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Trois jours avec Norman Jail, Eric Fottorino

Ed. Gallimard, collection La Blanche, février 2016, 208 pages, 17.50 euros.

Mémoire de vent


Qui est vraiment Norman Jail ? Auteur de Qui se souviendra de nous, paru avant la Seconde Guerre mondiale, il n'a plus rien publié depuis. Pourtant Norman Jail écrit, tout le temps. On peut même dire que l'écriture a vampirisé sa vie au point qu'il est passé à côté d'un certain nombre d'événements.

De Norman Jail on ne sait rien ou presque, tout juste sait-on qu'il a choisi délibérément ce pseudonyme à résonance anglo-saxonne pour qu'il brille sur une couverture de livre... en vain. A maintenant plus de quatre-vingts ans, il vit presque en ermite dans sa demeure, au bord de la mer, à noircir encore et encore des feuillets de sa fine écriture. Sa bibliothèque est remplie de manuscrits achevés ou avortés mais qui n'ont pas connu d'autres lecteurs que lui, sauf peut-être son infirmière et parfois la fille de celle-ci, Gisèle quand elle accompagnait sa mère chez le vieil homme. Et lorsque Gisèle parle à sa meilleure amie Clara d'un manuscrit que lui aurait lu l'auteur, celle-ci décide de le rencontrer, espérant qui lui ouvrira son univers.

Étonnamment, la rencontre se passe  très bien. Norman Jail est prolixe, heureux de parler de lui et de son univers littéraire. Cela nous vaut quelques pages sublimes sur le lien étroit entre l'auteur et son rapport avec l'écrit. Et forcément, c'est le créateur de Norman Jail, Eric Fottorino, qui s'exprime derrière son personnage de fiction. 
"L'écriture vient du désastre (...) C'est toujours un désastre personnel" explique le vieil homme. Parce qu'il n'a jamais connu son père, il a ressenti le besoin d'exprimer sa souffrance, et écrire est devenu son cri à lui : "un homme qui écrit est un homme qui crie. Écrire, crier, que dire de plus ? Chaque fois que j'ai voulu crier, j'ai écrit. Ma vie est un cri parfait".
Norman Jail est "infirme de [son] identité", et ce qu'il écrit lui donne le sentiment d'exister, d'être. Sauf qu'il est un écrivain et que la narratrice à qui il raconte tout cela se demande où se trouve vraiment la réalité. Au fur et à mesure, on se rend compte qu'il est magicien de la fiction. La réalité ne l'intéresse pas ; elle le met en face de ses responsabilités, de ses erreurs, de ses actes. Mieux vaut pour lui la remodeler à sa manière :
"Réécrire le temps, le courber selon sa volonté, rembobiner les mots et les gestes, jeter au panier le brouillon de ses vingt ans pour mettre au propre le destin, pour se mettre au propre lui-même comme on s'accorde avec sa conscience".
C'est ainsi que la seconde partie du roman dévoile les ficelles tirées par Norman Jail pour travestir son histoire, cette réalité qu'il fuit, à travers un manuscrit. Clara, accueillie trois jours chez l'auteur existe-t-elle vraiment finalement ? N'est-elle pas aussi un artifice, un personnage de roman ?

"Les mots sont le malheur de l'écriture" assène Norman Jail. Il aimerait tant retrouver ce "bain originel" où les livres n'auraient pas besoin de mots mais seraient remplis de couleurs, de sensations. Écrire lui a permis d'échapper à son passé et à ses mensonges. Qui étaient vraiment Clara Bloch et Pierre-François, maîtresse et ami qu'il a volontairement mis de côté, se consacrant entièrement à son œuvre ? Norman Jail est un égoïste : "je ne voyais que moi" dit-il, incapable de s'intéresser à la souffrance des autres.

"C'est important, la nuit, dans un livre. C'est ce qui échappe, ce qui résiste. Ce que les mots détournent et refusent. En écrivant, vous comprenez ce que la lumière doit aux ombres. Et le passé aux mensonges".
Trois jours avec Norman Jail est un livre brillant car il offre à la fois une réflexion profonde sur le rapport de l'auteur à l'écriture et sur l'art du roman, tout en ne mettant pas de côté l'intrigue. Les deux parties s'emboîtent parfaitement pour proposer un dénouement à la hauteur du procédé employé.

Ce roman se dévore jusqu'à la fin et laisse une empreinte prégnante dans la mémoire du lecteur.

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