Maison de rêve, Craig Higginson

Ed. Mercure de France, février 2016, traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Gabrielle Lecrivain, 304 pages, 23.50 euros.

Bonheur de pacotille



"Il est venu ici pour assister à la résurgence de sa haine à lui et de sa peur à elle, et il est prêt à attendre toute la nuit s'il le faut".
Il, c'est Looksmart, le petit zoulou adopté par Patricia, la maîtresse du domaine où il est né, devenu homme d'affaires comblé et riche, revenu sur les lieux de sa jeunesse pour affronter une dernière fois celle qui lui a tant apporté, mais pour qui, depuis son départ, il voue une rancœur tenace.

Patricia est désormais une vieille femme impotente qui vit au milieux des cartons. Sa propriété est vendue, elle part pour sa résidence à Durban en compagnie de son mari devenu complètement sénile. Ne lui reste plus que Beauty et Becky, ses fidèles domestique.On est en Afrique du Sud : les propriétaires sont blancs, les domestiques sont noirs...

Looksmart et Patricia ont vécu un drame commun, la disparition de Grace, une fille de ferme et la sœur défunte de Beauty. Elle est morte dans des circonstances étranges. Pour lui, la vieille femme est en partie responsable de ce décès, alors qu'elle n'y voit qu'un fâcheux accident. Pourquoi revenir sur ce douloureux passé ? Mais Looksmart est revenu justement pour que Patricia admette sa part de responsabilités. Il veut des réponses. Il est temps pour elle de cesser de se voiler la face. Au cœur de la nuit sud-africaine, deux générations s'affrontent. Parfois, elles élèvent la voix contre ce vide, ce silence qui les a tant séparées. Enfin, cette confrontation les fait se sentir vivant ! Enfin, ils ressentent des émotions qu'ils croyaient avoir perdues depuis longtemps !

"Le sang du passé : c'est ce qui coule dans ses veines (...) Verser ce sang reviendrait à verser le sang de ce qui est déjà fini, du moins, pour tout ce qui importe".
Pour Patricia, accepter d'écouter la version de Looksmart, c'est accepter au grand jour ses erreurs et les défauts de son époux Richard. Or, maintenant il est trop tard. Tout juste sait-il comment il s'appelle. La vengeance serait inutile. Oui, il trompait sa femme avec les filles du domaine, oui il était injuste et raciste, néanmoins cet homme-là a disparu. Ce n'est plus qu'une ombre qui erre à moitié nu sur les terrains boueux alentours, complètement désorienté.

Le roman choral favorise les points de vue, il est donc idéal pour servir l'intrigue de ce roman. Car, la mort de Grace n'est qu'une question de point de vue. Drame pour celui qui l'aime, mort d'un domestique pour son employeur, témoin gênant pour son harceleur, innocente victime soumise pour sa sœur, Grace devient celle à cause de qui la haine s'est installée. Mais, la vérité est-elle toujours bonne à dire ou à entendre ?
"Si on se dévoile, on ne s'appartient plus. On devient la propriété des autres", avoue Patricia à celui qu'elle a considéré comme son fils.

Roman sur les rancœurs du passé, le silence, l'absence de mots,l'Apartheid,  Maison de rêve est un titre ironique. Huis clos étouffant, renforcé par une ambiance nocturne et les changements réguliers de narrateur, le lecteur entre efficacement dans l'intrigue et prend part à ce face à face troublant dans lequel les a priori ethniques et sociaux ont une part non négligeable dans le drame.
Construit à partir d'une pièce de théâtre (Craig Higginson est aussi dramaturge), le récit conserve l'unité de temps, de lieu et d'action. Les chapitres courts et percutants détricotent l'idée selon laquelle la maison de rêve était un un lieu de bonheur, un cadre enchanté. Derrière le paraître des personnages et le stuc du décor, l'antichambre des Enfers ...