Maison de rêve, Craig Higginson

Ed. Mercure de France, février 2016, traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Gabrielle Lecrivain, 304 pages, 23.50 euros.

Bonheur de pacotille



"Il est venu ici pour assister à la résurgence de sa haine à lui et de sa peur à elle, et il est prêt à attendre toute la nuit s'il le faut".
Il, c'est Looksmart, le petit zoulou adopté par Patricia, la maîtresse du domaine où il est né, devenu homme d'affaires comblé et riche, revenu sur les lieux de sa jeunesse pour affronter une dernière fois celle qui lui a tant apporté, mais pour qui, depuis son départ, il voue une rancœur tenace.

Patricia est désormais une vieille femme impotente qui vit au milieux des cartons. Sa propriété est vendue, elle part pour sa résidence à Durban en compagnie de son mari devenu complètement sénile. Ne lui reste plus que Beauty et Becky, ses fidèles domestique.On est en Afrique du Sud : les propriétaires sont blancs, les domestiques sont noirs...

Looksmart et Patricia ont vécu un drame commun, la disparition de Grace, une fille de ferme et la sœur défunte de Beauty. Elle est morte dans des circonstances étranges. Pour lui, la vieille femme est en partie responsable de ce décès, alors qu'elle n'y voit qu'un fâcheux accident. Pourquoi revenir sur ce douloureux passé ? Mais Looksmart est revenu justement pour que Patricia admette sa part de responsabilités. Il veut des réponses. Il est temps pour elle de cesser de se voiler la face. Au cœur de la nuit sud-africaine, deux générations s'affrontent. Parfois, elles élèvent la voix contre ce vide, ce silence qui les a tant séparées. Enfin, cette confrontation les fait se sentir vivant ! Enfin, ils ressentent des émotions qu'ils croyaient avoir perdues depuis longtemps !

"Le sang du passé : c'est ce qui coule dans ses veines (...) Verser ce sang reviendrait à verser le sang de ce qui est déjà fini, du moins, pour tout ce qui importe".
Pour Patricia, accepter d'écouter la version de Looksmart, c'est accepter au grand jour ses erreurs et les défauts de son époux Richard. Or, maintenant il est trop tard. Tout juste sait-il comment il s'appelle. La vengeance serait inutile. Oui, il trompait sa femme avec les filles du domaine, oui il était injuste et raciste, néanmoins cet homme-là a disparu. Ce n'est plus qu'une ombre qui erre à moitié nu sur les terrains boueux alentours, complètement désorienté.

Le roman choral favorise les points de vue, il est donc idéal pour servir l'intrigue de ce roman. Car, la mort de Grace n'est qu'une question de point de vue. Drame pour celui qui l'aime, mort d'un domestique pour son employeur, témoin gênant pour son harceleur, innocente victime soumise pour sa sœur, Grace devient celle à cause de qui la haine s'est installée. Mais, la vérité est-elle toujours bonne à dire ou à entendre ?
"Si on se dévoile, on ne s'appartient plus. On devient la propriété des autres", avoue Patricia à celui qu'elle a considéré comme son fils.

Roman sur les rancœurs du passé, le silence, l'absence de mots,l'Apartheid,  Maison de rêve est un titre ironique. Huis clos étouffant, renforcé par une ambiance nocturne et les changements réguliers de narrateur, le lecteur entre efficacement dans l'intrigue et prend part à ce face à face troublant dans lequel les a priori ethniques et sociaux ont une part non négligeable dans le drame.
Construit à partir d'une pièce de théâtre (Craig Higginson est aussi dramaturge), le récit conserve l'unité de temps, de lieu et d'action. Les chapitres courts et percutants détricotent l'idée selon laquelle la maison de rêve était un un lieu de bonheur, un cadre enchanté. Derrière le paraître des personnages et le stuc du décor, l'antichambre des Enfers ...

RUE DES ALBUMS (116) Sin le veilleur, Françoise de Guibert et Audrey Calleja

Ed. Seuil Jeunesse, mars 2016, 40 pages, 13.5 euros.

Ô une tache !


Mais qui est cette silhouette longiligne, éprise de liberté, qui, la nuit tombée, visite les chambres des enfants ?
Sin le Veilleur revient de loin. Coincé depuis longtemps entre deux pages d'un cahier jauni d'écolier remisé au grenier, il a enfin réussi à s'échapper de son cahier. Il ne connaît rien du monde. Pour lui, tout est nouveauté. Né sur du papier, "tache dans un cahier", il rêve désormais d'aventures :
"La brise lui fait tourner la tête, les parfums et les bruits l'enivrent".

Très vite, il se sent attiré par les enfants endormis. A quoi rêvent ces petites bouilles ? Mais, à vouloir s'approcher trop près, Sin a réussi à leur faire peur. Il n'a pas de mots pour apaiser. Alors, il accepte son nouveau statut :
"Sin se sent puissant. Il n'est plus une tache sans importance. Il est sorti de son cahier, il a effrayé les humains".
Même si la méthode laisse quelque peu à désirer, Sin a le sentiment d'exister. Il prend de l'épaisseur et, nuit après nuit, "le quartier résonne de cris effarés". Or, tous les jeux ont une fin, et Sin finit par se lasser. Sa rencontre avec Alice va le bouleverser. Elle se contente de le regarder en silence :
"Dans les yeux noirs d'Alice, Sin s'égare. Il est soudain triste, comme loin de chez lui. Alors, il s'enfuit (...) Il se sent vide, seul et démuni".
Il est temps pour Sin d'aller chercher des mots dans son vieux cahier pour pouvoir communiquer avec la petite fille...

Sin n'est pas méchant, il ne fait pas partie des cauchemars des enfants, et cet album tend bien à le démontrer. Les illustrations sont aussi élégantes que le texte. Les phrases sont simples, rythmées, aux sons identiques réitérés. Sin le veilleur est une histoire initiatique : la naissance d'un être qui, une fois la parole acquise, grandit.
Les dessins sont remplis de points, de traits, de superpositions, et font la part belle à l'imagination.

Avec sa couverture cartonnée et son grand format, cet album est un bijou du genre. On aime l'histoire très originale, et on adore les illsutrations aux détails si soignés.

A partir de 4 ans.

Trois jours et une vie, Pierre Lemaître

Ed. Albin Michel, mars 2016, 288 pages, 19.80 euros.

Dimension tragique


Un moment d'énervement, un mauvais geste, et la certitude que la vie ne sera plus jamais comme avant.
La culpabilité est une chose étrange qui vous mine, vous ronge, vous ôte tout instant de légèreté. Et quand on a douze ans et toute la vie devant soi, elle est d'autant plus prégnante qu'elle vous enlève toute perspective d'avenir et réduit vos possibilités de fuite. Alors, Antoine, depuis la disparition de Rémi, n'en peut plus des visages consternés, des rumeurs, des nuits sans sommeil où il s'imagine les multiples scénarios possibles de l'aveu. Le poids de son secret est trop lourd à porter si bien qu'il espère intimement que la vérité éclatera bientôt au grand jour :
"Le flot de larmes d'Antoine était intarissable. Inexplicablement, il y avait du bonheur dans cet instant. Celui d'un soulagement qu'il n'espérait plus. C'était fini, et ses pleurs étaient ceux de son enfance, ils avaient quelque chose de protecteur, ils lui procuraient un apaisement qu'il emporterait avec lui, où qu'on l'emmène".
Rémi Desmedt est mort et Antoine a caché son corps sur le site forestier de Saint Eustache. Le petit avait six ans et sa disparition fait "l'écho d'un malheur qui prend une dimension tragique" dans la petite ville de Beauval où tout le monde se connaît. Antoine est son voisin, son copain aussi. Comment expliquer à des adultes l'enchaînement des circonstances qui ont abouti à cette tragédie ? C'est un adolescent intelligent, élevée par une mère rigide, bourrée de principes. La décevoir serait impossible. Mais elle, a-t-elle vu que son enfant n'était pas si heureux qu'il voulait bien laisser paraître ?
"Les larmes le submergèrent de nouveau. Ce n'était pas seulement à cause de la mort du chien qu'il était inconsolable mais parce qu'elle faisait douloureusement écho à la solitude des derniers mois, toute une somme de déceptions et de déconvenues".

Pierre Lemaître ne tente pas d'atténuer la responsabilité d'Antoine. Il explique comment ce meurtrier gère sa culpabilité, puis par la suite sa vie. Car l'action se passe à la fin décembre 1999. La tempête du siècle qui s'est abattue en France sans épargner Beauval, ensevelit son secret. La disparition de Rémi devient une affiche d'enfant disparu dont les couleurs passent avec le temps...
"L'inondation se rapprochait de sa vie, l'envahissait (...) Chacun devait prendre ce malheur pour une épreuve qui lui était personnellement destinée".
Puis les années passent et chez Antoine la certitude que "l'essentiel n'était plus le petit garçon qu'il avait tué". C'est incroyable comme le temps inverse l'ordre des importances. Antoine, jeune adulte qui termine ses études de médecine, aspire à la sécurité, à l'impunité. Fuir Beauval à jamais est désormais une priorité, la certitude aussi que loin du lieu du crime, il ne sera pas inquiété, sait-on jamais !
Tout serait trop beau ! Où serait la morale dans cette histoire ? La découverte du corps ? La vérité ? Une mise en examen ? La prison ? Et si la punition était "purger sa peine en toute liberté au prix de son existence toute entière ?"

Trois jours et une vie établit le portrait d'un adolescent puis d'un adulte, personnage principal d'une tragédie, un meurtrier en culottes courtes. C'est aussi un roman social qui explique comment une petite ville de Province essaie de gérer le drame qui s'abat sur une famille, et comment cette actualité a des conséquences plus ou moins fortes sur chacune des figures locales et des habitants.
Enfin, le mérite de ce roman tient aussi dans ses trois dernières pages que le lecteur ne voit pas arriver, et qui offrent une fin cinglante et à la hauteur du reste de l'intrigue.

Annihilation, Jeff VanderMeer

Ed. Au Diable Vauvert, mars 2016, traduit de l'anglais (USA) par Gilles Goullet, 224 pages, 18 euros.

La Trilogie du Rempart Sud, tome 1.


" Je marche encore et encore sur le chemin qui va de la frontière au camp de base. Ca prend du temps et je sais que ça en prendra encore plus au retour. Il n'y a personne avec moi. Je suis toute seule. Les arbres n'en sont pas les oiseaux n'en sont pas et je ne suis pas moi mais seulement quelque chose qui marche depuis très longtemps... "

Les quatre femmes scientifiques, une psychologue, une anthropologue, une biologiste et une géomètre, ont accepté de traversé la frontière pour se rendre en Zone X et cartographier le mieux possible ce no man's land.
La découverte d'une tour, ou plutôt d'un tunnel (puisque la tour s'enfonce dans le sol au lieu de s'élever dans les airs) va compromettre la mission. A l'intérieur, une entité biologique écrit sur la paroi une phrase en constante transformation. Même si le sens reste obscur, les mots transpirent la menace :
"Ignorer le côté inquiétant de ces mots suscitait un malaise tangible. Il contaminait nos propres phrases, celles que nous échangions en nous efforçant d'inventorier la réalité biologique de ce que nous voyons toutes les deux".

La Zone X semble être un cocon d'atemporalité. Un silence surnaturel y règne, et les paysages d'habitations en ruine rappellent un passé terrible. Le lecteur ne connaît pas les causes du désastre ; tout juste apprend-on que onze expéditions se sont succédées et qu'elles se sont soldées de manière désastreuses. Lorsque la biologiste découvre des carnets de notes, témoignages des missions passées, elle commence à entrevoir une réalité terrifiante.

Annihilation est un roman de science-fiction qui privilégie l'introspection. Le roman est écrit sous la forme d'un compte-rendu. L’emploi du JE met en avant une focalisation interne qui exclut finalement toute forme d'action. En cinq parties, le récit décrit un monde désolé où les hommes ont vécu autrefois mais qui, pour une raison mystérieuse, est devenu une zone interdite et dangereuse.

Jeff VanderMeer est avare d'explications. Le lecteur ne cesse d'émettre des hypothèses sans pour autant entrevoir l'ombre d'une réponse. A la longue, cela devient frustrant. Annihilation est le tome 1 d'une trilogie, mais ne lance aucune piste sur la suite des événements. Le secret est bien gardé. Pas de suspens, pas de procédé de mise en attente, mais un roman qui se suffit à lui-même et qui, du début à la fin, préserve son halo de mystère.

Don Quichotte sur le Yantsé, Bi Feiyu

Ed. Philippe Picquier, traduit du chinois par Myriam Kryger, mars 2016, 192 pages, 18 euros.

Sagesse


Don Quichotte sur le Yangtsé, c'est Bi Feiyu enfant, lorsqu'il faisait des terres stériles où il vivait avec sa famille son terrain de jeu, le lieu où il a vécu des joies intimes mais aussi des souffrances immenses. Il s'y battait contre une armée de roseaux, regardait les nuages dans le ciel, et se promettait e connaître une vie meilleure que ses parents.
Car l'auteur, qui a connu une enfance pauvre, a grandi en pleine Chine communiste dans laquelle la notion de propriété n'existait plus. Les années 70 ont vu l'émergence de l'obscurantisme dans lequel "le principe de réalité avait disparu". Son père, homme savant et discret, était un enseignant rejeté car qualifié de "droitiste", tandis que sa mère, enseignante elle-aussi, était mieux considérée. L'auteur a déménagé au gré des mutations de son père ; il en garde des souvenirs intenses de paysages changeants, de grand-mère d'adoption, mais aussi de souffrance indicible. A la campagne, la vie était très dure. La beauté de la rizière au clair de lune faisait presque oublier que de petites mains passaient leurs journées dans l'eau pour y planter les semis.

"La nature nous prépare à comprendre le monde. Il faut la regarder pour percer son mystère.
La nature est dans le ciel, dans tes prunelles et dans ton âme.
Je suis ce que je vois."
Très vite, l'enfant Bi Feiyu prend l'habitude de contempler la nature sans cesse renouvelée, seul moyen pour lui d'échapper à son misérable quotidien.  En 1987, il devient professeur et a le privilège de boire l'eau du robinet : "j'étais devenu un citadin, j'étais devenu un être humain".

Mais Bi Feiyu veut que son père le reconnaisse comme écrivain, et ce n'est pas chose aisée car ce n'est pas une profession reconnue aux yeux de son géniteur. Cet "homme de peu de mots, obstiné, sage et perspicace" aurait tant voulu que son fils soit un scientifique connu et reconnu ! Or, être écrivain allait de soi pour l'auteur. Lui qui a grandi dans un monde où le principe de réalité était effacé, pense que l'écrivain est un des gardiens de la réalité. Sa définition de l'écrivain est précise :
"Celui qui a un œil rivé sur la réalité, l'autre plongé dans la fiction ; un être qui ne doute jamais de l'existence de la fiction".

Au fil des pages, le petit Don Quichotte devenu homme et père de famille se dévoile. Il puise dans sa propre éducation, dans le sens qu'il accorde au mot valeur, dans ses souvenirs de témoin privilégié de la souffrance de ses proches, pour inculquer à son fils une éducation respectueuse et soucieuse de ses racines campagnardes.
Lui qui a grandi avec si peu, au sein d'une famille aimante mais démunie dans laquelle une torche électrique était le seul bien de valeur, est devenu un homme sage. Quel chemin parcouru ! Dès lors les vers du poète Ai Qing lui reviennent en mémoire :
"Me voici de retour, tel un étranger dans la maison de mes parents."

Jeune Fille à l'ouvrage, Yoko Ogawa

Ed. Actes Sud, février 2016, traduit du japonais par Rose-Marie MAKINO-FAYOLLE,  224 pages, 20 euros.

"Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices"...

(Lamartine, Le Lac)

Les nouvelles de ce recueil ont vingt ans, et pourtant elles gardent cette fraîcheur et cet éclat mystérieux propres aux textes de Yoko Ogawa.
Le temps est suspendu, les protagonistes ne courent pas après lui. Ils  accueillent les événements les plus insolites avec calme et sérénité comme s'ils allaient de soi. "Ce qui brûle au fond de la forêt" a fait du temps une notion qui n'existe plus. Pour cela, il suffit juste de se faire retirer la glande ressort de l'oreille, privilège accordé aux résidents d'un centre d'hébergement.
"Quand je passe seul le moment qui précède la tombée de la nuit, je réalise à nouveau que je suis arrivé dans un monde où il n'y a pas de temps. Le temps s'écoule haut dans le ciel, là où la main ne peut le saisir, et je suis blotti tout au fond de cet écoulement".
Pour les autres, le temps se symbolise par une date anniversaire qui se matérialise par une rencontre avec une personne aimée, ancienne chanteuse d'opéra, comme dans "Aria", ou un album photos qui rappelle de bons souvenirs tel celui feuilleté dans "Le concours de beauté".
Parfois, le temps qui s'écoule inexorablement devient une donnée oubliée. Dans "Les morceaux de cake", la vieille femme se prend pour une princesse, tandis que les gens de sa maison se débarrasse de sa garde-robe désuète.

Chez Yoko Ogawa, le plus important est d'acquérir "un instant qui dure éternellement". L'éternité est de mise, et les souvenirs sont un moteur.
"Rien ne venait nous déranger. Tous les bruits étaient interrompus, même le temps paraissait ne plus exister", peut-on lire dans L'autopsie de la girafe. Et si le gardien du corps de l'animal était celui de l'éternité ?

Or, il arrive que les mois ne défilent pas paisiblement. Il y a des écueils, des accidents qui laissent des traces, tout comme les tâches sur le plancher récuré de "L'univers de nettoyage de la maison" :
"Les taches ont imprégné profondément le plancher (...). Je ne parle pas de densité, c'est un problème de profondeur. Comme une ecchymose ou comme une empreinte, elles ont une existence inviolable".
Rien ne s'efface complètement. Le temps lisse, polit les blessures et les chagrins? mais ne les enlèvent pas.

Rien n'est laissé au hasard. Qu'on soit en "Transit" à l'aéroport à écouter l'histoire d'un inconnu, ou malade uniquement à jours fixes dans "La crise du troisième mardi", il est évident que l'auteur croit à un destin tout tracé pour les êtres humains. Chaque nouvelle est un fil d'Ariane à suivre dans le labyrinthe du temps, et un moment suspendu de la littérature nipponne.

Les Petits orages, Marie Chartres

Ed. L’École des Loisirs, collection Medium, février 2016, 278 pages, 16.5 euros.

Grandir


Moses Laufer Victor Leonard a quinze ans. Sale âge. Rien ne va jamais : l'acné, les parents, le lycée. Mais pour Moses Laufer, qui doit son superbe prénom à un spécialiste de l'adolescence, tout est amplifié : les boutons évoluent en cratères sur son visage, ses parents sont un couple de psychanalystes qui ont des soucis de communications avec lui alors qu'ils devraient posséder les clés pour communiquer, et le lycée est un vaste hall de solitude. Pour couronner le tout, notre narrateur se sent comme "une écharde géante" puisqu'il boite. Sans canne pour marcher, point de salut, et ses jambes le font tellement souffrir qu'il est une armoire à pharmacie vivante.

Or, comme tous les gamins de son âge, Moses rêve d'aventures. L'arrivée d'un nouvel élève, un amérindien du nom de Ratso, l'intrigue. Grand, bedonnant au point d'avoir le ventre hors du T-shirt, nonchalant, au point d'apparaître comme un individu à part au milieu des sportifs et des pom-pom girls. On est dans le Dakota du Sud, près de la réserve indienne de Pine Ridge, d'où Ratso est originaire.
Alors, quand ce nouveau copain lui propose de se rendre en voiture sur la réserve indienne, Moses est radieux. Loin de lui la mère en fauteuil roulant, loin de lui le père taiseux qui semble tant lui en vouloir, loin de lui les ombres dédaigneuses du lycée ! Il tient enfin son aventure qui
lui permettra de prendre de la distance par rapport à la culpabilité qu'il ressent, à la douleur qui lui gâche la vie et à ses drôles d'obsessions tel que le visionnage en continu de vidéos de panda !
"Et ce mot aventure me plongeait dans un état de conscience illimité, cela ressemblait à une sorte d'éveil permanent. J'avais juste envie de bouleverser l'immobilité de mon monde, les déchirures de ma jambe et la fracture de mon cœur".

Le narrateur a une vision idéalisée de la réserve sioux ; d'ailleurs son exposé sur le sujet était bien trop simpliste et naïf aux yeux de son camarade. Se rendre à Pine Ridge c'est aussi se confronter à la réalité d'un monde dur, en marge, où se côtoient la détresse et la misère sociale. Ratso y a encore sa grande sœur, et il y va pour lui apporter un cadeau un peu spécial.
Cette virée à deux va permettre à Moses de mûrir, et surtout elle va lui faire entrevoir la possibilité d'un nouveau départ avec ses parents :
"Je me sentais debout, droit, comme un beau signe de ponctuation, un signe qui se dressait et s'envolait au gré du vent, un signe qui laissait étourdi et allait haut, très haut, sans avoir peur".

Marie Chartres écrit toujours sur les fractures du cœur et de l'âme, mais son style évolue. De la bonne humeur et des moments complices viennent se greffer sur un décor qui, au premier abord, semble bien morose. Côté liens familiaux les choses évoluent aussi : les parents sont encore unis et tentent de gérer ensemble leur ado de fils.
Les petits orages de la vie ne sont rien face aux grands périples de l'existence. "Il faut éprouver les mots pour véritablement les comprendre" pense Moses, à juste titre. Ce roman est son parcours initiatique à la conquête de lui-même. Chaque chapitre marque une évolution de son état d'esprit par un usage systématique du pronom personnel je : "je suis une désolation", "je suis un souvenir", "je suis une aventure".... marque un palier dans le cheminement du jeune héros pour aboutir à une véritable métamorphose.
Avec Les Petits orages, Marie Chartres prouve encore une fois son attachement à la littérature jeunesse et à l'évocation des bleus de l'âme. On aime car tout sonne juste.

Les autres livres de Marie Chartres en suivant ce lien.

 

L'ours est un écrivain comme les autres, William Kotzwinckle

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Nathalie Bru, janvier 2016, 288 pages, 7,10 euros.

 


Enfin ! Arthur Bramhall le tenait enfin ce manuscrit qui allait faire de lui un écrivain célèbre. Désirs et Destinés a juste ce qu'il faut d'intrigue, de sexe et de bons mots pour enthousiasmer un grand nombre de lecteurs. En attendant, pour plus de sécurité, Arthur décide de le cacher à la campagne, sous un arbre et un tas de brindilles. Sauf qu'un ours est en train de l'observer. Une fois l'écrivain parti, il feuillette les pages et se dit "ce livre a tout" : il possède la clé qui pourra le faire entrer dans le monde des hommes et enfin manger à satiété.

Pris en charge par une des plus importantes maisons d'édition américaines, l’ursidé se trouve un nom d'auteur : Dan Flakes. Au fur et à mesure, il observe les comportements humains, et par un judicieux mimétisme, il réussit à brouiller les pistes. Tout le monde n'y voit que du feu. En plus d'être obnubilé par l'appât du gain, le monde littéraire est aveugle. Pendant ce temps, Dan Flakes s'amuse follement : il mange à satiété, et profite de la société de consommation :
"L'instinct qui le poussait à amasser des réserves n'avait pas encore disparu, mais il luttait en se disant 'je peux en avoir plus' et en se rappelant que la plus belle chose qu'offrait la civilisation était la possibilité permanente d'aller faire des courses".

A force d'adopter un comportement humain, notre écrivain de circonstance ressemble de moins en moins à un ours. Dans le même temps, Arthur Bremhall, après avoir cherché en vain un nouveau sujet de roman, plonge dans une grave dépression et décide de s'isoler dans une grotte. Les comportements s'inversent...
Seulement, la pression monte : l'entourage intéressé de Dan l'invite à écrire un second roman afin de confirmer son talent :
"Le nouveau livre est pour bientôt ? demanda une voix à ses côtés.
  L'ours secoua la tête. "Je n'en trouve pas.
(...) "D'où vient le problème à votre avis ?
- J'ai regardé sous tous les arbres".

William Kotzwinckle s'amuse et en profite pour épingler le monde littéraire. L'ours est un écrivain comme les autres est rempli de scènes cocasses ou décalées, innocentes à la première lecture, mais terriblement caustiques si on y réfléchit bien. Personne n'est épargné : éditeurs, agents, médias, critiques littéraires, et universitaires. Finalement, une fois le livre publié, l'auteur devient un pantin dans le tourbillon médiatico-littéraire.
L'ours a tout compris sur la nature humaine, mais pour survivre en ce milieu, mieux vaut garder son instinct.

Branches obscures, Nikolaj Frobenius

Ed. Actes Sud, février 2016, traduit du norvégien par Céline Romand- Monnier, 288 pages, 22.50 euros.

Troublant


La couverture est inquiétante à souhait : la nuit, un arbre dont les branches touche le mur de la maison, et un corps de femme. Ce corps de femme, c'est celui de Katinka, la maîtresse de Jo Uddermann, et on ne le retrouve pas devant la maison mais dans une malle perdue dans un terrain vague proche de chez elle. Peu avant sa mort, elle avait eu la visite de son amant qui avait pris l'habitude de faire un détour pendant son footing.

Jo est forcément le coupable idéal. Lui-même ne sait pas pourquoi il couchait avec Katinka, puisqu'il vit heureux en couple avec Agnete et leur fille Emma. Est-ce une revanche sur son adolescence quand il était secrètement amoureux d'elle et qu'elle se moquait de son look improbable ? Dans tous les cas, quelque chose se fissure dans la vie bien réglé de cet écrivain à succès : SMS énigmatique venant d'un expéditeur inconnu, chien mort sur son perron, et son vieil ami Georg qui réapparaît alors qu'il le croyait mort lors de sa peine d'emprisonnement en Irlande.

Mais peut-on vraiment parler d'amitié entre Jo et Georg ? Surtout que ce dernier est le personnage principal du dernier roman de Uddermann, intitulé La Craie, référence à la couleur blanche de ses cheveux. Adolescent, il était instable, pervers et masochiste, capable d'exercer une influence réelle sur son copain. Amoureux lui aussi de Katinka, il était prêt à tout pour pouvoir la toucher...
Georg sait-il qu'il est un héros de roman malgré lui ? Plus l'enquête sur la mort de Katinka avance, plus Jo est destabilisé par des détails inquiétants et les apparitions furtives de son ancien ami. Devient-il fou ?

Branches obscures reprend les ingrédients du polar, fait monter le suspens avec une histoire de manuscrit caché et délétère sur son propre passé qui pourrait bien envoyer Jo en prison, pour finalement accoucher d'une souris. On est forcément déçu par la seconde partie un peu poussive, essentiellement tournée vers les états d'âme de l'écrivain . Les personnages secondaires, très présents dans la première partie du roman, disparaissent complètement. On s'attend à une confrontation entre Jo et Georg, symbole d'une lutte entre le bien et le mal, en vain.
Pourtant Frobenius réussit à distiller le trouble, en proposant une mise en abyme efficace avec le texte qui a rendu Jo célèbre. Où est la vérité ?
Enfin, l'auteur évite les poncifs du genre, laissant le privilège d'une lecture agréable grâce à une traduction fluide.

Tombeau de Pamela Sauvage

Ed. La Contre Allée, février 2016, 192 pages, 17 euros.

Fragments



Dans un monde hyper aseptisé séparé en deux camps, onze milliards d'être humains tentent de survivre. Le lecteur sait peu de choses de ce futur esquissé, tout juste assemble-t-il le puzzle au fur et à mesure des notes en bas de page. En tout cas, l'obscurantisme semble être de retour, et Tombeau de Pamela Sauvage une œuvre de résistance sur ce qui existait jadis.

Le dernier né de Fanny Chiarello est un exercice de style. Certains y verront un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) bien qu'il soit très cohérent. Seulement, la lecture demande une gymnastique permanente : le texte, constitué de vingt-trois portraits, est truffé de notes en bas de page, qui pour nous, lecteur du temps de Pamela Sauvage, pourraient nous sembler inutiles. Mais ces notes sont en fait des remarques faites par un philologue du futur, à la fois commentateur du texte et résistant face à la société où il vit. Ainsi, elles sont décalées, remplies d'humour, et dévoilent partiellement ce à quoi pourrait ressemblait notre future société :
Féminisme (note 370) :  les femmes n'ayant pas le même statut social que les hommes, durent promouvoir leur valeur et leurs droits par le biais de discours idéologiques.
Voter  (note 227) : système inutilement complexe par lequel une population rarement éclairée choisissait notamment son ou ses dirigeants. 
Chaussettes de tennis (note 285) : chaque sport avait ses tenues spécifiques, jusqu'aux chaussettes.

Fanny Chiarello ne voulait pas d'un texte "enfermant". De ce fait, elle a pensé son texte  en vers libre, sans point à la fin du chapitre, puisque chaque portrait renvoie au portrait suivant. Et on lit avec plaisir ces fragments de vies sans relief présentés sous forme de faux roman polyphonique. On y croise un animateur télé qui se demande dans quelle mesure sa célébrité est justifiée, un écrivain à la recherche du roman qui laissera son nom à la postérité, une cliente mystère chargée de vérifier ce que propose le magasin concurrent...
L'écriture est contraignante mais aussi ludique. Fanny Chiarello a choisi ses patronymes avec soin, a usé de mots que les notices explicatives du commentateur n'arrivent plus à expliquer, comme bar à ongles ou humour par exemple :
Bar à ongles (note 296) : concept mystérieux sur lequel nous manquons à ce jour de précisions.
Humour (note 120) : obscur. Apparemment une référence à un type de fluide corporel.

Tombeau de Pamela Sauvage développe la théorie selon laquelle deux personnes au monde sont seulement séparées par six degrés de séparation. Chacun renvoie à un autre, et chaque portrait est lui-même une note en bas de page. Tout ce petit monde gravite finalement autour d'un même centre incarné par Pamela Sauvage.

Les notes permettent de comprendre que la société à venir pourrait très bien considérer le livre comme un objet de subversion. La lecture n'existe plus, ou elle se fait en cachette. Les lecteurs sont désormais assimilés à des pirates ou des résistants. C'est pourquoi, ce texte "retrouvé" symbolise à lui seul une certaine idée de la littérature passée. Il devient un testament de ce qui fut autrefois. Par là, il prend de la valeur alors qu'il ne fait que raconter le banal. Finalement, seul le chien parle à la première personne du singulier, n'emploie pas le présent, et semble capable de se projeter dans l'avenir...

Par la forme de son texte et de la présentation, Fanny Chiarello propose au lecteur une liberté totale de lecture. On peut lire le texte, puis les notes, ou l'ensemble en même temps. Il n'y a pas de contrainte. Truffé de bons mots, intelligent, et vraiment bien construit, Tombeau de Pamela Sauvage est un exercice de style hautement original, qui vient étoffer le catalogue déjà bien fourni des Editions La Contre Allée.

A part ça (9) Iain Levinson lit dans vos pensées

Ed. Liana Levi, octobre 2015, traduit de l'anglais (GB) par Franchita Gonzales-Battle, 232 pages, 18 euros.

 La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...

Télépathie


Qui n'a pas rêvé de lire dans les pensées des autres pour enfin savoir ce qui se trame d'honnête ou d'hypocrite derrière un regard affolé, amoureux,  ou perdu dans le vague ?
Sauf que ce don de télépathie, drôle et utile à première vue deviendrait vite un enfer à rendre encore plus fou un schizophrène, car il n'existe aucun bouton OFF pour stopper le conciliabule incessant à l'intérieur de votre crâne !

Le dernier roman de Iain Levinson se construit autour de deux personnages que tout oppose, un flic et un tueur de flic, pourtant relié par un point commun : le don de télépathie. Alors que le premier l'emploie pour être un bon flic, l'autre s'en sert pour gagner au poker en prison. Tous les deux intéressent le FBI, car forcément, leur don n'est pas naturel et ils ont été choisis jadis pour un obscur programme...

Iain Levinson utilise les codes du polar classique en y ajoutant les ficelles du roman d'anticipation pour proposer une intrigue somme toute réussie même si le lecteur scrupuleux restera sur sa faim concernant une sombre histoire de projet secret en Alaska coordonné par un neurologue réputé. On n'est pas non plus dans X-Files, donc pas de complot international genre "on ne nous dit pas tout", ou d'enlèvement par des petits gris. On reste finalement dans la trame classique un peu plan-plan si bien que l'idée de départ (fameuse) gonfle, gonfle... et se dégonfle tranquillement au lieu d'exploser avec un dénouement hors du commun.

A part ça, Ils savent tout de vous pointe du doigt nos vies hyper connectées, et notre société sous vidéo surveillance constante. Qu'il est loin le temps où tous nos faits et gestes n'étaient pas conservées sur disque dur ! Enfin Iain Levinson laisse planer le doute sur les progrès et les techniques des services secrets pour aboutir  à leurs fins. 007 fait pâle figure à côté du flic Snowe et du meurtrier Brooks ! Ce livre pourrait être le point de départ d'un bon scénario pour un film d'action efficace et accrocheur.

Vivant, où est ta victoire ? Steve Toltz

Ed. Belfond, février 2016, traduit de l'anglais (Australie) Par Jerôme Schmidt, 450 pages, 22.50 euros.
Titre Original : Quicksand 

Journal d'un looser


Liam et Aldo sont deux amis improbables. Alors que le premier est flic à défaut de pouvoir de son talent d'écrivain, l'autre est un looser patenté. Tout ce qu'il entreprend est forcément voué à l'échec, et au passage la certitude de se faire de nouveaux ennemis parmi ses anciens clients ou ses créanciers. Mais Aldo, même surendetté, continue de croire à sa bonne étoile, seulement il creuse sa tombe. A force d’écouter les déboires de son ami, Liam acquiert la conviction qu'il tient là tous les éléments pour écrire un roman :
"Pour le lecteur, ce sera un bon moment. Pour moi, un retour sur investissement. Pour toi, une catharsis. Ce sera plus simple qu'une confession. Je ferai ça pour toi".

Et voilà le lecteur soudain plongé dans les frasques et les combines d'Aldo, ses déboires sexuels aussi qui le mèneront à être accusé du meurtre de sa maîtresse. Il est le personnage de roman rêvé, amateur de la petite formule, ayant toujours une idée délirante en tête qu'il est incapable de garder pour lui, à l'affût de l'amitié utile qui pourra résoudre ses problèmes.
Or, Aldo est "une cause perdue" et Liam le sait bien puisque, au fur et à mesure du roman, il intervient de moins en moins. Les dialogues absurdes et l'humour du début tournent à vide au milieu. Quand Aldo décide d'assurer sa propre défense au tribunal, cela nous vaut un monologue interminable, une véritable logorrhée que même le lecteur a du mal à suivre. seulement le lecteur se dit qu'une telle abondance cache la partie immergée de l'iceberg Aldo. Et si on y regarde bien, ce perdant sur tous les fronts a développé au fil du temps une peur absolue de la vie, sans pour autant réussir à y mettre un terme, puisque là aussi, ses tentatives de suicide se soldent par des échecs.

Le début est tonitruant, drôle et prometteur. Puis, au fil des pages, le rythme s’essouffle, comme si l'écriture de Steve Toltz tournait à vide, un peu comme la vie de son anti-héros. A force de parler, Aldo s'enfonce ; sa plaidoirie lors de son procès pour le meurtre de sa maîtresse en est un exemple flagrant. Dès lors, le titre original, Quicksand (sable mouvant), prend tout son sens.
Et pourtant, malgré ce trop plein de paroles, de situations parfois abracadabrantes, on ne peut s'empêcher de s'attacher au personnage. L'auteur réussit le pari de le rendre attendrissant malgré son côté excessif. Aldo est un boulet magnifique, jusqu’au-boutiste dans sa chute et son isolement - son refuge sur un ilot rocheux en est la preuve - et qui exprime par l'excès qu'il est arrivé au bout de ce qu'il peut supporter.

Le côté "roman total" de Vivant, où est ta victoire peut déranger ; son côté bavard aussi. Mais Steve Toltz a écrit un roman cohérent, souvent drôle, qui raconte les idées farfelues et les déboires d'un homme abonné à l'échec. On n'aime ou on n'aime pas, mais on ne peut pas nier le talent de cet écrivain australien.

Ballade pour Leroy, Willy Vlautin

Ed. Albin Michel, collection Terres D'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Hélène Fournier, février 2016, 304 pages, 22 euros.
Titre original : The Free 

Les oubliés du rêve américain


 Quand Leroy Kervin s'est engagé dans la National Guard, c'était sur le conseil de son patron qui lui avait indiqué que son patriotisme lui permettrait d'arrondir ses fins de mois. Seulement, il y a eu la guerre en Irak, sa mobilisation, et son retour blessé et infirme à la maison :
"Il ne savait plus ni parler ni marcher. La vie qu'il avait connue n'existait plus. Ce Leroy Kervin-là n'existait plus.
Le nouveau Leroy Kervin ne reconnaissait pas les gens qu'il venait à peine de rencontrer. Aussitôt il s'agitait et broyait du noir. Frustré, il jetait ce qu'il avait sous la main avant de fondre en larmes. Il lui fallut des mois pour réapprendre à marcher, des mois avant de pouvoir tenir à nouveau une fourchette, et il avait toujours du mal à parler et à gérer ses émotions. Il n'y eut pas de guérison miraculeuse pour le nouveau Leroy Kervin".
Parce qu'il ne se sent pas capable d'accepter son nouvel état, Leroy décide de se suicider, mais se manque. Dans le coma, il plonge dans un monde étrange où des groupes en tenue para-militaire, les "Hommes Libres" (The Free, titre original) font la chasse à tous ceux qui sont porteurs d'une mystérieuse marque qui s'étend sur le corps.

Pendant que Leroy tente de sauver sa vie dans son monde parallèle, la vie continue autour de lui. Sa mère Darla s'entête à lui lire les romans de science-fiction dont il raffole depuis toujours tout en se promettant d'annoncer à Jeanette, la petite amie de Kevin, son geste désespéré. Pauline, l'infirmière, a mis sa vie affective de côté depuis qu'elle est la tutrice de son père. Son travail lui fait rencontrer Jo, jeune marginale de quatorze ans, pour qui elle se prend d'affection. Enfin, Freddie, le gardien de nuit, cumule deux emplois pour espérer payer les factures médicales de la plus jeune de ses deux filles. La précarité, le départ de son épouse avec leurs enfants, le pousse à accepter un bien étrange marché.

"La douleur semblait suspendre le temps. Attendait-il depuis des minutes, des heures, des jours ou des semaines ? C'était trop difficile à supporter et il en avait vraiment assez de souffrir. Alors il décida de l'abandonner, d'emmener son esprit le plus loin possible. Il allait se perdre en lui-même. Disparaître de la scène du monde".
Les personnages sont libres en apparence, mais en apparence seulement. Ils s'accrochent à la vie alors que cette vie ne leur fait pas de cadeau. La noirceur du quotidien fait contrepoids à leur bonté d'âme. Darla, Pauline, Freddie sont bienveillants car ils tentent de soigner ceux qui leur sont chers alors qu'ils sont eux-même blessés par la vie.
Le rêve comateux de Leroy est une immense métaphore sur l'Amérique d'aujourd'hui, confrontée à un regain patriotique d'une partie de la population.

Ballade pour Leroy est rempli de chagrin, de douleur, mais déborde d'amour. Les personnages de Willy Vautlin sont des individus ordinaires confrontés à une société violente qui broie ceux qui sont en marge. On est en plein réalisme social, servi par une prose simple qui va droit au cœur, et le lecteur suit avec une attention croissante les destins de ces anti-héros que la traduction claire et élégante d'Hélène Fournier  rend héroïques.

Trois jours avec Norman Jail, Eric Fottorino

Ed. Gallimard, collection La Blanche, février 2016, 208 pages, 17.50 euros.

Mémoire de vent


Qui est vraiment Norman Jail ? Auteur de Qui se souviendra de nous, paru avant la Seconde Guerre mondiale, il n'a plus rien publié depuis. Pourtant Norman Jail écrit, tout le temps. On peut même dire que l'écriture a vampirisé sa vie au point qu'il est passé à côté d'un certain nombre d'événements.

De Norman Jail on ne sait rien ou presque, tout juste sait-on qu'il a choisi délibérément ce pseudonyme à résonance anglo-saxonne pour qu'il brille sur une couverture de livre... en vain. A maintenant plus de quatre-vingts ans, il vit presque en ermite dans sa demeure, au bord de la mer, à noircir encore et encore des feuillets de sa fine écriture. Sa bibliothèque est remplie de manuscrits achevés ou avortés mais qui n'ont pas connu d'autres lecteurs que lui, sauf peut-être son infirmière et parfois la fille de celle-ci, Gisèle quand elle accompagnait sa mère chez le vieil homme. Et lorsque Gisèle parle à sa meilleure amie Clara d'un manuscrit que lui aurait lu l'auteur, celle-ci décide de le rencontrer, espérant qui lui ouvrira son univers.

Étonnamment, la rencontre se passe  très bien. Norman Jail est prolixe, heureux de parler de lui et de son univers littéraire. Cela nous vaut quelques pages sublimes sur le lien étroit entre l'auteur et son rapport avec l'écrit. Et forcément, c'est le créateur de Norman Jail, Eric Fottorino, qui s'exprime derrière son personnage de fiction. 
"L'écriture vient du désastre (...) C'est toujours un désastre personnel" explique le vieil homme. Parce qu'il n'a jamais connu son père, il a ressenti le besoin d'exprimer sa souffrance, et écrire est devenu son cri à lui : "un homme qui écrit est un homme qui crie. Écrire, crier, que dire de plus ? Chaque fois que j'ai voulu crier, j'ai écrit. Ma vie est un cri parfait".
Norman Jail est "infirme de [son] identité", et ce qu'il écrit lui donne le sentiment d'exister, d'être. Sauf qu'il est un écrivain et que la narratrice à qui il raconte tout cela se demande où se trouve vraiment la réalité. Au fur et à mesure, on se rend compte qu'il est magicien de la fiction. La réalité ne l'intéresse pas ; elle le met en face de ses responsabilités, de ses erreurs, de ses actes. Mieux vaut pour lui la remodeler à sa manière :
"Réécrire le temps, le courber selon sa volonté, rembobiner les mots et les gestes, jeter au panier le brouillon de ses vingt ans pour mettre au propre le destin, pour se mettre au propre lui-même comme on s'accorde avec sa conscience".
C'est ainsi que la seconde partie du roman dévoile les ficelles tirées par Norman Jail pour travestir son histoire, cette réalité qu'il fuit, à travers un manuscrit. Clara, accueillie trois jours chez l'auteur existe-t-elle vraiment finalement ? N'est-elle pas aussi un artifice, un personnage de roman ?

"Les mots sont le malheur de l'écriture" assène Norman Jail. Il aimerait tant retrouver ce "bain originel" où les livres n'auraient pas besoin de mots mais seraient remplis de couleurs, de sensations. Écrire lui a permis d'échapper à son passé et à ses mensonges. Qui étaient vraiment Clara Bloch et Pierre-François, maîtresse et ami qu'il a volontairement mis de côté, se consacrant entièrement à son œuvre ? Norman Jail est un égoïste : "je ne voyais que moi" dit-il, incapable de s'intéresser à la souffrance des autres.

"C'est important, la nuit, dans un livre. C'est ce qui échappe, ce qui résiste. Ce que les mots détournent et refusent. En écrivant, vous comprenez ce que la lumière doit aux ombres. Et le passé aux mensonges".
Trois jours avec Norman Jail est un livre brillant car il offre à la fois une réflexion profonde sur le rapport de l'auteur à l'écriture et sur l'art du roman, tout en ne mettant pas de côté l'intrigue. Les deux parties s'emboîtent parfaitement pour proposer un dénouement à la hauteur du procédé employé.

Ce roman se dévore jusqu'à la fin et laisse une empreinte prégnante dans la mémoire du lecteur.

A part ça (8) C'était hier et c'était bien !


La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...

 

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C'était hier, dans la très belle librairie Le Bateau Livre à Lille.
Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas les éditions La Contre Allée, il est temps de vous mettre à la page en cliquant ici. Leur catalogue est impressionnant de qualité, et leurs couvertures sont aussi belles que les couvertures de David Pearson chez Zulma ! Son fondateur, Benoit Verhille, est à la tête d'une équipe exigeante et à l'écoute. Je l'avais rencontré en mai 2013 lors d'un entretien pour La Cause Littéraire : http://www.lacauselitteraire.fr/entretien-avec-benoit-verhille-fondateur-des-editions-de-la-contre-allee


Fanny Chiarello, Prix orange 2015 pour Dans son propre rôle (L'olivier, 2015), accompagnée de Patrick Varetz à la lecture, nous a lu quelques extraits de son dernier ouvrage paru à La Contre Allée, Tombeau de Pamela Sauvage, et a répondu aux questions en toute simplicité.

Un beau moment !



Le Pique nique des orphelins, Louise Erdrich

Ed. Albin Michel, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez (nouvelle traduction), janvier 2016, 480 pages, 24 euros.

Éloge de la lenteur


Louise Erdrich prend le temps. Elle est aussi structurée qu'une araignée en train de tisser la toile qui emprisonnera ses futures proies. Là, son écriture bâtie par un sens infinie de la description, emprisonne le lecteur et lui permet de se poser, de prendre le temps de savourer l'histoire qui lui est racontée.

Le pique nique des orphelins est avant tout le nom d'une foire qui aura un triste écho dans les souvenirs de Mary et Karl, car c'est à cet endroit précisément que leur mère va les abandonner un jour de 1932, préférant suivre un saltimbanque aérien plutôt que se soumettre à ses devoirs de mère. Mary, qui porte dans ses bras le dernier né de la fratrie, le confie à un couple en mal d'enfants, puis, avec son frère, décide de rejoindre le Dakota du nord et la boucherie familiale de la tante Fritzie pour y être recueillis. En route, Karl préfère rebrousser chemin et, du haut de ses treize ans, compte vivre au jour le jour. Mary devient plus ou moins la fille adoptive de Fritzie et la sœur cadette de Sita, une chipie très portée sur les apparences et qui ne recule devant rien pour se mettre en avant.
Le temps défile et nous emporte jusqu'aux années 70. Mary a traversé son existence sans véritable amour, mais accompagnée de sa meilleure amie Célestine avec qui elle a repris les rênes du commerce de Fritzie. Célestine a eu un enfant avec Karl, Dot, qui deviendra "the beet queen", la reine des betteraves, à son adolescence (d'où le titre original du roman). Car Wallacette, alias Dot, n'est pas une jeune fille modèle. Mary lui cède tout, tandis que sa mère se rend compte jour après jour de l'échec de son éducation.

Le Pique-nique des orphelins est un roman féminin. Les hommes n'y jouent qu'un rôle secondaire et s'effacent parfois presque malgré eux. C'est le cas de l'oncle Wallace qui ne cessera jamais d'être un père de substitution pour Wallacette Les personnages de Louise Erdrich grandissent et vieillissent dans la même ville, Argus, qui au fil des décennies, se transforme considérablement. Mary a dû aussi adapter sa vie professionnelle aux changements du lieu qui l'a accueilli quelques décennies plus tôt.

Louise Erdrich ne laisse aucun de ses personnages de côté. Certains lecteurs (trop) pressés y verront une forme d'inertie. Pourtant, l'alternance des narrateurs balaie de façon définitive cette idée. Le roman qui s'étend sur presque un demi-siècle, a forcément besoin de s'épancher pour bien comprendre la suite des événements.
Isabelle Reinharez offre une nouvelle traduction de ce titre paru une première fois en 1986 sous le titre  La Branche cassée. Elle confirme le talent de portraitiste de l'auteur en offrant au lecteur un vocabulaire choisi, en lien avec le rôle de chacun dans l'histoire du roman. Les différentes voix narratives à la fois remplies de fureur contenue ou d'épanchement poétique, la cohérence de la chronique familiale, et les paradoxes du sentiment amoureux décrits dans les moindres détails, font du Pique-nique des orphelins un des très bons romans de l'auteur.

Retour à Oakpine, Ron Carlson

Ed. Gallmeister, traduit de l'anglais (USA) par Sophie Aslanides, février 2016, 290 pages, 23.10 euros.

Nos 17 ans


Ron Carlson a décidé de faire vibrer la corde sensible de ses lecteurs. Pas de sombre histoire de trafic, de meurtre ou de vengeance, mais l'amitié indéfectible entre quatre quinquagénaires.
Les amateurs de romans américains feront tout de suite le rapprochement avec le merveilleux roman de Nickolas Butler Retour à Little Wing (Autrement, 2014), et ils auront raison. Sauf que l'auteur n'utilise pas les mêmes ficelles et préfère s'arrêter sur une période bien précise de l' histoire commune de ces quatre amis : l'année de leurs dix-sept ans.

Jimmy, Craig, Franck et Mason sont les meilleurs amis du monde, ils ont même fondé un groupe de rock qui tournaent dans les bals du coin. Ils ont dix-sept ans et la vie devant eux. Leur principal problème est de savoir ce qu'ils vont en faire. Seulement, cet été là, la mort accidentelle du frère de Jimmy, Matt, met un frein à leurs projets. Le départ précipité de Jimmy pour New-York fissure le groupe et chamboule toutes leurs belles idées. Chacun choisit sa voie sans se préoccuper des autres, et même s'ils se donnent des nouvelles de loin en loin, la distance et le temps ont raison de leurs serments de jeunesse.
"Je pensais qu'on serait un groupe pendant quelques années, ou un truc comme ça. Mais on va au réservoir, Matt se noie et tout le monde disparaît. C'était comme si le temps s'était brisé en deux, et alors on a eu la seconde moitié".

Trente ans ont passé. Ce jeunes gens sont adultes désormais. Ils ont eu leur lot de blessures et de regrets. Malgré le rejet de son père, Jimmy revient chez ses parents pour y vivre son dernier automne. Il est en phase terminale du sida et ne veut pas finir ses jours à l'hôpital. Craig a géré de main de maître sa carrière d'avocat à défaut de réussir son mariage. Sur le chemin, il y a perdu les valeurs qui étaient les siennes, il se déteste et revient à Oakpine retaper la maison de famille, histoire de prendre un nouveau départ. Franck et Mason n'ont jamais bougé de Oakpine. Franck est devenu un entrepreneur riche mais sans enfant, tandis que Mason trouve la sérénité sur les chantiers. Il a un fils de dix-sept ans, Larry, et une épouse qui joue au jeu du chat et de la souris avec son patron pour se sentir désirée. Tout ce petit monde va se retrouver, se souvenir, affronter le passé, et enfin panser les vieilles blessures de gosses.

La nostalgie est une pièce maîtresse du roman. Sans elle, le texte se diluerait et perdrait en consistance. Ron Carlson y a mis son cœur et ses émotions si bien que les femmes n'y jouent finalement qu'un rôle secondaire et non décisif. Elles sont là, toujours, mais ne participent pas vraiment à ce qui se joue entre les quatre amis. On est entre hommes du début à la fin...
Grâce au personnage de Larry et de son amie Wendy, la transmission des valeurs devient un thème majeur. Jimmy transmet son goût de l'écriture et de la fiction à la jeune fille, tandis que Larry puise au sein des amis de son père la maturité dont il a besoin pour prendre son indépendance après le lycée.
Retour à Oakpine se lit avec plaisir, même si la fin peut s'avérer un peu poussive et trainer en longueur. Ron Carlson n'a pas pris de véritables risques en écrivant cette belle histoire d'amitié. Il manque peut-être la petite étincelle de folie qui aurait ajouté du piment à l'ensemble.

REGARDS CROISES (21) LAC, Jean Echenoz

Ed de Minuit, 1989 puis 2008, 190 pages, 6.10 euros

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

J'aime les défis littéraires surtout quand ils me permettent de découvrir un auteur et un univers. Jean Echenoz ne m'était pas inconnu. Je me souviens d'avoir lu Cherokee et Je m'en vais il y a quelques années, sûrement aux alentours de 1999, date de son prix Goncourt. Seulement, je n'en gardais pas un souvenir impérissable, il était donc bienvenu que je renoue avec la prose de l'auteur.

Dès les premières pages, on sent le roman d'espionnage : un unijambiste qui se bat avec sa prothèse attend un coup de fil mystérieux et codé, et puis les événements - ou plutôt les non-événements - s'enchaînent, jusqu'à comprendre que le titre fait référence à un palace hôtel situé au bord d'un lac, et dans lequel se confrontent des espions.
J'ai vite compris que l'intrigue était secondaire : nous ne somme pas réellement dans un roman d'espionnage et les personnages restent superficiels. Peu d'émotions, peu d'histoire, peu de sentiments. Tout juste sait-on que le héros - mais peut-on employer ce terme - , Franck Chopin, n'a gardé de son rêve enfantin de devenir vétérinaire que la particularité d'être devenu un entomologiste, catégorie animale qui ne se soigne pas, et un espion à la botte d'un certain Colonel Seck. Pour espionner, Chopin pose des micros sur des mouches, technique somme toute peu sûre et non garantie de résultats exploitables.
Dans ses pérégrinations au bord du lac, Chopin va comprendre que la femme avec qui il entretient une liaison, Suzy Clair, est en lien avec ceux qu'ils surveillent car elle tente de retrouver son mari, Oswald, disparu depuis quelques années...

Jean Echenoz est un petit rigolo (au sens noble du terme) car son roman est avant tout un exercice de style qui manie avec habileté la distanciation et les annonces sur la suite de l'intrigue. Le lecteur érudit trouvera quantités d'éléments pour proposer une étude de l’œuvre, tant la prose, la thématique et le vocabulaire appellent à une autre façon d'appréhender le genre romanesque.
Pour moi, cette lecture m'a trop rappelé mes lectures obligatoires de khâgne, celles où on devait privilégier le fond sur la forme, celles où on vous obligeait à décortiquer la technique narrative pour en extraire la substantifique moëlle. Depuis, j'ai vieilli, et j'ai surtout besoin de légèreté dans mes lectures.
Sans vouloir m'attirer les foudres des amateurs du genre et/ou de l'auteur, Lac m'a profondément ennuyée, et même en voulant mettre de côté l'intrigue pour n'en garder que la structure, je ne me suis pas senti capable de plonger dans le gouffre.
Néanmoins, cette lecture fut pour moi salvatrice car elle m'a permis de bien me positionner sur mes attentes de lectrice, et me rendre compte que lire à la surface des choses me convenait parfaitement.