Les Délices de Tokyo, Durian Sukegawa

Ed. Albin Michel, février 2016, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, 240 pages, 17.50 euros.

Transmission


Afin que l'échoppe, dont il est le gérant, devienne un rendez-vous incontournable pour y manger de bonnes pâtisseries, il faudrait y proposer une préparation artisanale et non industrielle, se dit Sentarô. Sauf qu'il n'en a ni le temps, ni l'envie. Préparer et travailler la pâte de an (haricots rouges) qui donnera du goût aux doriyakis, réclame patience et savoir-faire, deux qualités que ne possèdent pas ce cuisinier.

Depuis quelques temps, une vieille femme se poste quotidiennement devant la boutique. Elle y observe l'unique cerisier en fleurs de la rue, ou semble fixer Sentarô en train de travailler. Lorsque le commerçant met une annonce pour embaucher, cette dernière pose sa candidature. Sentarô est incrédule : son âge et ses mains infirmes ne seront-ils pas préjudiciables au commerce ? Or, l'aïeule  semble connaître le secret d'une bonne préparation de dorayakis. Convaincu qu'elle peut l'aider à relancer les affaires, il l'emploie.
Tokue est une vieille femme plaisante qui adore transmettre son savoir faire. Néanmoins, elle reste vague sur son passé et sur le fait que ses mains sont si abîmées. Depuis son arrivée, les clients affluent pour goûter ses doriyakis. Elle ne compte pas ses heures et réclame peu, comme si son travail était une source de liberté d'autant qu'il lui permet de rencontrer des jeunes gens, notamment Wakana, avec qui elle ne se lasse pas de bavarder.

Tout est trop beau. Un jour, l'affluence se tarit. La boutique de Sentarô est victime d'une rumeur. Le handicap de Tokue serait dû à la maladie de Hansen, plus connue sous le nom de lèpre. Ce mot suffit à affoler tout le monde et à véhiculer des horreurs. Tokue préfère se réfugier au sanatorium de Tenshoên, là où elle a toujours vécu. Mais elle fait désormais partie de la vie de Sentâro et Wakana
"Voilà pourquoi j'ai essayé d'être à l'écoute. Je crois que l'homme est un être vivant doué de cette force. Et de temps en temps j'ai entendu".
 
La maladie, le rejet, la guérison ont fait de Tokue une âme exemplaire. Par l'écoute et l'attention, elle
a éloigné d'elle tout ce qui pouvait lui nuire. Comme les deux jeunes gens ont décidé de lui rendre visite au sanatorium, elle décide de leur transmettre ses doux secrets culinaires avant de s'éteindre.

Ce roman japonais, traduit par Myriam Dartois-Ako ,valeur sûre de la traduction nipponne, souligne une nouvelle fois à quel point la littérature asiatique a le don de transformer une situation quotidienne en moment de grâce. Car Les délices de Tokyo n'est pas qu'une histoire de restauration, c'est aussi une leçon de vie et d'amitié qui rappelle un épisode sombre de l'histoire japonaise. La cuisine favorise la transmission des valeurs et le temps qui s'écoule se matérialise par la floraison du cerisier, ce qui nous vaut de merveilleuses pages empreintes de poésie.

Les Délices de Tokyo a été adapté au cinéma par Naomi Kawase en 2015.

A part ça (7) : Et Steven Saylor créa Gordianus le Limier

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...

 

 Dernier né de la série Les Mystères de Rome, Le Triomphe de César (10/18, février 2016) n'a rien à envier à ses grands frères, dont le premier tome, Du Sang sur Rome, est sorti en 1991.
Chaque tome raconte une enquête de Gordianus (Gordien) surnommé le Limier, à une époque clé de l'histoire antique : l'ascension et le règne de Jules César. Par son érudition et son impressionnant travail en amont, Steven Saylor fait revivre cette société disparue faite d'intrigues, de codes bien particuliers, et de conflits, dont la stabilité politique risque à tout moment de basculer.

Gordien, par contre, est l'archétype même de la stabilité. Homme fidèle, père de famille dévoué, il doit sa réputation de détective à un flair qui ne l'a jamais démenti, et qui l'a emmené aux quatre coins du monde connu, à la limite des colonnes d'Hercule.

Dans cette dernière aventure, Gordien n'aspire qu'à sa retraite bien méritée, sauf que Calpurnia, l'épouse de César, lui demande d'enquêter sur un éventuel complot à l'encontre de son époux. Elle avait engagé Hiéronymus, un ami de Gordien, mais celui-ci vient d'être assassiné.
Lors de son enquête, Gordien va croiser Vercingétorix, Cicéron, Cléopâtre et sa sœur Arsinoé, Marc-Antoine, et bien sûr Jules César, sur le point de faire profiter aux romain de son quadruple triomphe sur les Gaules.

Même si le lecteur pressent le dénouement au dernier quart du roman, l'intérêt de l'intrigue ne s'émousse pas. Les triomphes sont décrits avec une abondance de détails, les rencontres de Gordien avec des personnages historiques qui auront par la suite un rôle majeur ne manquent pas de piment. Et puis, Le Triomphe de César possède cette magie d'envoyer le lecteur dans la Rome Antique. On a véritablement l'impression d'y être, d'avancer en compagnie de Gordien le long du quartier de Suburre, au Palatin, ou d'arpenter le forum romain. Ainsi, fond et forme de l'ensemble sont soignés.

Steven Saylor a donc réussi le pari d'attirer à la fois les amateurs de policier et les adeptes du roman historique.
 

Le Crime, histoire d'amour, Arni Thorarinsson

Ed. Métaillié Noir, collection Bibliothèque nordique, traduit de l'islandais par Eric Boury, février 2016, 140 pages, 17 euros.

De la douleur d'aimer


Le constat est accablant : l'ex-mari est en mode survie, l'ex-épouse est devenue alcoolique, droguée et marginale, et la fille est remplie de haine à l'encontre de ses parents. Jusqu'à la page 83, on se demande quel est l'événement qui a bien pu réduire cette famille en miettes. Car, au départ, on ne comprend pas bien : l'homme et la femme s'aiment encore, mais il leur est impossible de vivre ensemble. Incapables d'avouer la cause de leur rupture à leur enfant, ils lui ont promis de tout lui avouer le jour de sa majorité.
Or, cet anniversaire est arrivé, et personne n'est prêt à assumer ses responsabilités.
Lui, depuis  dix ans, vit constamment avec cette impression : "c'est comme si, croyant enfoncer l'accélérateur, j'appuyais sur les freins. J'ai l'impression de me dissoudre". Elle, pour se procurer de quoi oublier un temps son malheur, a renoncé à sa dignité en vendant son corps. Frida, leur fille, vit en colocation avec une amie, et se garde bien d'avoir une quelconque relation avec ses géniteurs.

Malgré tout, la mère a bien l'intention de raconter son histoire, ou plutôt leur histoire. Car avant le malheur, il y avait une belle et vibrante histoire d'amour. Cachés dans ses guenilles, les feuillets de sa vie, ce qui faisait qu'ils étaient NOUS.
Le Crime est en fait deux romans en un seul ; il y a celui avant la révélation du secret et celui après. Le procédé de mise en attente est très bien maîtrisé car, à aucun moment, le lecteur ne devine l'origine du drame qui se joue à travers les phrases. Le traducteur, Eric Boury, a réussi à respecter le procédé en veillant bien à brouiller les pistes. Une fois que lui est révélé le secret de leur rupture, le lecteur entre dans un tout autre récit où la culpabilité, le remords, le chagrin mais aussi l'amour étroitement lié à la haine font leur apparition.
Il est toujours question d'amour et de sentiments, même quand il est impossible d'aimer celui pour qui on est persuadé d'être la moitié. Les confessions des protagonistes  et les conséquences de la rupture sur leurs vies respectives ne sont que l' antichambre de l'enfer qu'ils vivent quotidiennement depuis dix années.
Court mais incroyablement dense, ce roman est un cri déchirant, un hommage vibrant à l'être aimé.

Le Chant de la Tamassee, Ron Rash

Ed Seuil, collection Cadre Vert, janvier 2016, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez, 231 pages, 19 euros.

Sous la violence, l'harmonie


Maggie, photographe ayant grandi dans le comté d'Oconee, là ou serpente la Tamassee, n'aurait jamais cru qu'une de ses photos allait provoquer tant de remous. Dépêchée par son journal sur les bords du fleuve impétueux qui lui rappelle tant de souvenirs, elle doit suivre le bras de fer entre Herb Kowalsky et les habitants du comté. Cinq semaines plus tôt, Kowalsky a perdu sa fille, noyée dans la Tamassee, à cause d'un ressaut hydraulique. Depuis, il cherche à récupérer son corps coincé au fond du fleuve et, pour se faire, par l'entremise d'un entrepreneur, il désire poser un barrage amovible afin de faire baisser momentanément le niveau de l'eau. Or, la Tamassee est protégée par une loi fédérale, la Wild and Scenic River Act, qui empêche quiconque  de perturber son cours naturel :
"La Tamassee est la dernière rivière de cet État qui coule librement. Une rivière sauvage, ça ne peut ni se renouveler, ni se reconstituer une fois qu'elle a disparu".

La photo de Maggie représente un père, au bord de la rivière, perdu, en train de contempler fixement le cours de l'eau. Après sa publication, accompagnée d'un article de Allen Hemphill, ancien journaliste du Washington Post, certains de ses vieux amis y voient un parti pris. Luke Miller, écologiste virulent et ancien petit ami de Maggie, pense qu'elle a renoncé à tous ses idéaux de jeune fille. Pourtant, pour Maggie, cette prise de vue ne reflète que le miroir de l'âme d'un père :
"Ce n'est qu'une histoire de lumière, d'angle et de grain, me suis-je dit. Ce que font les photos pour moi ou qui que ce soit d'autre n'est pas un but. Je ne suis qu'une observatrice qui montre ce qui est déjà là".

Revenir dans le comté, c'est aussi faire face aux douleurs du passé : le deuil de sa mère, ses relations délicates avec son père, les retrouvailles avec  Luke. Maggie veut bien accepter le fait qu'elle soit atteinte de "frigidité émotionnelle", rempart qui lui permet de rejeter les responsabilités sur les autres et l'empêche de changer de point de vue. Sauf que son père est désormais mourant et qu'il lui faut enfin avoir une discussion digne de ce nom avec lui, cet homme qu'elle hait profondément, depuis l'accident de son frère Ben  quinze année plus tôt.
"Être reliée à papa, c'était comme avoir un membre infecté qu'aucun antibiotique ne pouvait guérir. Ce que je voulais, c'était couper le membre, mais aussi cautériser".
La jeune femme doit tout assumer : son amour naissant pour Allen, son opposition avec son père, l'ambiance électrique autour de la rivière, mais elle ne se sent pas assez forte pour être sur tous les fronts.

Encore une fois, Ron Rash propose un roman brillant où une nature enchanteresse et trompeuse s'oppose à la nature versatile de l'être humain. Justement, c'est au bord de la Tamassee qu'on aspire à la tranquillité, au côté immuable des choses. Pénétrer dans la Tamassee, c'est "comme pénétrer dans l'éternité". Des baptêmes y sont célébrés ; elle revêt un caractère sacré qu'il ne serait pas bon de perturber. Maggie revient sur sa terre natale qu'elle a quittée jadis, se sentant trop oppressée par le côté majestueux des montagnes environnantes et la violence du fleuve. Les années ont passé, mais les blessures de la jeunesse n'ont toujours pas cicatrisé. Le temps n'a pas réussi à poser un baume apaisant sur ses douleurs de jeune fille.
A la fois roman social et familial, Le Chant de la Tamassee, s'adresse aux lecteurs épris de grands espaces dans lesquels l'homme est finalement bien peu de choses.

Les autres livres de l'auteur à découvrir ici : http://virginieneufville.blogspot.fr/search/label/Rash%20R

Le Goût de l'ombre, Georges-Olivier Châteaureynaud

Ed. Grasset, février 2016, recueil de nouvelles, 192 pages, 16 euros.

Écrin de nouvelles


" Comment témoigner de l'étrangeté d'être au monde, un amour effaré sous les astres, si l'on y ressent plus rien, si l'on n'y fait plus que se souvenir ? Le monde brûle et glace, il griffe, il mord. Il est hanté de femmes au regard de folles ou d'affamées, qui cherchent quelque chose ou quelqu'un au long des rues".

Ce passage, extrait de la nouvelle "L’Écolier de bronze", résume à lui seul l'essence même des sept nouvelles du nouveau recueil de Châteaureynaud. Inscrites dans un cadre résolument moderne, l'auteur y ajoute sa pointe de fantastique, de fantaisie et de mythologie, afin d'adoucir des situations bien sombres. Car chacun de ses personnages, à sa manière, se pose la même question : quelle est ma position face à l'étrangeté d'être au monde ? Dois-je y laisser une trace de mon passage ou accepter de sombrer dans l'oubli ? "De toute façon, aucune histoire n'est tout à fait vraie, aucune tout à fait inventée" clame Laurençais, dans "L'Autre histoire", à son hôte milliardaire qui lui raconte l'étrange sauvetage d'une sirène sur son île isolée. Chaque personnage de fiction est maître de son histoire, et l'auteur la retranscrit en mots, grâce à une écriture précise et des adjectifs choisis.
Lire Châteaureynaud, c'est lire un auteur qui fait honneur à la langue française. Le goudron est l'asphalte, la porno star est une actrice à l'image qui éveille "au premier abord chez les mâles un instinct de prédation teinté de velléités cannibales", un homme qui vomit au pied d'un arbre devient une image pieuse : "cet arbre était son oratoire, ses spasmes sa prière", et un chien noir est en fait "un molosse de Cimérie, un berger des confins du monde et de l'Erèbe". Cependant, on ne flirte jamais avec le pompeux. Chaque nouvelle comporte sa symbolique, et quelques unes font même écho à des personnages déjà rencontrés dans d'autres œuvres de l'auteur: Louise Jaraconda  accepte d'empailler le narrateur dans "Le Scarabée de cœur" ; "Le Chef d’œuvre de Guardicci" remet à l'honneur un inventeur pas si inconnu que ça ; enfin, pour atteindre le cimetière décrit dans "Le Styx", il faut traverser le pont interminable dont la construction achevait le roman L'Autre rive.

Dans ce nouveau recueil, les femmes tiennent un rôle prépondérant. Elles sont à l'origine des décisions des narrateurs, les suivent dans l'ombre, ou leur permettent de sortir de leur routine. Elles prennent différentes formes : passeuse, sirène, momie, tante castratrice, caissière de musée ou encore idoles jumelles, mais toutes ont une influence sur le cours de l'histoire, et accompagnent les personnages. Chez Châteaureynaud, l'amour est une lutte contre le sentiment persistant d'être étranger au monde dans lequel on vit. Ainsi, dans "Le Chef d’œuvre de Guardicci", la narrateur se porte acquéreur de la momie d'une jeune fille pour ressentir "les échos et les reflets d'une vie brève". Parce qu'elle est encore habitée d'un ersatz de vie, il décide de l'habiller et de la conduire en Bretagne, sa région d'origine. "Mangeurs et décharnés" fait de la serveuse du restaurant Chez Euthyme, le point d'ancrage de la nouvelle. Si le narrateur accepte de signer un papier qu'il ne lit pas et de dîner dans ce restaurant tous les jours malgré les conséquences affolantes de son acte, c'est en grande partie grâce/à cause d'elle.

Les sept histoires du Goût de l'ombre peuvent se lire dans n'importe quel ordre, mais la première appelée "Le Styx" donne le ton du contenu de l'ensemble par son inventivité et sa maîtrise, le tout avec une apparente simplicité. Imaginez plutôt un homme sortant de chez son médecin, soulagé d'apprendre qu'il est mort. Il annonce à sa famille son état, et prend une part active à ses propres funérailles, accompagné pour l'occasion de Mme Charon, Mr Charon l’entrepreneur de pompes funèbres de la ville étant absent...
C'est cela aussi la force de l'écriture de ce maître de la nouvelle : rendre tout à fait plaisante et cohérente une situation invraisemblable, tout en embarquant avec lui le lecteur, avec élégance et sans brusquerie.

Mes chroniques des œuvres de Chateaureynaud : http://virginieneufville.blogspot.fr/search/label/Chateaureynaud%20GO

PAUSE

Le temps de recharger mes batteries en profitant du bon air de la montagne.

 Retour des chroniques à partir du 22 février.

Avant de m'éclipser, je vous conseille ma liste de coups de cœur ; il suffit de cliquer sur l'image !

 

http://virginieneufville.blogspot.fr/search/label/COUPS%20%20DE%20%20COEUR

 


 

Bonnes lectures !

 
photo personnelle


Consumés, David Cronenberg

Ed. Gallimard, janvier 2016, traduit de l'anglais (USA) par Clélia Laventure, 384 pages, 21 euros.

Les lecteurs qui connaissent et apprécient la filmographie de David Cronenberg ne seront pas déçus. Consumés est un condensé des obsessions et des visions de l'auteur relayées de film en film. Tout y est : vision du corps martyrisé, mutilé ou dégradé, ambiance malsaine, sexualité déviante, le tout baignant dans un univers high-tech au service de l'assouvissement des névroses.

Mais Consumés est aussi un roman qu'on peut qualifier de policier, même si les protagonistes mènent une enquête en rien officielle. Le duo amis/amants Nathan et Naomi parcourt le monde à la recherche de sujets trash qui leur fourniront de la matière pour vendre leurs articles à sensation. De passage à Paris, Naomi s'intéresse au meurtre de Célestine Arosteguy, qui, avec son époux Aristide, formait un couple de philosophes en vue. La victime a été tuée et son corps a été découpé en morceaux et consommé.
Dans le même temps, Nathan est à Toronto, auprès du Docteur Roiphe, découvreur de la maladie vénérienne qui porte son nom et que Nathan a contractée, suite à une relation sexuelle avec une cliente atteinte d'un cancer en phase terminale.
Nathan et Naomi ne perdent jamais le contact. Cronenberg n'hésite d'ailleurs pas à refaire, dans chaque chapitre, l'inventaire des outils technologiques derniers cris en leur possession pour communiquer ou prendre des photos en gros plan de meilleure qualité. A force, on pourrait même penser que les reporters forment les candidats idéals pour une pub Apple...

Après avoir compilé les informations trouvées sur le net et celles glanées ça et là par des proches du couple Arosteguy, Naomi s'envole vers le Japon où se cache un Aristide soupçonné du meurtre de sa femme. Là, elle va côtoyer un homme que certains diront fou, d'autres brillant, capable de l'extrême au nom de l'amour et obsédé par un livre de Roiphe intitulé Consumés : de curieux antécédents médicaux.
Ainsi, alors qu'ils sont sur deux continents différents, leurs investigations se rejoignent, surtout quand Nathan découvre que la fille de Roiphe, Chase, a bien connu les Arosteguy ...

Dans Consumés, on ne fait pas l'amour, mais on baise, car l'acte sexuel est un moyen, jamais une fin. Le spectre de l'apotemnophilie (désir d'amputation) n'est jamais bien loin, et il est relié à l'obsession de la vieillesse. Alors que la première moitié du roman propose une intrigue certes linéaire, mais bien menée, la seconde moitié du récit pâtit d'exagérations qui mettent à mal la cohérence et la vraisemblance de l'intrigue. L'influence d'un film nord-coréen à propos de la culture des insectes sur la névrose de Célestine Arosteguy est tirée par les cheveux. Cronenberg explore des pistes très intéressantes qui sont ensuite abandonnées au profit du glauque et du malsain.
Premier roman du cinéaste, on retrouve tout ce qui fait son univers : sexe, meurtre, et autres déviances, ainsi que la passion dévorante pour les dernières technologies numériques. Finalement, l'écriture lui permet de prendre des libertés difficiles à montrer au cinéma, mais n'apporte rien de bien nouveau lorsqu'on connaît l'univers de l'auteur.

A noter, la traduction de qualité de Clélia Laventure qui rend facilement lisible et digeste un récit qui s'éparpille parfois.

A part ça (6) D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan

Ed. J.C Lattès, août 2015, 484 pages, 20 euros.



La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...

 

"Dès qu'une vérité dépasse cinq lignes, c'est du Roman" (Jules Renard)


Ne jamais dire jamais !
Un livre esseulé sur l'étagère des nouveautés de la médiathèque, une lectrice en mal de littérature française.
Hésitation... parcours rapide des pages, et cette citation de Stephen King (La Part des ténèbres) en exergue :
"A l'intérieur de lui, une voix murmure pour la première fois : qui donc es-tu quand tu écris, Thad ? Qui donc es-tu ?"

Ma curiosité est attisée, malgré mes réticences de départ dues à une couverture médiatique trop grande lors de la sortie du roman.
J'ai "avalé"  les 484 pages en deux jours, fascinée à la fois par l'intrigue et la réflexion en arrière plan sur le rôle du Vrai en littérature.

Quelques passages m'ont agacée :
  • L. doit se faire passer pour Delphine à une rencontre littéraire dans un lycée de province.
  • Delphine accepte sans mal son "envoûtement" et la main mise de son amie sur sa vie.
  • et quelques petits passages que je vous laisse le soin de découvrir...
Néanmoins, Ce roman nous amène à réfléchir, nous humbles lecteurs, à ce qu'on recherche vraiment dans un roman. Préfère-t-on du Vrai à tout prix au mépris du vraisemblable ? Est-on disposé à devenir des charognards littéraires en voulant lire des histoires vraies remaniées par le biais de la fiction ?

"Toute écriture de soi est un roman. Le récit est une illusion. Il n'existe pas. Aucun livre ne devrait être autorisé à porter cette mention".

D'Après une histoire vraie est-il un roman (comme il est indiqué sur la couverture), un témoignage romancé ou une autofiction ? Delphine de Vigan laisse planer le doute, et c'est tant mieux.

Un Mirage finlandais, Kjell Westö

Ed. Autrement, janvier 2016, traduit du suédois (Finlande) par Jean-Baptiste Coursaud, 528 pages, 23 euros.

Vengeance



Claes Thune, avocat finnois, croit avoir décroché la perle rare en la personne de sa nouvelle secrétaire, Mme Miik. Discrète, efficace, bienveillante, agréable à regarder sans être provocante, elle est devenue très vite un atout essentiel. De plus, Thune est en instance de divorce, car son épouse est partie vivre avec l'un de ses meilleurs amis membre aussi de son Club du mercredi, où, avec d'autres il discute politique, sport ou économie.

Thune est loin de soupçonner la vie solitaire de sa nouvelle recrue. Mme Miik n'a plus que son frère Konni, un saltimbanque qui lui demande régulièrement de l'argent pour satisfaire ses lubies artistiques. Elle a bien été mariée, mais un jour son mari a fait ses valises et l'a quittée sans la moindre explication. Désormais, sa vie est partagée entre son travail et la routine de son quotidien. Chez elle, elle n'est plus Mme Miik, mais Matilda ou Milja, son véritable prénom. Tout dépend où en est son état d'esprit. Alors que sa vie est un désert, ses pensées intimes foisonnent.

Au fil des années, Matilda a su faire de son corps un rempart infranchissable à celui qui voudrait découvrir ce qui se cache à l'intérieur.
Au fur et à mesure, le lecteur découvre que cette attitude a une origine, un choc psychologique et une souffrance physique subis lorsqu'elle n'avait que 17 ans. Vingt années ont passé depuis, et Matilda s'est reconstruite.
Pourtant, une voix va la bouleverser. Cette voix va la catapulter dans le passé, plus précisément dans le camp d'internement aux souvenirs si difficilement refoulés. Cette voix appartient à celui qu'elle appelle Le Capitaine, mais c'est aussi celle d'un des membres du Club du mercredi, le groupe d'amis de son patron Claes Thune. L'homme la regarde sans ciller,  il ne la reconnaît pas. Et si pour Mme Miik c'était l'occasion de se venger ?
" Le désir disparut aussi vite qu'il avait surgi.
Heureusement.
Car après leur rendez-vous, après avoir fait face au Capitaine, après l'avoir regardé dans les yeux et entendu parler, elle avait su. Elle continuerait, elle irait plus loin, elle jouerait le jeu jusqu'au bout : que la volonté du hasard soit faite, en enfer, comme sur terre".

Un Mirage finlandais n'est pas un roman de genre. Il n'est ni  roman historique, ni polar, mais un peu des deux à la fois. L'action se situe à une période charnière de l'histoire de l'Europe, qui aura des conséquences dramatiques sur le monde. En 1938, Hitler annexe l'Autriche à l'Allemagne nazie, c'est l'Anschluss, qui récolte autant d'échos bienveillants qu'inquiets parmi les têtes pensantes de Finlande. Et alors que l'entourage professionnel de Mme Miik tente de comprendre et de prévoir l'avenir politique, elle tend un piège discret a celui qui l'a traumatisée, confirmant ainsi la pensée de Jary, ami juif de Thune, qui anticipe la persécution des siens :
"Un homme peut être ravagé par bien des fléaux et des calamités. Mais tant qu'il n'est pas brisé, l'échec n'est pas définitif. C'est le fait d'être brisé qui est la mesure de tout.. Quand tu es brisé, tu n'appartiens plus qu'à la mort".

Pour la peau, Emmanuelle Richard

Ed. de L'Olivier, janvier 2016, 224 pages, 18 euros.

"A quel moment suis-je tombée ?" se demande Emma, après sa rupture avec E. Quand est arrivé ce passage de l'indifférence à l'intérêt, puis du désir au sentiment amoureux ?
 La narratrice écrit pour ne pas sombrer, pour transformer son amour "en motifs" afin de pouvoir accepter la rupture. Elle n'épargne rien au lecteur, que ce soit son inscription sur des sites de rencontre pour assouvir ce qu'elle croyait être une "grande faim sexuelle", ou la répulsion qu'elle aurait pu avoir pour E., cet homme de vingt ans plus vieux qu'elle, à "la voix pathologique", au "teint gris" à force d'abus d'alcool et de drogues.
Elle explique au contraire "les multiples déflagrations du désir" pour cet individu qui n'est pas son genre. Scènes crues, souvenirs genre "boule à neige en plein été", elle raconte son histoire d'amour :
"Bout portant. Vivre dans l'état de désir permanent est une sorte d'enfer. Hors l'accomplissement du désir le reste du temps vécu n'est qu'attente. Frustration. Attente."

Emma et E. sombrent dans "l'hystérie du quotidien" décrite dans L'Infinie comédie de Wallace. Elle incarne pour lui l'épaule sur laquelle il peut se reposer après ses excès. Mais, attiré par tout ce qui lui fait du mal, E. retourne vers son ex, laissant une Emma démunie et en manque de celui qu'elle a appris à aimer :
"C'était un homme qui tombait puis qui tendait les bras vers vous de part et d'autre de votre cou pour vous envelopper dans sa terrorisante douceur quand vous le rejetiez".

Elle veut du quotidien, de la stabilité. Lui doit se battre contre trop de démons à la fois pour lui garantir cela. Au moins lui a-t-il renvoyé une autre image d'elle-même, la sensation qu'elle a  au moins été aimée pour sa personne et non pour son image. Maigre consolation.

A coups de chapitres courts, Pour la peau est le récit d'une passion amoureuse, rempli de fulgurances littéraires et de moments de grâce, tant les mots sont précis dans l'expression des sentiments. Emma a choisi l'écriture pour guérir de cet amour en expliquant sa douleur. Elle pose des questions, tente de se rappeler ou de comprendre les signes avant coureurs de la fin. "Nous est-il arrivé de nous regarder sans désir ?" se demande-t-elle.
La littérature devient alors un baume apaisant.