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Tombeau de Pamela Sauvage

Ed. La Contre Allée, février 2016, 192 pages, 17 euros.

Fragments



Dans un monde hyper aseptisé séparé en deux camps, onze milliards d'être humains tentent de survivre. Le lecteur sait peu de choses de ce futur esquissé, tout juste assemble-t-il le puzzle au fur et à mesure des notes en bas de page. En tout cas, l'obscurantisme semble être de retour, et Tombeau de Pamela Sauvage une œuvre de résistance sur ce qui existait jadis.

Le dernier né de Fanny Chiarello est un exercice de style. Certains y verront un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) bien qu'il soit très cohérent. Seulement, la lecture demande une gymnastique permanente : le texte, constitué de vingt-trois portraits, est truffé de notes en bas de page, qui pour nous, lecteur du temps de Pamela Sauvage, pourraient nous sembler inutiles. Mais ces notes sont en fait des remarques faites par un philologue du futur, à la fois commentateur du texte et résistant face à la société où il vit. Ainsi, elles sont décalées, remplies d'humour, et dévoilent partiellement ce à quoi pourrait ressemblait notre future société :
Féminisme (note 370) :  les femmes n'ayant pas le même statut social que les hommes, durent promouvoir leur valeur et leurs droits par le biais de discours idéologiques.
Voter  (note 227) : système inutilement complexe par lequel une population rarement éclairée choisissait notamment son ou ses dirigeants. 
Chaussettes de tennis (note 285) : chaque sport avait ses tenues spécifiques, jusqu'aux chaussettes.

Fanny Chiarello ne voulait pas d'un texte "enfermant". De ce fait, elle a pensé son texte  en vers libre, sans point à la fin du chapitre, puisque chaque portrait renvoie au portrait suivant. Et on lit avec plaisir ces fragments de vies sans relief présentés sous forme de faux roman polyphonique. On y croise un animateur télé qui se demande dans quelle mesure sa célébrité est justifiée, un écrivain à la recherche du roman qui laissera son nom à la postérité, une cliente mystère chargée de vérifier ce que propose le magasin concurrent...
L'écriture est contraignante mais aussi ludique. Fanny Chiarello a choisi ses patronymes avec soin, a usé de mots que les notices explicatives du commentateur n'arrivent plus à expliquer, comme bar à ongles ou humour par exemple :
Bar à ongles (note 296) : concept mystérieux sur lequel nous manquons à ce jour de précisions.
Humour (note 120) : obscur. Apparemment une référence à un type de fluide corporel.

Tombeau de Pamela Sauvage développe la théorie selon laquelle deux personnes au monde sont seulement séparées par six degrés de séparation. Chacun renvoie à un autre, et chaque portrait est lui-même une note en bas de page. Tout ce petit monde gravite finalement autour d'un même centre incarné par Pamela Sauvage.

Les notes permettent de comprendre que la société à venir pourrait très bien considérer le livre comme un objet de subversion. La lecture n'existe plus, ou elle se fait en cachette. Les lecteurs sont désormais assimilés à des pirates ou des résistants. C'est pourquoi, ce texte "retrouvé" symbolise à lui seul une certaine idée de la littérature passée. Il devient un testament de ce qui fut autrefois. Par là, il prend de la valeur alors qu'il ne fait que raconter le banal. Finalement, seul le chien parle à la première personne du singulier, n'emploie pas le présent, et semble capable de se projeter dans l'avenir...

Par la forme de son texte et de la présentation, Fanny Chiarello propose au lecteur une liberté totale de lecture. On peut lire le texte, puis les notes, ou l'ensemble en même temps. Il n'y a pas de contrainte. Truffé de bons mots, intelligent, et vraiment bien construit, Tombeau de Pamela Sauvage est un exercice de style hautement original, qui vient étoffer le catalogue déjà bien fourni des Editions La Contre Allée.

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