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Et leurs baisers au loin les suivent, Corinne Royer



Ed. Actes Sud, janvier 2016, 272 pages, 20 euros.

La justesse des sentiments



"On a toujours le choix entre la vérité et le mensonge. Et je sais à présent que si la vérité est une compréhension discrète dont on peut se défaire, le mensonge est une harpie qu'on épouse pour des noces de diamant."
Telle est la pensée de Cassandre, au pied de son congélateur qui emprisonne la dépouille de son défunt mari Léon. Elle l'a découvert là, un matin, après une nuit passée à l'attendre. Il était parti rencontrer la Voix, l'individu qui, depuis quelques temps, réclamait son époux au téléphone. Après chaque conversation, Léon était transformé, comme si cette voix l'avait enflammé tout entier, le consumait jusqu'au tréfonds.
Comment Léon a-t-il péri ? Même si Cassandre comprend que la mort de son mari a été accidentelle, il n'en reste pas moins qu'elle préfère la cacher et la maquiller en disparition. De plus, dans une dizaine de jours, le contrat d'assurance vie sera tout à fait avantageux.
Pourtant, Cassandre n'a jamais été une femme vénale. Née en Haïti, au bord de la rivière, elle a été adoptée toute jeune et a grandi en pays de Loire où elle est restée. Son mariage avec Léon est un mariage d'amour, passionné d'abord, et qui s'est tari lorsque l'enfant tant voulu n'est jamais arrivé. Le travail à la ferme, dans le domaine du Grand Fleury, leur a évité de trop s'appesantir sur leur passé. 
Avant l'élevage de charolais, Léon, la vingtaine, a connu la guerre d'Algérie. Il en est ressorti traumatisé, muet sur ce qu'il a vécu là-bas,  sauf cette phrase énigmatique : "J'ai été renversé, moi qui avais toujours voulu être un homme debout". Il y a perdu un frère, Lucien, son jumeau.

"La peur d'aimer un frère.
Par la force des choses, une contention naturelle, un penchant prodigieux.
Aimer un frère retrouvé.
Comme on aime l'aube après la nuit, la lune après les ténèbres, les grands espoirs après la réclusion.
D'un amour traumatique, gauchi, pétri de crainte".

Ce n'est pas une Cassandre visionnaire, condamnée à voir l'avenir sans que personne ne la croit, mais une Cassandre qui se souvient, nostalgique souvent, triste parfois, de ce que fut sa vie. D'autant plus que maintenant la Voix n'appelle plus mais lui envoie des missives, annonciatrices de révélations sur le passé de son cher Léon. Ces lettres sont dépositaires de la mémoire de celui qui n'est plus et qui est allé affronter la vérité avant de s'en aller. Sa disparition, bizarrement, correspond à celle d'une cage remplie de papillons monarques transportée par un scientifique victime d'un accident de voiture. Dès lors, la migration de ces papillons, véritable épopée puisqu'ils sont capables de traverser l'Atlantique, devient la métaphore du voyage jadis de Cassandre entre Haïti et la France...

Peu à peu, Cassandre remonte le fil de son histoire, découvre un nouveau Léon à travers les lettres, et peut compter sur la discrétion de Pierre, le jeune voisin assez spécial, pour cacher la mort de son mari.
"Ce que Pierre sait de nos défunts, nul autre vivant ne le sait (...) Pierre ne parle pas beaucoup aux vivants, mais il converse abondamment avec les âmes vaquant dans les mornes étendues de l'au-delà".

Et leurs baisers au loin les suivent est un roman sur les sentiments en général, et l'attachement entre les êtres en particulier. Comme la Loire qui grignote petit à petit le domaine de Grand Fleury, l'amour grignote les résolutions et la volonté première de revenir aux sources. Corinne Royer décrit une Cassandre qui est finalement davantage attachée à sa terre adoptive qu'à sa terre d'origine, même si subsiste en elle la nostalgie des souvenirs des mornes et la promesse d'un nouvel amour. Cassandre et Léon ont traversé ensemble les années, les déceptions et les non-dits ; ce roman est leur histoire.


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