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Mrs. BRIDGE, Evan S. Connell

Ed. Belfond, collection Vintage, janvier 2016, traduit de l'anglais (USA) par Clément Leclerc, 432 pages, 16 euros.

Effleurer sa vie



Kansas City pendant l'entre deux guerres. India  fait le mariage dont elle rêve : elle  épouse un jeune avocat en devenir qui lui ouvre les portes vers une vie tranquille, sans problème d'argent, où elle pourra accomplir ses rêves de famille modèle. Car India est remplie de principes, parfois farfelus, et elle compte bien les transmettre à chacun de ses trois enfants, Ruth, Caroline dite Corky, et Douglas.
Comme son époux Walter passe le plus clair de son temps au travail, Mrs. Bridge passe ses journées au club, ou dans les magasins de décoration. Elle désire incarner la mère modèle, et veut que sa maison soit un exemple.
Blanche, bien née, elle se dit non raciste, mais exprime quelque réticence quand une de ses filles traîne avec la fille d'un employé noir. Selon elle, il ne faut jamais parler aux inconnus car ils sont source de danger potentiel...

A travers de très courts chapitres, l'auteur dresse l'autopsie d'un couple bien sous tous rapports. Sauf qu'il manque cruellement de chaleur et de joie de vivre. A travers la description de scènes anodines ou plus intimes, on sent bien qu' India Bridge tourne en rond et tente de compenser comme elle le peut la vacuité de son existence. D'abord, elle sent ce vide de façon passagère et pense le combler très vite par des occupations matérielles, puis, avec le temps, la solitude envahit sa vie, la laissant rêveuse et désœuvrée.
"Elle ne se savait pas précisément ce qu'elle espérait de la vie ni ce qu'elle devait en attendre, car de la vie elle avait vu bien peu, mais elle en était sûre, parce qu'elle voulait qu'il en fût ainsi, que ses espérances et ses attentes étaient identiques".

Une amie, Grace Baron, est plus lucide. Pour Mrs. Bridge, elle est une énigme, "une troublante énigme" :
"India, lui avait-elle confié un jour, je ne suis jamais allée nulle part, je n'ai rien fait ni rien vu. J'ignore comment vivent les autres, ce qu'ils pensent, ou ce qu'ils croient. Avons-nous raison ? Ce que nous croyons est-ce la vérité ?"
L'héroïne de ce roman est écrasée par le poids des apparences au point de refuser d'avoir une opinion personnelle. Elle est à l'image de la relation entretenue avec son mari : convenue.
"Elle savait qu'il n'était pas fâché contre elle mais seulement incapable de faire la déclaration désirée. C'était bien peu, et beaucoup à la fois. Ils étaient là, assis l'un en face de l'autre, ne sachant trop que faire, et elle se sentit gênée".

Les années passent. India a l'impression qu'elles défilent à vitesse grand V. Les enfants prennent leur indépendance, laissant leur mère seule dans la grande maison. Cette solitude devient prégnante :
"Mrs. Bridge passait de longs moments à regarder le vide, oppressée par un sentiment d'attente. Attente de quoi ? Elle ne savait. Quelqu'un allait venir, quelqu'un avait sûrement besoin d'elle. Mais chaque jour passait comme celui qui l'avait précédé. Rien d'intense, rien de désespéré n'arrivait jamais. Le temps ne passait pas. La maison, la ville, le pays, la vie même étaient éternels."  
Enfermée dans les carcans de la bienséance, troublée par la réaction de Walter qui ne comprend pas les états d'âme de son épouse, India renonce à faire une psychothérapie, et se rappelle une réflexion de Grace : "Vous êtes-vous jamais sentie comme ces personnages de Grimm qui étaient évidés dans le dos ?"

Écrit en 1959, Mrs. Bridge a connu un succès retentissant dès sa parution. C'est le roman sur la vacuité d'une vie,  celle d'une femme, esclave des apparences au point d'en oublier de donner un sens à son existence.
Les chapitres courts et titrés sont un véritable tableau de bord du quotidien de la famille Bridge, révélant en filigrane tous les carcans empêchant l'héroïne de se révéler à elle-même.
Dans la préface Joshua Ferris écrit :
"Chaque épisode laisse dans son sillage un triste et vague questionnement sur ce qu'elle ne comprend pas. Ses réflexions ne lui permettent jamais de s'adapter à l'étrangeté du monde".
 (...) "Tout son malheur réside dans son incapacité à reconnaitre ce qui lui tient vraiment à cœur, ce pour quoi elle pourrait envoyer valser les conventions et se montrer la plus audacieuse possible".

Tout au long du roman, India Bridge a un comportement décalé, distant, incapable de se libérer de ses bonnes manières. Elle est une desperate housewife, une Bree Van de Kamp avant l'heure, dans sa recherche névrosée de la perfection au mépris du reste.

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