainte ses tourments, ses souvenirs, mais aussi les doutes qui l'assaillent.

"La vie ainsi se gagne et se regagne et il en faut du cœur pour se débarrasser de nos paralysies".
Sa paralysie à lui, c'est la perte de Catherine, sa petite amie, sa moitié de cœur et d'âme. Ses pas lui ont inscrit une trajectoire personnelle qui lui a permis de mûrir et d'envisager un avenir un peu moins sombre. Avec Laston et Sarah, la parenthèse dans son périple n'est que temporaire. Iwill sait qu'il va devoir bientôt reprendre la route. Néanmoins, il se demande comment quitter la propriété sans que les chiens ne lui sautent dessus. De temps en temps, il va prêter main forte à Laston qui creuse un tunnel dans une mine désaffectée. C'est sa façon à lui de creuser sa vie ...
Quand partir au meilleur moment sans froisser ses hôtes, ni se sentir comme un prisonnier évadé ?

Alain Cadéo développe tout un style riche en images, et poétique. Sa prose est chaloupée, comme le déhanchement de Sarah qu'Iwill aime tant observer. Les réflexions sur le sens de la vie, les interrogations sur la mort, succèdent aux descriptions d'une nature foisonnante, audacieuse, et omniprésente. La seule menace est incarnée par la meute de chiens, mais au fur et à mesure de l'intrigue cette menace s'estompe au point de se demander si elle a véritablement existé. D'ailleurs, Luzimbapar, ce coin désolé, a surtout un avant goût de paradis. Le silence et la paix s'y dégagent, faisant de Laston et Sarah des gardiens bienveillants à la Philémon et Baucis.

Heaven, Mieko Kawakami

Ed. Actes Sud, traduit du japonais par Patrick Honnoré, avril 2016, 256 pages, 21 euros.

Ijime




Que se passe-t-il dans la tête des adolescents brimés régulièrement par leurs camarades de classe ? Heaven est le titre inventé d'un tableau que la jeune Kojima se plaît à observer inlassablement sur papier glacé ou lorsqu'elle se rend au musée. Heaven, c'est le paradis possible, le refuge quand les moqueries et les violences subites quotidiennement sont plus difficiles à supporter. Kojima est la tête de turc des filles de sa classe depuis qu'elle a décidé de négliger son apparence physique, en solidarité avec son père qui vit dans le dénuement, loin d'elle. On pourrait croire à du masochisme, mais on est au-delà de cette conception. Kojima pense que son attitude a un sens, et c'est le plus important :
"Et puis, le moment, ce n'est pas important, ce qui est important, c'est que toutes les souffrances et les malheurs aient un sens".

Dans son collège, elle n'est pas la seule à souffrir de la méchanceté des autres. Un garçon subit les violences de plus en plus graves de la bande de Ninomiya. Surnommé Paris-Londres à cause de son strabisme, il a décidé de cloisonner : son corps est au collège, son esprit est ailleurs, afin de mieux supporter les jeux dangereux dont il est victime. Un jour, il trouve, collé sous son pupitre, les petits mots de Kojima. Démarre alors une amitié épistolaire puis un premier rendez-vous où tous les deux, sans jamais évoquer leurs malheurs, se trouvent beaucoup d'affinités. Sans le vouloir vraiment, le jeune homme se sent responsable de la frêle Kojima. Elle devient un peu sa confidente. N'est-elle pas du même genre que lui ?
" Toi et moi nous sommes du même genre" , a-t-elle noté dans son premier mot. Alors, quand il lui annonce son désir de se faire opérer pour modifie son regard, et "devenir normal", Kojima réagit très mal, car ce regard, c'est ce qui le distingue des autres, c'est ce qui fait sa force ; et puis, elle le trouve très beau comme cela.
Faut-il rester différent et subir, ou entrer dans le moule décidé par les autres ?

Heaven est un roman qui raconte l'histoire d'une amitié fondamentale, cachée et très pudique. Ce sont deux enfants abîmés, victime de l'ijime, le harcèlement scolaire, qui se soutiennent et trouvent dans l'autre la force d'avancer. La différence et le handicap sont, dans leur collège, source d'isolement et de brimades continues. Se rencontrer a brisé leur solitude, mais a provoqué  toute une série d'interrogations sur leur place au sein du groupe ou de leur famille.

Le suicide n'est évoqué qu'une seule fois, et davantage comme un concept que comme un projet. "Disparaître, ne plus exister, en finir avec tout", pourquoi pas, néanmoins, ce serait accepter sa faiblesse et renoncer aux joies futures.
Mieko Kawakami s'attaque à un sujet d'actualité dont l'approche est tout à fait différente de celle de notre société occidentale. Les personnages principaux sont deux victimes qui ont énormément de recul par rapport à ce qu'ils subissent. La vengeance et la punition ne font pas partie de leurs réflexions. Ils cherchent simplement, ensemble, une porte de sortie pour évacuer leurs souffrances, et Heaven peut être la solution.

Jupe et pantalon, Julie Moulin

Alma Editeur, février 2016, 298 pages, 18 euros.

Souffrance


Quand la raison vacille, le corps flanche. L'un et l'autre sont étroitement liés. N'est-ce pas le cerveau qui dirige le corps ?
Cadre dynamique, mère, et compagne de Paul, A. a repris le chemin du travail après son congé maternité. Sauf qu'au bureau, tout est à refaire. Parce qu'elle est une femme, parce qu'elle est une mère, on lui fait bien sentir qu'elle n'est plus aussi disponible qu'avant, et donc peut-être moins performante. A force de vouloir prouver le contraire, A. sombre et Julie Moulin raconte cette chute en mettant en scène le corps de A.

"Le temps a passé. A. n'est pas devenue cette championne de triathlon que l'on aurait pu imaginer. Elle n'est qu'une femme pressée. Pressée d'accomplir toujours plus. Plus de quoi ? Je ne sais pas. Pas sûr que Camille le sache non plus".

Camille, le cerveau de A. ne va pas très bien. A force d'ordres contradictoires, de manque de sommeil et de contrariété, elle perd la boule. Les jambes, Mirabelle et Marguerite, qui portent A. depuis toujours, sentent bien qu'un drame se prépare. Elles s'inquiètent, tandis que Boris et Brice, les bras, s'agitent inutilement.
Trop de fatigue, d'angoisses professionnelles, et une mauvaise ambiance à la maison, ont eu raison de la santé de A. Elle vacille et s'effondre dans le hall de l'aéroport. Le corps a dit stop. Fin de la première partie. "Ça ressemble à un AVC - Arrêt de Vigilance de Camille".

Dans la seconde partie, A. est redevenue Agathe. Elle lâche pied ; elle décide d'écouter sa petite voix intérieure. Bref, il est temps d'être en accord avec soi-même et de mettre de l'ordre dans sa vie. Certes, elle a lutté pour se relever et prendre cet avion si important pour l'avenir de sa carrière, mais ses jambes ont refusé. Marguerite et Mirabelle ne la porteront plus tant qu'elle ne se sera pas reposée. Le corps a gagné, la jambe refuse de porter.
"Je me suis mise à hurler ; je hurle des choses enfouies qui viennent pêle-mêle. Mirabelle me somme de me calmer. Impossible. J'ai des choses à dire".

De la joyeuse cacophonie de départ inspirée par les membres d'Agathe qui parlent tous en même temps, le récit s'apaise au fur et à mesure de la prise de conscience de l'héroïne. Parce qu'elle a voulu tout gérer, et a cru pouvoir tout géré, Agathe s'est perdue. La mécanique se dérègle car l'esprit n'est plus aussi vif, aussi clair.
"Prisonnière de son corps, encore essoufflée d'avoir tenté de s'en échapper, Agathe halète. Ses narines frémissent, se gonflent et se vident ; l'air reste en suspens puis revient".
Pour s'en sortir, il va falloir qu'Agathe entreprenne "une observation minutieuse de son corps".


Jupe et pantalon se compose de deux parties très différentes. Alors que la première décrit avec humour le fonctionnement interne de notre personne en accordant la parole à chacun des membres, la seconde se dirige vers une focalisation externe. Agathe reprend le pouvoir peu à peu sur sa vie personnelle et professionnelle.
Corps et esprit ne font qu'un. C'est une cohésion parfaite, et cela depuis l'enfance, le tout raconté avec humour :
"Après trois ans d'existence, Camille réussit à donner une cohésion à l'Ensemble -A. et son corps. Chaque membre avait sa place. Aucune compétition acharnée, aucune animosité définitive ne les séparait. L'Ensemble formait un tout solidaire ; une émulation bénéfique le stimulait ; on pouvait enfin parler d'un esprit de corps".
Cependant, il ne faut pas oublier que ce roman pointe du doigt un problème sociétal majeur : les femmes, en entreprise, doivent toujours prouver leurs compétences contrairement aux hommes. Comme s'il fallait encore choisir entre être une mère et être un cadre dynamique. Comme quoi, les préjugés sur le sexe ont la vie dure :
" - Pourquoi nous enferme-t-on toujours dans des rôles ? demande soudain Agathe.
   - Nous sommes des femmes, ma chérie, les membres inférieurs du corps social.
   - Nous avons un vagin et des seins, mais il ne s'agit que de biologie.
   - Notre corps, dit Claire, fait partie de notre identité.
   - La représentation qu'on en fait nous aliène.
   - Tout de suite les grands mots !
   - Nous devrions nous réapproprier notre corps, déclare Agathe".

Billet d'humeur (17) Courir



J'ai longtemps dénigré la course à pied et aujourd'hui je ne sais plus pourquoi.

Un jour, la lecture ne m'a plus suffi. Elle apaisait mon esprit, mais pas mon corps. Mon horloge interne souffrait du manque soudain d'exercice. A ce moment là de ma vie, la course à pied s'est avéré la solution la plus pratique et la plus envisageable. Cela fait un an que ça dure, et je ne regrette rien.

Enfiler ses running, envisager le parcours, la distance, vous procurent déjà une sensation de bien être et d'évasion à portée de main. Vous savez que, pendant au moins une heure, vos soucis seront loin de vous. Quand je cours, je suis seule avec moi-même, et cela me fait un bien fou. Tout s'estompe, ne reste plus que le plaisir d'avancer à son rythme.

La course à pied est un sport à la mode. Le week end, nos villages sont envahis de coureurs aux couleurs bariolées ou fluorescentes qui se rassemblent parfois, le temps d'une course organisée. Mais cet engouement n'est-il pas symptomatique d'un mal être généralisé, d'un désir fou de s'évader, d'une volonté de tester ses propres limites ? Se mesurer aux autres est secondaire. Le Graal absolu est d'être capable de courir le marathon.

42,195 km, et cela depuis 490 avant JC, lors de la bataille de Marathon et l'exploit du messager Phidippides, qui courut d'une seule traite la distance entre le champ de bataille et Athènes pour annoncer la victoire aux Athéniens. La légende est tenace, l'exploit est beau, la volonté est de fer. De nos jours, terminer un marathon c'est devenir un finisher, et entrer dans le cercle restreint des marathoniens. C'est à la fois un exploit physique et psychologique.

La course à pied est aussi une drogue naturelle. Elle combat naturellement la dépression grâce à l'endorphine, une hormone naturelle sécrétée par le corps lors de l'effort endurant.

Courir me permet de faire le point, de relativiser. Je suis en réunion avec moi-même.


Alors, existe-t-il des points communs entre la littérature et la course à pied ? Bon nombre d'écrivains imaginent leurs chapitres à écrire pendant leurs séances d'entraînement. Si on n'écrit pas (ce qui est le cas de la majorité d'entre nous), on peut penser que les deux activités sont complémentaires. Le corps et l'esprit sont en équilibre parfait, prêts à affronter les soucis du quotidien.
Lire un roman de plus de cinq cents pages est un marathon de l'esprit. Lire certains écrivains réputés difficiles demandent autant d'efforts qu'une séance de course à pied.

"Une âme malsaine a besoin d'un corps en bonne santé", écrit Haruki Murakami, dans Autoportrait de l'auteur en coureur de fond (10/18), modifiant légèrement l'expression latine célèbre extraite de la dixième Satire de Juvénal, Mens sana in corpore sano (Un esprit sain dans un corps sain). Associer corps et esprit en leur apportant le bien être est fondamental, éloignant ainsi de fait le Burn outsyndrome étrange de l'épuisement professionnel. 
Tout cela c'est de la théorie, me direz-vous, de bien belles paroles, de bonnes idées qu'il n'est pas toujours facile d'appliquer.


On ne vous demande pas de courir un marathon pour vous sentir bien, comme on vous ne vous demande pas de lire Proust pour être un lecteur. Il faut simplement choisir la distance et le rythme qui vous conviennent le mieux. J'associe souvent les Droits du lecteur de Daniel Pennac aux principes fondamentaux de la course à pied. L'obligation est avant tout un terme à bannir.





Voilà ce que ça donne :

  1. Le droit de ne pas courir
  2. Le droit de sauter des étapes
  3. Le droit de ne pas terminer une séance 
  4. Le droit de recommencer le même parcours que la dernière fois
  5. Le droit de faire des mini-courses, du 10 km, du trail, du semi, ou du marathon
  6. Le droit de se comparer à Bernard Faure (Champion de France de Marathon 1982, avec un record personnel à 2h12min et 53s)
  7. Le droit de courir sur tapis de course, route, sentier, forêt, montagne ...
  8. Le droit d'essayer d'améliorer son allure
  9. Le droit de courir en écoutant de la musique
  10. Le droit de ne pas parler de course à pied

Les parallèles entre les deux activités sont nombreux et méritent réflexion.

La littérature et la course à pied soignent les blessures de l'âme.

Alors, lisez, courez, vivez !


RUE DES ALBUMS (117) Les Monstres de la nuit, Magdalena et Christine Davenier

Ed. Père Castor / Flammarion Jeunesse, avril 2016, 32 pages quadri, 13.50 euros.


Petit Louis, dont le costume ressemble à s'y méprendre à celui de Max et les Maximonstres (sauf peut-être les oreilles un peu plus longues), ne trouve pas le sommeil, malgré l'histoire du soir, la veilleuse, le doudou, et le verre d'eau.
"Maintenant Petit Louis a les yeux grands ouverts, il regarde la nuit".
 L'enfant ne semble pas avoir peur du noir, c'est pourquoi, lorsque l'ogre toutes dents dehors, puis la sorcière et enfin le troll et le loup surgissent pour l'effrayer, ils sont pris au dépourvu : un enfant qui clame haut et fort "même pas peur !" ce n'est pas normal ! Pourtant, ils sont effrayants à souhait ! Que vont-ils devenir s'ils ne servent plus à  rien ?
"Pensez à notre réputation : si on apprend qu'on ne fait plus peur, on est fichus, il n'y aura plus d'histoires sur nous" , annonce le loup, dépité, à ses acolytes.

Du coup, Petit Louis accepte de faire semblant d'avoir peur. Mais est-ce bien suffisant pour trouver le sommeil ?

Les Monstres de la nuit est clairement un hommage à l'album Max et les Maximonstres que ce soit dans l'esprit narratif que dans les illustrations. Par un procédé de répétition (les monstres se montrent chacun leur tour), le jeune lecteur peut deviner à chaque fois la réaction de l'enfant et anticiper ainsi la suite des événements. Cet ordonnancement régulier rassure les plus jeunes, et maintient le suspens du dénouement par un judicieux procédé de mise en attente, qui ajoute de l'originalité à l'ensemble.

On lit et relit cet album avec plaisir dans lequel les monstres ne sont pas aussi méchants que l'on croit.

A partir de 4 ans.

Vous pouvez lire aussi avec Petit Louis :















Comment Baptiste est mort, Alain Blottière

Ed. Gallimard, collection La Blanche, avril 2016, 208 pages, 18.50 euros.

Liens invisibles



Dans le désert, un groupe de djihadistes enlève un couple et leurs trois garçons dont Baptiste, quatorze ans, et les emmène à un campement retiré de tout :
"C'était un paysage d'avant les hommes, ou de longtemps après. Une terre sans les hommes, et même sans les animaux, libre d'elle-même, seulement soumise à ses propres lois".

Ce pourrait être un roman qui raconte heure par heure le calvaire d'une famille réduite à la soumission et au non-sens. Mais dès le début, le lecteur sait que Baptiste a été libéré. L'adolescent parle peu, et lorsque, pendant le débriefing, l'agent de renseignement l'appelle par son prénom, il le refuse et dit maintenant s'appeler Yumaï, son "nom de guerrier" donné par ses geôliers. Yumaï peut se souvenir, Baptiste a oublié.


"- J'aimerais que tu me racontes un peu.
 - Raconter
Il y a des choses que je peux raconter
Mais il y a aussi des trous
Je ne me souviens pas de tout".

La mémoire sélectionne, les souvenirs reviennent par fragments douloureux. L'auteur privilégie le discours direct ; un huis clos s'installe entre l'agent et Baptiste-Yumaï. Il faut prendre le temps de se connaître, accepter les silences, les ellipses, les non-dits, les phrases énigmatiques pour comprendre ce qui s'est passé là-bas, dans le désert. A la question de possibles retrouvailles, puisque Yumaï ne se sent plus chez lui en France, il répond :
"Ils ont quitté Baptiste, ils retrouveraient Yumaï
- Eux non plus ne seraient plus les mêmes
Rien ne peut revenir comme avant".

L'indicible se profile peu à peu, pudiquement, lorsque Baptiste parle de son petit frère Louis. A quoi cela sert-il de mettre des mots sur les événements puisque "vous ne me croirez jamais", ou "vous ne pouvez pas imaginer". De toute façon, Baptiste est mort au pied des hautes montagnes ocres, "il ne reviendra pas". Ne reste plus que Yumaï dont le corps est en France mais l'esprit ailleurs. Libérer n'est qu'un verbe, un mot de plus, fait pour rassurer.
" Ils ne m'ont pas libéré
  ils m'ont enchaîné par quelque chose d'invisible
  je suis encore avec eux".
Alain Blottière privilégie le passage à la ligne plutôt que le point, comme si les paroles de Baptiste attendaient une suite sans fin. Le procédé de mise en attente est efficace, on est suspendu aux lèvres de l'adolescent même si s'installe dans le même temps une atmosphère lourde de sens.

Dans Comment Baptiste est mort, il y a de la violence, du silence, des prières, mais aussi de la camaraderie et la sensation de devenir un être "étant". Le lecteur chemine avec Baptiste dans les méandres de sa mémoire, et le tient par la main lorsqu'il entreprend de raconter ce qu'il a vécu, mettant enfin des mots sur l'indicible.
 

REGARDS CROISES (22) Personne ne disparaît, Catherine Lacey

Ed. Actes Sud, février 2016, traduit de l'anglais (USA) par Myriam Anderson, 288 pages, 22 euros.
(Titre original : Out of the Blue )

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 



Elyria (Elly) a tout largué : un mari, un appartement cossu, une situation professionnelle confortable, bref une vie rythmée par la routine et l'assurance du lendemain, pour l'aventure et la vie au jour le jour. Et pour être sûre de renouer avec sa vie, elle s'en va aux antipodes de New-York, sur une île, la Nouvelle-Zélande. Là, elle a peut-être un point de chute, se souvenant d'une vague invitation d'un écrivain rencontré à un cocktail, c'est tout.

"J'aimerais quand même bien, certains matins, être le truc qui s'enfuit au loin au lieu d'être cousue à l'intérieur de moi pour toujours".

Elly fuit ses pensées envahissantes, son yack comme elle aime l'appeler pudiquement. Trop d'événements, de douleurs, de stress ont envahi son esprit. Elle veut "rebooter" son existence, passer à autre chose. Certes, elle ne veut pas oublier son passé, mais elle veut en faire une simple composante de sa vie d'avant. Quand elle pense à son époux, il n'est que Mari. Seule sa sœur brillante et défunte, Ruby, se fait toujours appeler par son prénom.

En Nouvelle-Zélande, elle voyage en auto-stop. Pourtant, chaque automobiliste lui rappelle que c'est dangereux, mais peu importe. Chaque rencontre lui permet d'avancer. Bizarrement, Elyria n'est pas une solitaire, elle aime rencontrer des gens, échanger. Elle ressent la nécessité de vivre dans une petite fiction pour se sentir vivante et non être engloutie par sa vie. Elle a en elle cette certitude que ce sont les personnes qui nous font sentir plus humains.
Au fil des pages, elle est de plus en plus dans le dénuement. Mari, lui a bloqué sa carte de crédit. Tant pis, elle ne renonce pas, se raccrochant au fait que son départ était inéluctable :
"Il fallait que je parte, alors je suis partie. C'est tout".

Par un intelligent jeu de flash-back, le lecteur en apprend davantage sur la vie de l'héroïne, son mariage, ses relations avec sa sœur adoptive adorée et choyée qui s'est suicidé. Mari était le prof de Ruby, elle l'a rencontré le soir du drame. A-t-il été un palliatif à la douleur ?
" Je me suis demandé si nous étions qui nous pensions être, si nous étions mariés ou seulement dans une sorte de situation persistante l'une avec l'autre, et je me suis demandé si mon désir de me lever et de le quitter était un désir autochtone, quelque chose à quoi j'avais donné naissance, ou si ce désir était étranger, une dissidence, une manière d'extraction".

Elyria est une promesse d'inconnue. D'ailleurs, elle doit son prénom à une ville de l'Ohio où sa mère n'est jamais allée. Néanmoins, plus elle s'enfonce dans les paysages sauvages néo-zélandais, plus il semble qu'elle perd la raison. Les mêmes pensées reviennent, se mélangent aux souvenirs. Rien n'est plus clair. Elly se sent "un être étant, une personne qui est simplement au lieu d'une personne qui est presque". Au moins ce voyage est la promesse tenue d'une rencontre avec elle-même.

En lisant Personne ne disparaît, on est impressionné par la maîtrise narrative de l'auteur pour un premier roman. La traduction de Myriam Anderson est parfaite tant elle fait corps avec la longueur des phrases et l'état d'esprit de la narratrice. On se laisse emporté par les méandres de la pensée d'Ellyria, de sa difficulté à affronter son quotidien, de son désir de vivre autre chose et de se débarrasser de son yack.
Ce roman est l'incarnation parfaite du Out of the blue, expression imagée pour décrire l'instant clé qui vous pousse à fuir, ce trop plein de tout qui soit vous fait sombrer dans la dépression, soit vous pousse à changer radicalement de vie.

Lire l’article de Christine Bini

A part ça (11) Les 68 premières fois



Parce qu'il faut bien commencer un jour à publier un premier roman.
Parce que parfois, les médias "oublient" de pointer du doigt des romans de qualité.
Parce que la pression médiatique a ses limites.
Parce que plus on est de fous, mieux on lit.
Parce que je suis impressionnée par l'idée noble et un peu folle de Charlotte, insatiable lectrice, initiatrice du projet.

Alors, je me suis engagée à lire et chroniquer le(s) roman(s) que je recevrai, dont la particularité est d'être un premier roman français. 68 sont en lice...
Et voici celui qui est venu frapper à ma porte ce matin:



C'est parti !

Daddy Love, Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey, avril 2016, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban, 270 pages, 18 euros.

Au delà de 


C'est devenu une obsession pour Dinah : comment a-t-elle pu lâcher la main de son fils Robbie, ce soir-là, sur le parking du centre commercial ? Il a suffi d'une fraction de secondes et d'un stupide jeu où elle mettait le raisonnement logique de son fils à rude épreuve, pour que son petit lui soit arraché.
" C'était la défaite de sa vie de mère. La défaite de sa vie d'être humain. Même si - naturellement - on lui disait qu'elle n'avait rien à se reprocher.
Son fils a été enlevé. Le fils de Whit".

Selon Dinah, l'amour pour un enfant est un amour désespéré. La naissance de Robbie lui a permis de devenir un être complet, elle qui avait souffert de ne pas avoir été désirée par sa propre mère. Avant lui, elle jugeait sa vie insignifiante, alors depuis sa disparition, comment survivre à ça ? Ne pas savoir est pire que tout. Elle n'a même pas une dépouille sur laquelle pleurer. Grièvement blessée lors de l'enlèvement, son corps est désormais "une étoile de mer fracassée". Son mari, Whit, un animateur de radio, s'absente de plus en plus, incapable de se retrouver trop longtemps seul avec sa femme.
"Son être sexuel, l'essence même de son âme avaient été anéantis au moment de l'enlèvement de son fils. Sa perception de lui-même comme un homme ayant une certaine maîtrise sur sa vie avait volé en éclats. Sa paternité, sa virilité, sa dignité. Un autre homme, un prédateur, lui avait pris son fils.
C'était peut-être la plus ancienne et la plus primitive des insultes, se disait Whit. Plus encore que l'enlèvement d'un fils".

Cette insulte, ils la doivent à Chester Cash, alias Daddy Love pour les enfants qu'il enlève, dresse et modèle à sa façon. Aux yeux des gens, il est un homme bien, à l'écoute des pauvres pêcheurs qui cherchent l'absolution de Dieu. Car Cash est un prédicateur itinérant qui n'hésite pas à se montrer un père aimant en public. Mais, ce que personne ne sait, c'est qu' avant Robbie, rebaptisé Gideon, il y en a eu d'autres : Nostradamus, Deutéronome qui, à l'âge de la puberté, n'ont plus rempli les critères de Daddy Love.
Gideon, enlevé à 5 ans, appelle son bourreau papa. Ce dernier a  fait de cette naïve créature un être obéissant, qui supporte l'enfermement dans un cercueil aménagé, les colères, les viols, et les brusques accès de douceur. Mais jusqu'à quand ? Car Gidéon redevient Robbie, l'enfant précoce, lorsqu'il comprend que son papa, en quête d'une nouvelle proie, l'habitue à rester seul, ne s'occupe plus de lui comme avant :
"Je ne suis plus aussi spécial maintenant. Aucun inconnu ne s'intéresse à moi".

On est au-delà de l'horreur car Joyce Carol Oates suggère et emploie tous les ressorts narratifs pour que ce soit le lecteur qui s'imagine les tortures faites à l'enfant. Le corps trinque mais l'esprit aussi. La violence psychologique est impressionnante de savoir-faire. Au fil des pages, le malaise s'installe durablement. L'auteur ne nous dévoile rien et tout à la fois, mais le thème essentiel de ce roman reste le traumatisme. De la maman, Dinah, qui tente de surmonter l'absence, année après année,  par une  joie de vivre de façade, au père, Whit, qui refuse de refonder une famille et se perd dans l'adultère, ce sont deux êtres détruits qui récupèrent un jour non plus leur enfant, mais leur petit garçon.
Gideon est redevenu Robbie, mais garde inscrit en lui son éducation. Et là, le lecteur se demande comment ce garçon va pouvoir grandir correctement malgré la psychothérapie. Et bêtement, une citation de Lavoisier, chimiste du XVIIIème, siècle me revient : "Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme", qui illustre à mon sens la fin édifiante de Daddy Love : un nouveau monstre est-il en marche ?

Saturne dévorant un de ses fils, Francisco de Goya


A part ça (10) Vive le roman graphique !

 Ed. Gallimard, septembre 2015, collection Hors Série BD, 276 pages, 24 euros.

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


Des illustrations vives, un humour décapant, un thème qui attire l'attention, et on obtient une BD, euh pardon, un roman graphique de grande qualité.
Le concept se développe, il a fait sa place dans le milieu littéraire mais, à mon goût, on n'en parle pas assez. Pourtant, il est un excellent tremplin vers la littérature pour les plus réfractaires à la lecture.

California Dreamin' raconte l'histoire d'Ellen Cohen alias Cass Elliot, membre charismatique du groupe The Mamas & the Papas, personnage haut en couleur, fort en gueule, et d'un optimisme à toute épreuve. 

Pénélope Bagieu s'est approprié le sujet intelligemment  par le prisme de l' ironie et de l'humour. On rit beaucoup, on se cultive aussi, bref on passe un super bon moment ! 

Billet d'humeur (16) Suite et fin



Suite à mon précédent billet d'humeur daté du 9 avril dernier dans lequel je relayais la création du blog La Ficelle et la nouvelle ligne éditoriale de la maison d'édition jeunesse l'Ecole des Loisirs, j'ai reçu un communiqué "rassurant" de la part des deux directeurs ; le voici :






La Carrière du Mal, Robert Galbraight

Ed. Grasset, avril 2016, traduit de l'anglais (GB) par Florianne Vidal, 608 pages, 21.50 euros.
( Titre original : Career of Evil )*

Et plus si affinités


Cormoran Strike et sa secrétaire Robin Ellacott n'ont pas à se plaindre : après avoir résolu deux enquêtes particulièrement pénibles (Lire L'Appel du coucou et  Le Ver à soie ) leur agence de détective a acquis une réputation sérieuse. Cependant, il suffit d'un faux pas ou d'une rumeur pour que tout s'écroule...
Un matin, au bureau, Robin ouvre un colis qui lui est destiné. Il n'y a pas de stress particulier de sa part puisqu'elle est dans les préparatifs de son mariage avec Matthew et attend des commandes. Sauf que le contenu est loin d'être agréable : il s'agit d'une jambe tranchée.

C'est le début d'une enquête dans le monde mal connu des acrotomophiles (sexuellement attirés par les parties amputées) et les apotemnophiles (trouble neurologique; la personne qui en souffre rêve d'être amputée), mais surtout le prétexte pour une plongée dans les passé douloureux de Robin et Cormoran. Ce sont deux êtres abîmés par la vie qui se cachent sous une carapace, mais les événements raniment les souvenirs :
"C'était comme si sa faculté d'aimer s'était émoussée, comme si on l'avait privé d'une partie de sa sensibilité (...). Et pourtant, il ne ressentait plus vraiment la douleur d'autrui".
Pour couronner le tout, Strike est unijambiste et son handicap lui vaut parfois de bien étranges courriers. Et si le colis avait un lien avec son passé ?

Non seulement Strike doit jouer avec les humeurs de la police chargée de l'enquête, mais il doit aussi "gérer" les prises de risque de Robin. Assistante ? Secrétaire ? Amitié et plus si affinités ? Il voit d'un mauvais œil le futur mariage ; il ne porte pas Matthew dans son cœur et ce dernier prend, semble-t-il, un malin plaisir à rabaisser sa fiancée. Mais à y regarder de plus près, il n'est pas  un modèle de stabilité affective : une relation amoureuse houleuse avec Charlotte, puis une histoire, ou plutôt une suite de rendez-vous avec la très riche Elin. Et même s'il s'ennuie, et même si Elin ne lui manque pas, il ne rompt pas.

La Carrière du Mal reste un polar de bonne facture, et pour ce troisième tome, Robert Galbraith (J.K. Rowling) s'offre même le plaisir de plonger dans les pensées de son assassin. N'empêche, on a l'impression constante que l'essentiel n'est pas là. L'enquête est un prétexte. Strike et Robin sont "à la croisée des chemins". L'heure de faire des choix (et les bons) a sonné. L'auteur  fissure les armures de ses personnages et raconte leur passé, tout en ne mettant jamais de côté les priorités de l'enquête, car il met en perspective leurs comportements, leurs doutes, leurs fuites. Ces deux-là ne peuvent pas faire l'un sans l'autre mais restent flous quant à leurs véritables intentions.
En tout cas, ce dernier roman confirme les talents de l'écrivain : le suspens est au rendez-vous, les héros sont tourmentés et l'intrigue captivante.

* Career of Evil est une chanson du groupe Blue Oyster Cult, dont les titres des chansons ou paroles sont en épigraphe de chaque chapitre. Patti Smith a écrit quelques chansons pour ce groupe.

Jardin de printemps, Tomoka Shibasaki

Ed. Philippe Picquier, avril 2016, traduit du japonais par Patrick Honnoré, 144 pages, 21 euros.

Paradis perdu


Au cœur de Tokyo, une maison bleue avec un jardin qui attire l’œil puisqu'elle a un style occidental. Tarô la voit tous les jours, car elle se situe en face de l'immeuble où il réside, prochainement voué à la démolition.
Un jour, il apprend par sa voisine Nishi qu'un livre de photographies, appelé Jardin de printemps, a mis cette maison à l'honneur. C'était il y a une vingtaine d'années, et les locataires de l'époque s'étaient mis en scène dans les diverses pièces. Page après page, défilent les caractéristiques architecturales et insolites de la demeure. Nishi est sous le charme, c'est même devenue une obsession : il faut qu'elle entre pour pouvoir découvrir les secrets de la maison bleue. Tarô veut bien l'aider, même s'il juge son idée un peu saugrenue.
Seulement, entre temps, la maison inoccupée jusque là, s'est réveillée, et la famille Morio s'est installée :
"Le temps qui s'était arrêté tant que la maison était restée à louer, repartait. Si la construction était rigoureusement la même qu'une semaine plus tôt, la présence et la couleur du lieu avaient complètement changé. Non seulement des gens vivaient à l'intérieur, mais soudain, la maison elle-même semblait revivre".
Les Morio ignorent tout du passé de leur habitation, et ne voit qu'en elle une demeure spacieuse, pratique et ben située. Nishi fait en sorte de rencontrer la famille et de se lier d'amitié avec elle afin de pouvoir entrer et comparer pièce par pièce avec les photographies de l'album. Parfois, il faut faire preuve d'imagination et d'espièglerie pour arriver à ses fins, et Tarô n'hésite pas à la seconder, oubliant ainsi ses soucis quotidiens.

Les lieux sont immuables, malgré le temps qui passe et les différents occupants. Par ce roman frais et léger, Tomoka Shibasaki fait d'une demeure insolite un paradis perdu chargé d'émotions et de mystères. Elle agit comme un aimant sur les voisins d'un immeuble "en bout de vie" qui doivent bientôt déménager. L'histoire de Jardin de Printemps file la métaphore ; elle est un récit imagé de la vie de Tarô : un mariage, un divorce, une reconstruction, une nouvelle vie ...
Percer le secret de la demeure, c'est aussi comprendre pourquoi ce bijou au cœur de Tokyo a envoûté ses anciens locataires au point d'y consacrer un album de photographies. Une fois à l'intérieur de ses murs, on s'y sent bien, on ne veut pas quitter les lieux.

Jardin de Printemps est un roman très agréable, au sujet insolite, envoûtant, la parfaite illustration d'une réflexion de son auteur : "La fiction a la capacité d'ouvrir un chemin vers un autre monde et entre des personnes différentes".

Dans la jungle, Agnès Vannouvong

Ed. Mercure de France, avril 2016, 120 pages, 14 euros.

En quête de soi


"Elle s'était habituée à cette solitude intérieure, tenable et intolérable sans parvenir à mettre des mots, jamais, sur ce qu'elle ressentait, une terre vide, une absence à soi et au monde que rien, ni son mariage ni la naissance de ses enfants, ne pouvait combler".
May a enfin fui cette vie qui lui pesait, faite de routine, sans passion et terne. Elle a divorcé après le départ de ses enfants, et a décidé de se rendre dans son pays natal, la Thaïlande. Ce choix s'est imposé à elle, même s'il couvait depuis longtemps, après la mort là-bas de son collègue et meilleur ami Stéphane. Les circonstances de son décès sont restées mystérieuses. Il était la bouffée d'oxygène quotidienne que May n'avait plus chez elle. Elle enviait sa liberté et sa façon de voir la vie, lui qui avait perdu très tôt ses parents et sa soeur dans un accident de voiture. A sa mort, Stéphane légua une coquette somme à May, possibilité inédite de concrétiser son projet de voyage.
"Elle partait. Elle était".

D'abord, pour elle, la Thaïlande c'est la jungle, suivre son guide Say,  contempler les paysages verdoyants, et se baigner dans le Mékong. C'est le moment aussi de faire un bilan de sa vie. A cinquante-trois ans, elle s'octroie un nouveau départ :
"Comment avait-elle pu s'oublier autant ? Enfin, elle allait vivre".
May n'a pas été adoptée. C'est sa mère qui a fui le pays avec elle pour la France. Elle s'est installée à Saorge, et s'y est parfaitement intégrée. La petite n'avait gardé de sa terre natale que les souvenirs que lui transmettait la maman avant de dormir.
"Le choc de l'exil, c'est ce sentiment qui ne vous quitte jamais, c'est la puissance de la mémoire, un non lieu étranger sur une carte, l'éloignement subi d'une terre, d'une langue, d'une communauté, la confrontation de deux mondes, celui d'où l'on vient, celui où l'on vit, l'ici et le présent, le passé et l'ailleurs, le croisement de l'Orient et de l'Occident".

Elle marche sur les traces de son histoires personnelle, mais aussi sur celle de Stéphane. Le voyage initiatique est aussi un pèlerinage : "il est mort ici et moi je suis née au paradis" glisse-t-elle à  Say. Stéphane adorait cet endroit, même s'il sentait qu'il serait toujours le "farang" (l'étranger) aux yeux des autochtones.
"May déplie une carte, trace un chemin formant un triangle aux confins de Birmanie, du Laos et de la Thaïlande. C'était la route de l'opium. C'était aussi le trajet de vacances de Stéphane, l'itinéraire de sa mort".

De la jungle à l'île de Koh Sanet, en passant par Bangkok, le lecteur assiste à la renaissance d'une femme qui ose enfin vivre. La beauté du fleuve Mékong, les paysages luxuriants à perte de vue, la simplicité des villageois, la ramènent à l'essentiel et lui permettent de mieux cerner son histoire personnelle. Au fil du récit, c'est aussi un autre Stéphane qu'elle découvre, loin de celui qu'elle côtoyait en France. Lui aussi est allé à la rencontre de son véritable moi...

Agnès Vannouvong nous offre un roman court mais intense dans lequel la contemplation de la nature et la découverte d'une société inconnue comblent le vide existentiel. Elle dresse le portrait d'une femme libre, indépendante, qui s'accepte enfin.

Billet d'humeur (16) Avant, il y avait Geneviève Brisac, mais ça c'était avant !



Par ce billet d'humeur, je témoigne mon soutien aux auteurs et aux salariés de cette maison d'édition qui souffrent de la mise à l'écart de Geneviève Brisac.

Il y a quelques temps, l'éditrice historique de l'Ecole des Loisirs, Geneviève Brisac a été remerciée. A sa place, un certain Arthur Hubschmid est venu la remplacer. De lui, on ne sait rien, ou très peu. Lorsque Claire Castillon s'est retrouvée dans son bureau, elle lui a même demandé "Mais vous êtes qui ?", alors qu'il critiquait le travail fait avant lui.

Cette anecdote, je ne l'ai pas inventée, je l'ai lu sur un blog qui a été créé il y a peu,  La Ficelle, qui collecte les témoignages d'auteurs de l'Ecole des Loisirs. Tous sont unanimes quant à la gentillesse, le professionnalisme et l'exemplarité de Geneviève Brisac. Tous ont bien compris que sa mise à l'écart est due davantage à un choix comptable qu'à un choix éditorial. Pourquoi ? Parce qu'il faut vendre, et beaucoup c'est encore mieux, et tant pis si la qualité est mise de côté. Si le manuscrit est jugé trop... ou pas assez... par Mr Hubschmid, il est jeté aux orties, sans d'ailleurs prendre la peine de prévenir l'auteur (c'est arrivé à Fanny Chiarello).
Et le savoir vivre dans tout ça ? Quand un éditeur demande à un des ses auteurs phares " Vous avez déjà publié ici avant ?" (Claire Castillon), il est légitime de se demander quels ont été les critères de recrutement de ce monsieur. Je crains de comprendre qu' être un lecteur de littérature jeunesse ou un amoureux des livres n'en fait pas partie...

"Travailler avec l'auteur, pas contre lui", demande Coline Pierré qui raconte simplement ce que Geneviève Brisac lui a apporté, et qui s'inquiète de la confiance brisée entre l'Ecole des loisirs et ses auteurs. Un échange de 11 minutes a mis un terme à une relation vieille de 15 ans entre Alice de Poncheville et la maison d'édition ; extrait :
"Les auteurs ont eu connaissance de ce bouleversement au coup par coup, individuellement. Livres déprogrammés, refus brutaux de manuscrits, manque de dialogue avec la direction éditoriale représentée par M. Hubschmid. Nous n’avions plus accès à notre éditrice historique, Geneviève Brisac. Alors, ce fut la navigation à vue. Égratignures, incompréhension, brutalité, déception, chagrin… C’était inévitable dans le silence."

Incompréhension et effarement sont les seuls mots qui nous viennent lorsqu'on lit les billets du blog. On pourrait ajouter aussi dignité.
Pour conclure, un extrait de la lettre ouverte d'Isabelle Rossignol qui met en lumière la nouvelle politique éditoriale de L'Ecole des Loisirs (au secours !)
Aux auteurs concernés, j’ai donc décidé de m’unir pour dénoncer ces pratiques, que j’estime pour le moins abusives. Ou faudrait-il dire « modernes » ? Tant il est vrai que l’École des loisirs, avec ce virage, semble être entrée dans l’ère de l’économie de marché, cherchant des textes vendeurs et estimant visiblement qu’Arthur Hubschmid est le seul à détenir la clé de ce qui se vend. Et quelle clé lorsqu’on sait que cet homme ne lit pas de romans ! « Je crois, déclare-t-il sans scrupule, que la littérature est arrivée à la fin d’un cycle. C’est devenu répétitif. Parce que la condition humaine, la vie des uns avec les autres était un sujet énorme au XIXe siècle, que des auteurs comme Stendhal, Flaubert, Balzac ont très bien traité. Mais aujourd’hui c’est devenu indigeste. L’intérêt des auteurs de ce que les anglo-saxons appellent la « non-fiction » c’est qu’ils ne parlent pas d’eux-mêmes, pas directement en tout cas. »



N.B : toutes les citations sont extraites des textes publiés sur le blog La Ficelle.

Le Monde extérieur, Jorge Franco

Ed. Métailié, Collection bibliothèque hispanique, traduit de l'espagnol (Colombie) par René Solis, mars 2016, 270 pages, 20 euros.

Pour la petite Isolda, le monde extérieur c'est celui qui se trouve au delà du parc du château de ses parents, construit dans la ville de Medellin. Elle prend plaisir à fuir sa maîtresse particulière pour rejoindre les amirages, ces petites créatures des bois qui lui permettent de découvrir un autre monde :
"Elle traverse la forêt comme un astronaute, lâchée dans l'espace, émerveillée par le scintillement des lucioles et escortée par cinq amirages qui fouillent dans les arbustes avec leurs cornes pour éloigner les petites bêtes qui pourraient l'effrayer".
L'imagination d'Isolda n'a pas de limites. Fillette hyper protégée par ses parents Dita et don Diego, elle ne connaît rien du monde extérieur. Elle n'a pas deviné qu'un gamin des rues, Mono, l'observe des heures entières, perché en haut d'un arbre. A force  de la regarder, il en est tombé amoureux. Elle représente pour lui la compagne idéale. Depuis, il a développé l'obsession de l'approcher enfin et de lui parler, sauf qu'avec le  temps, don Diego a pris la décision d'envoyer sa fille étudier loin du château afin de la protéger de ce genre de rencontres.
Adulte, Mono n'a jamais oublié Isolda et voue une rancune tenace à son père. A cause de lui, il n'a pu s'élever, changer de vie, persuadé qu'Isolda l'aurait aimé :
"Tout ce que j'ai fait a dépendu de moi, c'est moi qui avait décidé de l'aimer. Vous savez bien don Diego, que l'amour est une obsession, ce monstre indomptable qui a le souffle des tempêtes, qui monte, descend et croît, comme disait le grand Florez".

Maintenant, c'est au tour de don Diego de connaître l'enfermement. Mono et ses complices l'ont enlevé et le séquestre en attendant une hypothétique rançon. Chaque soir, le jeune homme entre dans la cellule de celui qui, dans son imagination, aurait pu être son beau père. Il lui parle d'Isolda, de sa beauté, de son monde extérieur, de son amour pour elle, mais Diego, impassible, se moque de cet homme.
"Moi, elle ne me plaît pas tant parce qu'elle est une princesse que parce qu'elle est spéciale. Elle chante à voix haute dans la maison de poupées, elle danse toute seule dans le jardin enveloppée dans un voile et elle passe des heures dans la forêt. Les gens disent qu'elle est bizarre parce qu'elle est seule".
Le face à face, au fil du temps, prend une tournure inquiétante, car le vieil homme est têtu et ne veut pas partager avec son ravisseur le souvenir de sa fille.
De son côté, Dita fait venir de Belgique un certain Marcel, détective privé et médium, qui pourra peut-être retrouver Diego et enfin résoudre le mystère du parc :
"Il y a des bruits étranges dans le jardin, des voix dont on ne sait pas d'où elles viennent, des pas rapides, et un sifflement dont on ne connaît pas l'auteur".

Le Monde extérieur
est l'histoire d'une obsession amoureuse d'un gamin des rues pour une fille dont la famille incarne la richesse et la réussite. Mono est le jeune homme qui veut sortir de sa condition quitte à employer une manière forte et illégale. En lui résistant, don Diego le remet à sa place, l'empêche de rêver d'Isolda et de se l'approprier, car tous les deux sont dépendants de sa mémoire. Le temps ne résout rien ; il polit la douleur mais ne l'absorbe pas. Seuls les souvenirs donnent encore l'impression d'être vivant. Ne pas oublier Isolda, c'est donner foi à ce qu'on a toujours cru.
Jorge Franco offre un roman passionnant, sociétal, basé sur une histoire vraie, qui pointe déjà du doigt les dysfonctionnements de la Colombie pendant les années 70, et qui deviendront par la suite les bases d' un système ingérable et dangereux.

Disent-ils, Rachel Cusk

Ed. de L'Olivier, mars 2016, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 203 pages, 21 euros.
Titre originale "Outline"

Qui suis-je ?


"Comment écrire" est l'atelier d'écriture que doit mener le personnage principal, à Athènes, pendant deux jours. De ce personnage, on ne sait rien, ou presque : c'est une femme, écrivain, la cinquantaine, divorcée avec deux enfants maintenant adultes. Ce court séjour dans la chaleur suffocante de la capitale grecque lui permet de faire le point sur sa vie. Elle a cette faculté d'attirer les confidences des inconnus qui la rencontrent.
"Les êtres humains ont une capacité d'égarement apparemment infinie" et se confient facilement si la situation et le contexte le permettent. Ainsi, à travers les témoignages qu'elle recueille, notre héroïne (mais peut-on la qualifier ainsi ?) prend de l'épaisseur. Car, à travers les récits de vie des autres, ce sont des fragments de sa propre existence qui sont dévoilés. Pour elle, les souvenirs familiaux ont toujours été "des objets qui glissent des mains", c'est pourquoi il est difficile pour elle de se positionner, prendre du recul, analyser ce qu'elle a vécu, puis décider de ce qu'elle veut être désormais. Dès lors, elle emploie fréquemment des expressions tels "j'imagine, j'ignore, je cherche, me figurai-je, j'observais", dévoilant son éternelle hésitation quant à la fixité des événements.
Les récits de son voisin d'avion, de son ami Paniotis éditeur indépendant et de la très féministe Angeliki lui permettent de ne plus confondre l'être et le paraître. Comme l'exprime Paniotis :
"Les gens intéressants sont comme des îles, dit-il : on ne tombe pas sur eux par hasard dans la rue ou à une fête, il faut savoir où ils se trouvent et s'arranger pour les rencontrer".

Faye (c'est son prénom qu'on apprend lors d'une discussion au téléphone dans le dernier quart du roman) veut échapper à l'illusoire qui a peuplé sa vie. Lors d'une excursion en mer sur le bateau de son voisin d'avion, elle se met à nager loin et longtemps afin d'éprouver cette sensation de liberté qui lui a tant manqué par le passé :
"Un désir de liberté, une envie soudaine de mouvement qui me tiraillait comme si j'avais un fil attaché à la poitrine".
Échapper à ce qu'elle a pour prendre connaissance de ce qu'elle peut découvrir. Peu à peu, les contours de Faye sont moins flous. A force d'écouter les autres, l'impression de miroir qu'elle renvoie permet au lecteur de se faire une idée du personnage. Son image s'échappe de moins en moins ; elle se pose et se définit. Même avec les étudiants de l'atelier d'écriture, l'image qu'elle renvoie ne laisse pas indifférent...

L'action se situe dans la Grèce actuelle, celle qui se meurt à petit feu, victime de la folie capitaliste des hommes. Le récit se déroule dans le Athènes si bien décrit par Christos Chryssopoulos, reflet intime de l'échec vécu par tant de personnes :
"Du reste, partout dans Athènes il voyait les signes de ses échecs ou du moins des choses qui avaient pris fin et qui ne lui apportaient aucune possibilité de renouveau".

Dans Disent-ils, Rachel Cusk ne laisse rien au hasard, que ce soit le lieu de l'action et l'atmosphère qui donnent sans cesse l'impression au lecteur que des données lui échappent. Ce sont les confidences des différents personnages qui donnent de l'épaisseur au contenu, et par un intelligent jeu de prismes, permettent d'établir le portrait de Faye. Dans sa traduction, Céline Leroy a saisi toute l'importance du vocabulaire et du champ lexical utilisés par l'auteur : rien ne se pose, on est dans l'instant, le reste semble flou, imprécis ; des détails manquent ou le passé se recompose au gré de celui qui le raconte. Seule Rachel reste l'élément vraiment tangible de cette aventure finalement solitaire et fragmentée.

Ils vécurent heureux, eurent beaucoup d'enfants et puis ... , Michael Cunningham

Ed. Belfond, traduit de l'anglais par Anne Damour, 208 pages, 19.50 euros.
Titre original "A wild swan and other tales".

Et après ?


 La Belle et la Bête, Jack et le haricot magique, Raiponce, Blanche Neige et les sept nains, Hansel et Gretel, le petit soldat de plomb, pour ne citer qu'eux, sont des contes qu'ont nous a lus dans notre jeunesse et qu'à notre tour, nous avons lu (ou lisons) à nos enfants. Les contes sont souvent notre première approche de la littérature, et bien qu'ils se terminent souvent de la même manière : "Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants", dans le sens où tout se termine pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles (Voltaire n'a rien inventé), ils ont le mérite d'avoir exercé sur nous une fascination étrange, nous poussant à les relire, à les transmettre, et parfois même, à y chercher une faille qui se dérobe sans cesse.

Seulement, lorsqu'on relit ces histoires avec le recul nécessaire, la perfection dégagée nous agace. Les princes sont toujours trop beaux, les princesses toujours trop parfaites, les héros ont toujours trop bon cœur. On navigue dans le monde des bisounours. Certes, il y a les méchantes sorcières, les terribles belles-mères, les ogres carnassiers, mais d'instinct, nous savons que dans le monde fabuleux où ils évoluent, leurs jours sont comptés.
Alors, Michael Cunningham s'est intéressé à l'après. Que se passe-t-il après le point final tant connu et rassurant ? La princesse est-elle toujours aussi heureuse ? Le prince aussi fidèle ? La richesse sans cesse renouvelée ? Eh bien non, nos héros de jeunesse ont des rides qui apparaissent, de l’embonpoint, doivent gérer les obsessions de leur moitié, ou sont parfois carrément "dés-enchantés".
Dès lors, ces récits qui font partie intégrante de nous, comme une sorte de patrimoine personnel, commencent à se transformer. Le lecteur prend un malin plaisir à se rendre compte que leurs vies ne sont pas meilleures. Ils ont enfin le côté humain qui les rattrape...

Dans ce recueil, neuf "suites" de contes sont ainsi proposées, accompagnées d'illustrations de l'artiste féminine Yuko Shimizu, dont le travail en noir et blanc et extrêmement précis, dégage une atmosphère onirique et charnelle, parfois même à la limite du malsain. Il ne fait pas bon de vivre auprès des héros de nos mythes enfantins. Et Michael Cunningham nous raconte une toute autre histoire, délaissant délibérément le temps du conte et la focalisation externe, pour donner la parole aux personnages et favoriser les points de vue, tel l'échange entre Blanche Neige et le Prince charmant devenu son mari :
"Tu m'as toujours dit que ça te plaisait. Alors, tu mentais ?
Non,. Enfin, pas exactement. Je suppose que ça me plaisait parce que tu aimais tellement ça. Mais ce soir, je n'en ai pas vraiment envie.
C'est quand même un peu humiliant, tu ne trouves pas ? Pour moi, en tout cas.
Non. Je l'ai fait parce que je t'aime. Quand tu aimes quelqu'un, tu es heureux de le rendre heureux.
Même si tu trouves ça bizarre, même si tu trouves ça dégoûtant".

Alors est-ce que l'auteur a écrit des contes contemporains en leur accordant une suite ? On devrait plutôt parler de nouvelles, car l'ensemble est démystifié, très contemporain finalement. De ce fait, son recueil devient un véritable exercice de style dans lequel, à chaque page, transpire le plaisir d'inventer l'après. Ainsi, vous ne verrez plus jamais Raiponce de la même manière...


Michael Cunningham à Paris (®Virginie Neufville)


Billet d'humeur (16) Carnets noirs, Stephen King

Ed. Albin Michel, mars 2016, traduit de l'anglais (USA) par Oceane Bies et Nadine Gassie, 427 pages, 22.50 euros.

Accident


Avec Carnets Noirs, Stephen King continue sa réflexion sur le pouvoir de la fiction et le métier d'écrivain, entrepris déjà avec Misery et La Part des ténèbres. Il raconte comment un homme, Morris Bellamy, obnubilé par un héros de papier, un certain Jimmy Gold, inventé par l'écrivain John Rothstein, devient un meurtrier sans foi ni loi pourvu que son modèle "reprenne vie" et ait le droit à un meilleur traitement fictionnel.

Or, même si la réflexion faite sur l'écriture est intéressante, elle ne sauve pas une intrigue poussive, redondante, et qui prend l'eau une fois arrivée aux trois quarts du roman.
Certes, le jeune héros, Pete Saubers, celui qui a trouvé les fameux carnets noirs de moleskine contenant au moins deux romans inédits de la série Jimmy Gold, est un personnage attachant, réfléchi, et qui garde une certaine distanciation avec l’œuvre littéraire, mais il n'a pas la carrure pour incarner le héros de ce roman de plus de 400 pages.

Il est difficile de se prendre au jeu du face à face. Utiliser des personnages de Mr Mercedes n'arrange pas les choses. Bill Hodges, l'ancien flic devenu enquêteur privé, semble lui-même incapable de croire au récit dont il fait partie.

"Cette connerie c'est des conneries" ne cesse de répéter Morris Bellamy, sorte de mantra personnel pour avancer et se persuader que rien n'a d'importance si ce n'est ce qu'il s'est fixé, à savoir récupérer les carnets de moleskine volés jadis à Rothstein
Cependant, malheureusement, cette réflexion incarne très bien l'ensemble du roman, texte insignifiant et accident littéraire dans la très grande œuvre du maître.

 S'il ne fallait retenir  qu'un passage de ces 427 pages d'ennui profond :

« C’est là que tu te trompes. Un bon romancier guide pas ses personnages, il les suit. Un bon romancier ne crée pas les événements de son histoire, il les regarde se dérouler et ensuite il les écrit. Un bon romancier finit par réaliser qu’il est secrétaire, et non pas Dieu ».

Cette fois, le secrétaire a échoué, mais quel grand écrivain ne s'est jamais loupé ? Alors, on pardonne, et on attend avec impatience le prochain livre.