Trois jours et une vie, Pierre Lemaître

Ed. Albin Michel, mars 2016, 288 pages, 19.80 euros.

Dimension tragique


Un moment d'énervement, un mauvais geste, et la certitude que la vie ne sera plus jamais comme avant.
La culpabilité est une chose étrange qui vous mine, vous ronge, vous ôte tout instant de légèreté. Et quand on a douze ans et toute la vie devant soi, elle est d'autant plus prégnante qu'elle vous enlève toute perspective d'avenir et réduit vos possibilités de fuite. Alors, Antoine, depuis la disparition de Rémi, n'en peut plus des visages consternés, des rumeurs, des nuits sans sommeil où il s'imagine les multiples scénarios possibles de l'aveu. Le poids de son secret est trop lourd à porter si bien qu'il espère intimement que la vérité éclatera bientôt au grand jour :
"Le flot de larmes d'Antoine était intarissable. Inexplicablement, il y avait du bonheur dans cet instant. Celui d'un soulagement qu'il n'espérait plus. C'était fini, et ses pleurs étaient ceux de son enfance, ils avaient quelque chose de protecteur, ils lui procuraient un apaisement qu'il emporterait avec lui, où qu'on l'emmène".
Rémi Desmedt est mort et Antoine a caché son corps sur le site forestier de Saint Eustache. Le petit avait six ans et sa disparition fait "l'écho d'un malheur qui prend une dimension tragique" dans la petite ville de Beauval où tout le monde se connaît. Antoine est son voisin, son copain aussi. Comment expliquer à des adultes l'enchaînement des circonstances qui ont abouti à cette tragédie ? C'est un adolescent intelligent, élevée par une mère rigide, bourrée de principes. La décevoir serait impossible. Mais elle, a-t-elle vu que son enfant n'était pas si heureux qu'il voulait bien laisser paraître ?
"Les larmes le submergèrent de nouveau. Ce n'était pas seulement à cause de la mort du chien qu'il était inconsolable mais parce qu'elle faisait douloureusement écho à la solitude des derniers mois, toute une somme de déceptions et de déconvenues".

Pierre Lemaître ne tente pas d'atténuer la responsabilité d'Antoine. Il explique comment ce meurtrier gère sa culpabilité, puis par la suite sa vie. Car l'action se passe à la fin décembre 1999. La tempête du siècle qui s'est abattue en France sans épargner Beauval, ensevelit son secret. La disparition de Rémi devient une affiche d'enfant disparu dont les couleurs passent avec le temps...
"L'inondation se rapprochait de sa vie, l'envahissait (...) Chacun devait prendre ce malheur pour une épreuve qui lui était personnellement destinée".
Puis les années passent et chez Antoine la certitude que "l'essentiel n'était plus le petit garçon qu'il avait tué". C'est incroyable comme le temps inverse l'ordre des importances. Antoine, jeune adulte qui termine ses études de médecine, aspire à la sécurité, à l'impunité. Fuir Beauval à jamais est désormais une priorité, la certitude aussi que loin du lieu du crime, il ne sera pas inquiété, sait-on jamais !
Tout serait trop beau ! Où serait la morale dans cette histoire ? La découverte du corps ? La vérité ? Une mise en examen ? La prison ? Et si la punition était "purger sa peine en toute liberté au prix de son existence toute entière ?"

Trois jours et une vie établit le portrait d'un adolescent puis d'un adulte, personnage principal d'une tragédie, un meurtrier en culottes courtes. C'est aussi un roman social qui explique comment une petite ville de Province essaie de gérer le drame qui s'abat sur une famille, et comment cette actualité a des conséquences plus ou moins fortes sur chacune des figures locales et des habitants.
Enfin, le mérite de ce roman tient aussi dans ses trois dernières pages que le lecteur ne voit pas arriver, et qui offrent une fin cinglante et à la hauteur du reste de l'intrigue.