Le Poids du coeur, Rosa Montero

Ed. Métailié, traduit de l'espagnol (Espagne) par Myriam Chirousse, janvier 2016, 356 pages, 22 euros.

 Aimer - vivre - mourir


Rosa Montero a bâti son roman autour de cette réplique de Macbeth, citée en exergue :
"Ne peux-tu donc soigner un esprit malade, arracher de la mémoire un chagrin enraciné, effacer les soucis gravés dans le cerveau et, par la vertu de quelque bienfaisant antidote d'oubli, nettoyer le sein encombré de cette matière pernicieuse qui pèse sur le cœur ?"

Le lecteur retrouve l'héroïne de Des larmes sous la pluie, Bruna Husky, une réplicante (une rep pour les intimes) qui ressemble à s'y méprendre aux créatures inventées par Philip K. Dick dans  Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, sauf que les humanoïdes de Montero supportent les animaux et sont capables d'émotions. En tournant les pages, on se souvient des réplicants de Blade Runner, le film de Ridley Scott (1982), surtout quand on apprend que l'obsession première de Bruna est le temps qui lui reste. Ces trois ans et quelques mois qui lui sont encore autorisés la rendent folle et incapable de profiter de l'instant présent, surtout depuis que son compagnon Merlin s'en est allé, terrassé par le TTT, le syndrome de fin de vie des robots. De toute façon, son quotidien est quelque peu morose. C'est une détective privée,  mais ses clients ont pris la fâcheuse habitude de ne pas la payer, et les contrats se comptent sur les doigts d'une main. A force d'avoir du temps pour réfléchir, Bruna se pose trop de questions sur sa mémoire implantée, le sens de son existence et son rapport affectif aux autres.
 "Quelle arnaque, quelle escroquerie, quelle torture incessante que cette petite vie".

Parce qu'elle a encore fait parler d'elle auprès des autorités, et a pris sous son aile une gamine sauvée d'une zone urbaine interdite, Husky se voit contrainte de consulter un tripoteur, Daniel Deuil, dont l'objectif est de la détendre et d'alléger le poids de ses chagrins par toute une série de massages et séances zen. Mais quand on a le cœur trop lourd, même artificiel, il est difficile de lâcher prise.

"Non, elle n'était pas un tigre, elle n'était rien, personne. Trop humaine pour une techno, mais tristement trop techno pour les humains.
La solitude du monstre était absolue."
En échange de soins médicaux prodiguées à la gamine dont elle a la garde, Bruna accepte une mission à haut risque, moyen pour elle de rompre avec la solitude qui la ronge. Seule l'action donne un sens à sa vie. Son enquête l'emmènera de l'île spatiale de Labari, véritable dictature de castes, jusqu'aux terres immergées finlandaises,sur la piste du plus gros scandale écologique nucléaire de l'histoire de l'Humanité. L'aventure lui permet aussi de trouver enfin la véritable nature de sa création :
"Douze... soupira Bruna avec amertume. Comme douze chaises, comme douze voitures... nous sommes des produits en série. Maudits soient les humains".

Le Poids du cœur est une vitrine des états d'âme de Bruna Husky. et du sens qu'elle donne à son existence.Pourtant, les amateurs de roman d'anticipation seront aussi servis car Rosa Montero excelle dans la description de notre monde en devenir et de son fonctionnement, poussant même la vraisemblance en proposant en postface toute une série de documents extraits des Archives centrales des Etats-Unis de la Terre. La traductrice, Myriam Chirousse, a su donner un équilibre entre descriptions post-apocalyptiques et tourments de l' âme artificielle.

Bruna doit comprendre qu'il y a un temps pour tout, même pour mourir. L'obsession est la force littéraire de cette œuvre dont l'intrigue finalement n'est que secondaire. Les états d'âme de la réplicante coulent à chaque page, comme "les larmes sous la pluie", sans pour autant en atteindre la dimension poétique de la dernière réplique de Roy Batty (Rutger Hauer) dans Blade Runner alors qu'il tient une colombe dans la main :
" J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion. J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l'ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l'oubli comme les larmes sous la pluie. Il est temps de mourir".