Ecoute le chant du vent / Flipper,1973, Haruki Murakami

Ed. Belfond, traduit du japonais par Hélène Morita, janvier 2016, 326 pages, 21.5 euros.

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Il a fallu trente-sept ans pour que Haruki Murakami autorise la publication de ses deux premiers romans, genèse en quelque sorte de son univers littéraire. C'est lui-même qui en a écrit la préface pour y expliquer son rapport si particulier avec l'écriture.
Tout est déjà là : les références musicales anglo-saxonnes, le personnage féminin, sorte de révélation incantatoire du narrateur, - qui prend ici l'apparence d'une femme avec quatre doigts à une main, et des jumelles indifférenciées -, le puits, comme refuge apaisant, ou encore la distanciation face aux événements inexplicables du quotidien.

Cet ouvrage est présenté comme les deux premiers tomes de la trilogie du Rat, clos par le roman La Course au mouton sauvage (Points Seuil, novembre 2013), surtout parce qu'il met en scène un des personnages phares de l'univers de l'auteur : le Rat. Au début des années 70, ce dernier a abandonné ses études universitaires et passe ses soirées au J's Bar à écluser des bières. Fils de bonne famille, riche malgré lui, il supporte mal d'avoir grandi avec une cuillère en argent dans la bouche, et cherche à donner un sens à son existence. Sa vie est une lutte constante contre la linéarité temporelle :
"Le Rat avait l'impression que le passage du temps avait été rompu. Il ignorait pour quelle raison il en était ainsi. Pas plus qu'il ne savait où se situait la coupure. Aussi errait-il dans la nuit du pâle automne, tenant à la main une corde qui pendait, toute molle. (...) Il était seul, impuissant".

Comment se débarrasser de l'écume du quotidien pour n'en garder que la substantifique moelle ? c'est aussi la question que se pose un de ses amis, rencontré au bar, et narrateur principal des deux romans. "J'écouterais le bruit du vent. Et je suivrais la route qu'il me faudrait suivre", se promet-il. Auto-entrepreneur, son travail de traducteur lui permet de vivre convenablement. Comme le Rat, il fuit la linéarité temporelle au point que son quotidien, posé sur des fondements instables, est perturbé par ses obsessions étranges :
"Il y a des jours où certaines choses s'emparent de nous. Des petits riens, des choses sans importance (...) Nous creusons toujours des puits dans notre esprit. Et au-dessus de ces puits vont et viennent des oiseaux."
Pendant six mois, il s'enfonce dans le "le trou obscur du monde enchanté des flippers", entamant une liaison fantasmagorique avec une machine, le Spaceship à trois leviers, persuadé d'avoir noué avec elle un lien affectif. De cet envoûtement, Murakami nous propose un passage inédit qui décrit les retrouvailles du narrateur et du flipper, trois ans après leur première partie, au milieu d'autres flippers alignés et branchés dans un entrepôt désaffecté.

Ce sont les obsessions qui garantissent le sentiment d'exister, telle est la leçon qu'il faut retenir. Il faut prendre le présent tel qu'il est, et faire en sorte qu'il permette au "peut-être" d'exister :
"Pourtant, quand nous nous retournons vers les ténèbres dans lesquelles nous avons cheminé, nous y discernons seulement un vague "peut-être". La seule chose que nous réussissons à connaître avec une certaine précision est le moment présent, lequel cependant ne fait que passer".

Ecoute le chant du vent et Flipper, 1973 sont la matrice de toute l’œuvre de l'écrivain japonais. On y plonge avec délice, acceptant d'emblée sa vision du réel, une réalité aux fondations mouvantes, partageant une frontière poreuse avec l'univers fantastique.