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Le Pique nique des orphelins, Louise Erdrich

Ed. Albin Michel, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez (nouvelle traduction), janvier 2016, 480 pages, 24 euros.

Éloge de la lenteur


Louise Erdrich prend le temps. Elle est aussi structurée qu'une araignée en train de tisser la toile qui emprisonnera ses futures proies. Là, son écriture bâtie par un sens infinie de la description, emprisonne le lecteur et lui permet de se poser, de prendre le temps de savourer l'histoire qui lui est racontée.

Le pique nique des orphelins est avant tout le nom d'une foire qui aura un triste écho dans les souvenirs de Mary et Karl, car c'est à cet endroit précisément que leur mère va les abandonner un jour de 1932, préférant suivre un saltimbanque aérien plutôt que se soumettre à ses devoirs de mère. Mary, qui porte dans ses bras le dernier né de la fratrie, le confie à un couple en mal d'enfants, puis, avec son frère, décide de rejoindre le Dakota du nord et la boucherie familiale de la tante Fritzie pour y être recueillis. En route, Karl préfère rebrousser chemin et, du haut de ses treize ans, compte vivre au jour le jour. Mary devient plus ou moins la fille adoptive de Fritzie et la sœur cadette de Sita, une chipie très portée sur les apparences et qui ne recule devant rien pour se mettre en avant.
Le temps défile et nous emporte jusqu'aux années 70. Mary a traversé son existence sans véritable amour, mais accompagnée de sa meilleure amie Célestine avec qui elle a repris les rênes du commerce de Fritzie. Célestine a eu un enfant avec Karl, Dot, qui deviendra "the beet queen", la reine des betteraves, à son adolescence (d'où le titre original du roman). Car Wallacette, alias Dot, n'est pas une jeune fille modèle. Mary lui cède tout, tandis que sa mère se rend compte jour après jour de l'échec de son éducation.

Le Pique-nique des orphelins est un roman féminin. Les hommes n'y jouent qu'un rôle secondaire et s'effacent parfois presque malgré eux. C'est le cas de l'oncle Wallace qui ne cessera jamais d'être un père de substitution pour Wallacette Les personnages de Louise Erdrich grandissent et vieillissent dans la même ville, Argus, qui au fil des décennies, se transforme considérablement. Mary a dû aussi adapter sa vie professionnelle aux changements du lieu qui l'a accueilli quelques décennies plus tôt.

Louise Erdrich ne laisse aucun de ses personnages de côté. Certains lecteurs (trop) pressés y verront une forme d'inertie. Pourtant, l'alternance des narrateurs balaie de façon définitive cette idée. Le roman qui s'étend sur presque un demi-siècle, a forcément besoin de s'épancher pour bien comprendre la suite des événements.
Isabelle Reinharez offre une nouvelle traduction de ce titre paru une première fois en 1986 sous le titre  La Branche cassée. Elle confirme le talent de portraitiste de l'auteur en offrant au lecteur un vocabulaire choisi, en lien avec le rôle de chacun dans l'histoire du roman. Les différentes voix narratives à la fois remplies de fureur contenue ou d'épanchement poétique, la cohérence de la chronique familiale, et les paradoxes du sentiment amoureux décrits dans les moindres détails, font du Pique-nique des orphelins un des très bons romans de l'auteur.

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