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A part ça (5) OLNI: La femme défaite, Edith Soonckindt

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...

 

OLNI : Objet Littéraire Non identifié 


Ed. Éléments De Langage, décembre 2015, 128 pages, 16 euros.

 

photo de couverture Yolanda Calle
 La femme défaite est un roman, une œuvre de fiction, constitué certes à partir de lambeaux de souvenirs de l'auteur, mais en aucun cas une autofiction ou une biographie.
La femme défaite n'est pas non plus une pièce de théâtre comme pourrait le laisser entendre un aperçu rapide des pages. Non, rien de tout cela, car lorsqu'on rentre dans la narration, on s'imprègne tout de suite de ce dialogue ininterrompu entre un homme et une femme, qui, pour celui qui a déjà lu Duras, ressemble à celui d' Hiroshima, mon amour (Folio, 1972)

Un homme et une femme donc, quelque part. Ils sont (presque) amants, se connaissent peu, mais la présence de l'autre délie la langue et provoque une conversation, sorte de "mélopée incantatoire".
Zara, qui signifie étrangère en hébreu, se définit comme "une femme qui ne s'appartient pas". Habitante du ghetto de Varsovie, elle doit sa survie à un soldat allemand du nom de Hans, à qui elle a vendu son corps. Hélas, son sacrifice ne fut pas suffisant car sa sœur mourut à Treblinka. Depuis, dans toutes les villes où elle a séjournées, dans les lieux publics et les transports, son corps est une offrande pour celui qui veut en profiter. Zara est dans la survie, à chaque instant :
" - Vous oubliez de vivre ?
  - Chaque nuit je meurs pour tenter d'oublier, qui je pourrais être.
  - Zara la belle Juive du ghetto de Varsovie."
Elle parle sans discontinuer ; elle parle à ce nouvel amant qui, peu à peu, devient un personnage protéiforme, incarnation de ses amants passés. Elle s'étonne qu'il ne la prenne pas tout de suite, comme l'ont fait les autres. Lui, préfère la désirer, soucieux de percer en elle le secret de son comportement : 
" - Prendre n'est pas désirer. S'enfoncer n'est pas désirer. Vous le savez, vous, qui avez eu tous ces hommes.
  - Désirer alors, c'est quoi ?
  - Savoir attendre."

Cet homme qui ne l'a pas encore possédée, elle l'appelle Hans Vogel, du nom de celui du ghetto de Varsovie. Après lui, il y en a eu tellement d'autres ! "La semeuse de baisers" est devenue "la femme défaite" à force d'offrir son corps au premier venu. Son corps oui, mais pas son âme :
"- Seuls les inconnus veulent de moi.
 - Vous appellent la semeuse. La pute aux inconnus qui la prendront sans cesse. La femme défaite."

Ce texte dialogué peut aussi se lire en deux monologues. Des phrases récurrentes, des souvenirs à fleur de peau, mais une idée en commun : partir dans un lieu inconnu, où le soleil brille, pour enfin se reconstruire. Cet endroit, à force d'en parler et de l'imaginer, devient mythique : il s'appelle Anazabia. Là, Zara pourra revêtir une robe blanche de pureté puisque aucun homme ne la reconnaîtra ; là, son amant qui l'accompagne pourra enfin la posséder. Là, enfin, elle pourra enfin se respecter en tant que femme, et ne plus "s'enfoncer dans le désêtre".

Edith Soonckindt présente un texte fort, à l'érotisme prégnant qui s'exprime parfois par la violence des gestes ou la crudité des mots. Les lieux décrits dévoilent une géographie du désir masculin. Zara est une femme errante qu'une nouvelle rencontre va permettre (peut-être) la reconstruction de son identité.
" Je n'existe que dans le désir que les hommes ont de moi", se contente-t-elle de répéter, et peu importe si on la considère comme une folle.
Parler, c'est aussi se livrer, c'est aussi s'offrir.

La femme défaite est un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) édité par la maison d'édition belge Éléments De Langage. Pour vous le procurer, rien de plus simple, suivez ce lien : http://www.librairiewb.com/9782930710082-la-femme-defaite-edith-soonckindt/

Pour suivre le travail d'Edith Soonkindt auteur, et traductrice littéraire, c'est par ici :  http://soonckindt.com/

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