Les Petits orages, Marie Chartres

Ed. L’École des Loisirs, collection Medium, février 2016, 278 pages, 16.5 euros.

Grandir


Moses Laufer Victor Leonard a quinze ans. Sale âge. Rien ne va jamais : l'acné, les parents, le lycée. Mais pour Moses Laufer, qui doit son superbe prénom à un spécialiste de l'adolescence, tout est amplifié : les boutons évoluent en cratères sur son visage, ses parents sont un couple de psychanalystes qui ont des soucis de communications avec lui alors qu'ils devraient posséder les clés pour communiquer, et le lycée est un vaste hall de solitude. Pour couronner le tout, notre narrateur se sent comme "une écharde géante" puisqu'il boite. Sans canne pour marcher, point de salut, et ses jambes le font tellement souffrir qu'il est une armoire à pharmacie vivante.

Or, comme tous les gamins de son âge, Moses rêve d'aventures. L'arrivée d'un nouvel élève, un amérindien du nom de Ratso, l'intrigue. Grand, bedonnant au point d'avoir le ventre hors du T-shirt, nonchalant, au point d'apparaître comme un individu à part au milieu des sportifs et des pom-pom girls. On est dans le Dakota du Sud, près de la réserve indienne de Pine Ridge, d'où Ratso est originaire.
Alors, quand ce nouveau copain lui propose de se rendre en voiture sur la réserve indienne, Moses est radieux. Loin de lui la mère en fauteuil roulant, loin de lui le père taiseux qui semble tant lui en vouloir, loin de lui les ombres dédaigneuses du lycée ! Il tient enfin son aventure qui
lui permettra de prendre de la distance par rapport à la culpabilité qu'il ressent, à la douleur qui lui gâche la vie et à ses drôles d'obsessions tel que le visionnage en continu de vidéos de panda !
"Et ce mot aventure me plongeait dans un état de conscience illimité, cela ressemblait à une sorte d'éveil permanent. J'avais juste envie de bouleverser l'immobilité de mon monde, les déchirures de ma jambe et la fracture de mon cœur".

Le narrateur a une vision idéalisée de la réserve sioux ; d'ailleurs son exposé sur le sujet était bien trop simpliste et naïf aux yeux de son camarade. Se rendre à Pine Ridge c'est aussi se confronter à la réalité d'un monde dur, en marge, où se côtoient la détresse et la misère sociale. Ratso y a encore sa grande sœur, et il y va pour lui apporter un cadeau un peu spécial.
Cette virée à deux va permettre à Moses de mûrir, et surtout elle va lui faire entrevoir la possibilité d'un nouveau départ avec ses parents :
"Je me sentais debout, droit, comme un beau signe de ponctuation, un signe qui se dressait et s'envolait au gré du vent, un signe qui laissait étourdi et allait haut, très haut, sans avoir peur".

Marie Chartres écrit toujours sur les fractures du cœur et de l'âme, mais son style évolue. De la bonne humeur et des moments complices viennent se greffer sur un décor qui, au premier abord, semble bien morose. Côté liens familiaux les choses évoluent aussi : les parents sont encore unis et tentent de gérer ensemble leur ado de fils.
Les petits orages de la vie ne sont rien face aux grands périples de l'existence. "Il faut éprouver les mots pour véritablement les comprendre" pense Moses, à juste titre. Ce roman est son parcours initiatique à la conquête de lui-même. Chaque chapitre marque une évolution de son état d'esprit par un usage systématique du pronom personnel je : "je suis une désolation", "je suis un souvenir", "je suis une aventure".... marque un palier dans le cheminement du jeune héros pour aboutir à une véritable métamorphose.
Avec Les Petits orages, Marie Chartres prouve encore une fois son attachement à la littérature jeunesse et à l'évocation des bleus de l'âme. On aime car tout sonne juste.

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