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Don Quichotte sur le Yantsé, Bi Feiyu

Ed. Philippe Picquier, traduit du chinois par Myriam Kryger, mars 2016, 192 pages, 18 euros.

Sagesse


Don Quichotte sur le Yangtsé, c'est Bi Feiyu enfant, lorsqu'il faisait des terres stériles où il vivait avec sa famille son terrain de jeu, le lieu où il a vécu des joies intimes mais aussi des souffrances immenses. Il s'y battait contre une armée de roseaux, regardait les nuages dans le ciel, et se promettait e connaître une vie meilleure que ses parents.
Car l'auteur, qui a connu une enfance pauvre, a grandi en pleine Chine communiste dans laquelle la notion de propriété n'existait plus. Les années 70 ont vu l'émergence de l'obscurantisme dans lequel "le principe de réalité avait disparu". Son père, homme savant et discret, était un enseignant rejeté car qualifié de "droitiste", tandis que sa mère, enseignante elle-aussi, était mieux considérée. L'auteur a déménagé au gré des mutations de son père ; il en garde des souvenirs intenses de paysages changeants, de grand-mère d'adoption, mais aussi de souffrance indicible. A la campagne, la vie était très dure. La beauté de la rizière au clair de lune faisait presque oublier que de petites mains passaient leurs journées dans l'eau pour y planter les semis.

"La nature nous prépare à comprendre le monde. Il faut la regarder pour percer son mystère.
La nature est dans le ciel, dans tes prunelles et dans ton âme.
Je suis ce que je vois."
Très vite, l'enfant Bi Feiyu prend l'habitude de contempler la nature sans cesse renouvelée, seul moyen pour lui d'échapper à son misérable quotidien.  En 1987, il devient professeur et a le privilège de boire l'eau du robinet : "j'étais devenu un citadin, j'étais devenu un être humain".

Mais Bi Feiyu veut que son père le reconnaisse comme écrivain, et ce n'est pas chose aisée car ce n'est pas une profession reconnue aux yeux de son géniteur. Cet "homme de peu de mots, obstiné, sage et perspicace" aurait tant voulu que son fils soit un scientifique connu et reconnu ! Or, être écrivain allait de soi pour l'auteur. Lui qui a grandi dans un monde où le principe de réalité était effacé, pense que l'écrivain est un des gardiens de la réalité. Sa définition de l'écrivain est précise :
"Celui qui a un œil rivé sur la réalité, l'autre plongé dans la fiction ; un être qui ne doute jamais de l'existence de la fiction".

Au fil des pages, le petit Don Quichotte devenu homme et père de famille se dévoile. Il puise dans sa propre éducation, dans le sens qu'il accorde au mot valeur, dans ses souvenirs de témoin privilégié de la souffrance de ses proches, pour inculquer à son fils une éducation respectueuse et soucieuse de ses racines campagnardes.
Lui qui a grandi avec si peu, au sein d'une famille aimante mais démunie dans laquelle une torche électrique était le seul bien de valeur, est devenu un homme sage. Quel chemin parcouru ! Dès lors les vers du poète Ai Qing lui reviennent en mémoire :
"Me voici de retour, tel un étranger dans la maison de mes parents."

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