Pour la peau, Emmanuelle Richard

Ed. de L'Olivier, janvier 2016, 224 pages, 18 euros.

"A quel moment suis-je tombée ?" se demande Emma, après sa rupture avec E. Quand est arrivé ce passage de l'indifférence à l'intérêt, puis du désir au sentiment amoureux ?
 La narratrice écrit pour ne pas sombrer, pour transformer son amour "en motifs" afin de pouvoir accepter la rupture. Elle n'épargne rien au lecteur, que ce soit son inscription sur des sites de rencontre pour assouvir ce qu'elle croyait être une "grande faim sexuelle", ou la répulsion qu'elle aurait pu avoir pour E., cet homme de vingt ans plus vieux qu'elle, à "la voix pathologique", au "teint gris" à force d'abus d'alcool et de drogues.
Elle explique au contraire "les multiples déflagrations du désir" pour cet individu qui n'est pas son genre. Scènes crues, souvenirs genre "boule à neige en plein été", elle raconte son histoire d'amour :
"Bout portant. Vivre dans l'état de désir permanent est une sorte d'enfer. Hors l'accomplissement du désir le reste du temps vécu n'est qu'attente. Frustration. Attente."

Emma et E. sombrent dans "l'hystérie du quotidien" décrite dans L'Infinie comédie de Wallace. Elle incarne pour lui l'épaule sur laquelle il peut se reposer après ses excès. Mais, attiré par tout ce qui lui fait du mal, E. retourne vers son ex, laissant une Emma démunie et en manque de celui qu'elle a appris à aimer :
"C'était un homme qui tombait puis qui tendait les bras vers vous de part et d'autre de votre cou pour vous envelopper dans sa terrorisante douceur quand vous le rejetiez".

Elle veut du quotidien, de la stabilité. Lui doit se battre contre trop de démons à la fois pour lui garantir cela. Au moins lui a-t-il renvoyé une autre image d'elle-même, la sensation qu'elle a  au moins été aimée pour sa personne et non pour son image. Maigre consolation.

A coups de chapitres courts, Pour la peau est le récit d'une passion amoureuse, rempli de fulgurances littéraires et de moments de grâce, tant les mots sont précis dans l'expression des sentiments. Emma a choisi l'écriture pour guérir de cet amour en expliquant sa douleur. Elle pose des questions, tente de se rappeler ou de comprendre les signes avant coureurs de la fin. "Nous est-il arrivé de nous regarder sans désir ?" se demande-t-elle.
La littérature devient alors un baume apaisant.