Domaine public (1) Clara Militch, Ivan Tourgueniev

Traduit du russe par Renée Alco ; écrit en 1883, 90 pages.

Récit d'un amour post mortem


Tourgueniev par Nadar
En ce dernier samedi du mois, je ne saurais trop vous conseiller la lecture de cette nouvelle d'Ivan Tourgueniev, dont la lecture ne vous coûtera strictement rien, à part un moment de pur bonheur, puisque le texte fait partie du domaine public.

Vous y trouverez tout le sel de la narration du 19ème, remplie d'élans passionnés et d'amours contrariés. Car Clara Militch est surtout l'histoire d'un amour refusé ; celui d'une femme, artiste russe et fragile, pour le jeune Aratov, venu l'écouter lors d'une représentation, et intimidé par cet élan  inédit pour lui.
Paradoxalement, le geste désespéré de Clara va éveiller en lui un sentiment amoureux post mortem, et porter au paroxysme ses émotions.

La bibliothèque électronique du Québec vous propose le téléchargement gratuit du texte : http://beq.ebooksgratuits.com/vents/Tourgueniev-Claire.pdf

A part ça (5) OLNI: La femme défaite, Edith Soonckindt

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...

 

OLNI : Objet Littéraire Non identifié 


Ed. Éléments De Langage, décembre 2015, 128 pages, 16 euros.

 

photo de couverture Yolanda Calle
 La femme défaite est un roman, une œuvre de fiction, constitué certes à partir de lambeaux de souvenirs de l'auteur, mais en aucun cas une autofiction ou une biographie.
La femme défaite n'est pas non plus une pièce de théâtre comme pourrait le laisser entendre un aperçu rapide des pages. Non, rien de tout cela, car lorsqu'on rentre dans la narration, on s'imprègne tout de suite de ce dialogue ininterrompu entre un homme et une femme, qui, pour celui qui a déjà lu Duras, ressemble à celui d' Hiroshima, mon amour (Folio, 1972)

Un homme et une femme donc, quelque part. Ils sont (presque) amants, se connaissent peu, mais la présence de l'autre délie la langue et provoque une conversation, sorte de "mélopée incantatoire".
Zara, qui signifie étrangère en hébreu, se définit comme "une femme qui ne s'appartient pas". Habitante du ghetto de Varsovie, elle doit sa survie à un soldat allemand du nom de Hans, à qui elle a vendu son corps. Hélas, son sacrifice ne fut pas suffisant car sa sœur mourut à Treblinka. Depuis, dans toutes les villes où elle a séjournées, dans les lieux publics et les transports, son corps est une offrande pour celui qui veut en profiter. Zara est dans la survie, à chaque instant :
" - Vous oubliez de vivre ?
  - Chaque nuit je meurs pour tenter d'oublier, qui je pourrais être.
  - Zara la belle Juive du ghetto de Varsovie."
Elle parle sans discontinuer ; elle parle à ce nouvel amant qui, peu à peu, devient un personnage protéiforme, incarnation de ses amants passés. Elle s'étonne qu'il ne la prenne pas tout de suite, comme l'ont fait les autres. Lui, préfère la désirer, soucieux de percer en elle le secret de son comportement : 
" - Prendre n'est pas désirer. S'enfoncer n'est pas désirer. Vous le savez, vous, qui avez eu tous ces hommes.
  - Désirer alors, c'est quoi ?
  - Savoir attendre."

Cet homme qui ne l'a pas encore possédée, elle l'appelle Hans Vogel, du nom de celui du ghetto de Varsovie. Après lui, il y en a eu tellement d'autres ! "La semeuse de baisers" est devenue "la femme défaite" à force d'offrir son corps au premier venu. Son corps oui, mais pas son âme :
"- Seuls les inconnus veulent de moi.
 - Vous appellent la semeuse. La pute aux inconnus qui la prendront sans cesse. La femme défaite."

Ce texte dialogué peut aussi se lire en deux monologues. Des phrases récurrentes, des souvenirs à fleur de peau, mais une idée en commun : partir dans un lieu inconnu, où le soleil brille, pour enfin se reconstruire. Cet endroit, à force d'en parler et de l'imaginer, devient mythique : il s'appelle Anazabia. Là, Zara pourra revêtir une robe blanche de pureté puisque aucun homme ne la reconnaîtra ; là, son amant qui l'accompagne pourra enfin la posséder. Là, enfin, elle pourra enfin se respecter en tant que femme, et ne plus "s'enfoncer dans le désêtre".

Edith Soonckindt présente un texte fort, à l'érotisme prégnant qui s'exprime parfois par la violence des gestes ou la crudité des mots. Les lieux décrits dévoilent une géographie du désir masculin. Zara est une femme errante qu'une nouvelle rencontre va permettre (peut-être) la reconstruction de son identité.
" Je n'existe que dans le désir que les hommes ont de moi", se contente-t-elle de répéter, et peu importe si on la considère comme une folle.
Parler, c'est aussi se livrer, c'est aussi s'offrir.

La femme défaite est un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) édité par la maison d'édition belge Éléments De Langage. Pour vous le procurer, rien de plus simple, suivez ce lien : http://www.librairiewb.com/9782930710082-la-femme-defaite-edith-soonckindt/

Pour suivre le travail d'Edith Soonkindt auteur, et traductrice littéraire, c'est par ici :  http://soonckindt.com/

Ecoute le chant du vent / Flipper,1973, Haruki Murakami

Ed. Belfond, traduit du japonais par Hélène Morita, janvier 2016, 326 pages, 21.5 euros.

Matrice


Il a fallu trente-sept ans pour que Haruki Murakami autorise la publication de ses deux premiers romans, genèse en quelque sorte de son univers littéraire. C'est lui-même qui en a écrit la préface pour y expliquer son rapport si particulier avec l'écriture.
Tout est déjà là : les références musicales anglo-saxonnes, le personnage féminin, sorte de révélation incantatoire du narrateur, - qui prend ici l'apparence d'une femme avec quatre doigts à une main, et des jumelles indifférenciées -, le puits, comme refuge apaisant, ou encore la distanciation face aux événements inexplicables du quotidien.

Cet ouvrage est présenté comme les deux premiers tomes de la trilogie du Rat, clos par le roman La Course au mouton sauvage (Points Seuil, novembre 2013), surtout parce qu'il met en scène un des personnages phares de l'univers de l'auteur : le Rat. Au début des années 70, ce dernier a abandonné ses études universitaires et passe ses soirées au J's Bar à écluser des bières. Fils de bonne famille, riche malgré lui, il supporte mal d'avoir grandi avec une cuillère en argent dans la bouche, et cherche à donner un sens à son existence. Sa vie est une lutte constante contre la linéarité temporelle :
"Le Rat avait l'impression que le passage du temps avait été rompu. Il ignorait pour quelle raison il en était ainsi. Pas plus qu'il ne savait où se situait la coupure. Aussi errait-il dans la nuit du pâle automne, tenant à la main une corde qui pendait, toute molle. (...) Il était seul, impuissant".

Comment se débarrasser de l'écume du quotidien pour n'en garder que la substantifique moelle ? c'est aussi la question que se pose un de ses amis, rencontré au bar, et narrateur principal des deux romans. "J'écouterais le bruit du vent. Et je suivrais la route qu'il me faudrait suivre", se promet-il. Auto-entrepreneur, son travail de traducteur lui permet de vivre convenablement. Comme le Rat, il fuit la linéarité temporelle au point que son quotidien, posé sur des fondements instables, est perturbé par ses obsessions étranges :
"Il y a des jours où certaines choses s'emparent de nous. Des petits riens, des choses sans importance (...) Nous creusons toujours des puits dans notre esprit. Et au-dessus de ces puits vont et viennent des oiseaux."
Pendant six mois, il s'enfonce dans le "le trou obscur du monde enchanté des flippers", entamant une liaison fantasmagorique avec une machine, le Spaceship à trois leviers, persuadé d'avoir noué avec elle un lien affectif. De cet envoûtement, Murakami nous propose un passage inédit qui décrit les retrouvailles du narrateur et du flipper, trois ans après leur première partie, au milieu d'autres flippers alignés et branchés dans un entrepôt désaffecté.

Ce sont les obsessions qui garantissent le sentiment d'exister, telle est la leçon qu'il faut retenir. Il faut prendre le présent tel qu'il est, et faire en sorte qu'il permette au "peut-être" d'exister :
"Pourtant, quand nous nous retournons vers les ténèbres dans lesquelles nous avons cheminé, nous y discernons seulement un vague "peut-être". La seule chose que nous réussissons à connaître avec une certaine précision est le moment présent, lequel cependant ne fait que passer".

Ecoute le chant du vent et Flipper, 1973 sont la matrice de toute l’œuvre de l'écrivain japonais. On y plonge avec délice, acceptant d'emblée sa vision du réel, une réalité aux fondations mouvantes, partageant une frontière poreuse avec l'univers fantastique.

Pristina, Toine Heijmans

Ed. Bourgois, janvier 2016, traduit du néerlandais par Danielle Losman, 383 pages, 18 euros.

Partir - Rester


Albert Drilling est un homme organisé, le fonctionnaire rêvé tant il est dévoué au service de sa hiérarchie. "Chasseur d'illégaux", il est en charge des dossiers les plus délicats, et pour cela, il a carte blanche si l'affaire est menée avec discrétion. Son métier est devenu une passion, et justifie plus ou moins son abord froid et méticuleux. Car Albert Drilling est avant tout un homme seul, sans ami, qui consacre sa vie à chercher la reconnaissance de ses pairs.

Dépêché sur une petite ile isolée au large des côtes néerlandaises pour localiser et renvoyer une migrante illégale, il croit que sa mission ne va lui prendre que trois jours. Il n'a qu'un nom : Circa Dosta, mais surtout la certitude que les insulaires vont se montrer coopératifs. Il se trompe.

La jeune femme ne s'appelle plus Circa Dosta. C'est Irin Past désormais, anagramme de Pristina, la ville kosovare dont apparemment elle est originaire. De son passé, elle ne sait rien ou plutôt ne garde-t-elle que de vagues souvenirs, car elle a quitté le pays très tôt en compagnie de son père. D'ailleurs, c'est ce dernier qui lui a choisi son nouveau patronyme, certain qu'"un nom n'a pas besoin de signifier quelque chose Un nom doit être rond". Elle est arrivée sur l'île avec trois cents autres migrants. Les iliens, au départ, étaient réticents face à l'arrivée de ces inconnus, mais avec le temps ces étrangers sont devenus des voisins ou des amis. Alors, lorsque les autorités décident de les renvoyer chez eux, le bourgmestre Bengt et son ami Hero, le pilote du ferry, cachent Irin pour "préserver l'équilibre et la bonne entente de la communauté". De toute façon, la jeune femme s'est parfaitement intégrée. Lorsqu'il la rencontre, Albert est incapable de déceler un accent dans ses intonations. Irina ne lui cache pas son statut, mais espère lui transmettre une part d'humanité qui l'empêchera d'aller au bout de sa mission.

"J'ai appris la langue, les usages, j'ai un travail, une valeur pour les gens d'ici. Ils ont besoin de moi, j'ai besoin d'eux.
J'ai une valeur ici."
Albert est l'incarnation du pragmatisme néerlandais qui interpelle souvent les immigrés. Sa profession ne l'autorise pas à l'empathie. Néanmoins, au contact d'Irin, la distance s'efface petit à petit. Le rempart d'indifférence cède. Sans pour autant renoncer à sa mission, il désire néanmoins l'aider, tout en la renvoyant dans son pays d'origine. Comment valoriser une vie au Kosovo alors qu'Irin a construit la sienne sur l'île ?
"Le Kosovo n'est pas un pays. C'est un trou, un puits. Ceux qu'on jette dedans n'en ressortent jamais."

Toine Heijmans construit son roman sur un face à face entre deux personnes que tout sépare, mais qui, par la force des événements, vont être contraintes d'apprendre à se connaître. Pristina est surtout un roman sur l'immigration en générale et la manière dont elle est gérée aux Pays-Bas en particulier.

Irin symbolise tous ces gens "ballotés" d'un endroit à un autre par les autorités, habitués à subir depuis longtemps les violences physiques et psychologiques. Irin demande simplement un droit à l'oubli, au-delà du droit d'asile. Elle revendique son statut d'être humain, au même titre que celui qui la pourchasse. Elle n'est pas qu'un dossier dans un cabinet ministériel, mais aussi une personne avec une histoire douloureuse et une réelle volonté d'intégration dans un pays qu'elle considère désormais comme le sien.

Pristina est un roman intéressant, très actuel, qui pointe du doigt les failles d'un système parfois concentrationnaire. Néanmoins, le dernier tiers manque de souffle en déplaçant l'action vers la ville kosovare, avec un Albert qui doute et tourne en rond. Heureusement, jusqu'à la fin, Irin Past porte le récit, par sa grâce et sa révolte.

Je ne voulais pas être moi, Claude Arnaud

Ed. Grasset, janvier 2016, 176 pages, 17 euros.

Renaissance


 A quarante ans, Claude Arnaud est devenu le patriarche d'une famille... de défunts. Comment se reconstruire quand ceux qu'on aimait ont disparu ?

"Il ne faisait un qu'en présence de ses aînés.
A vivre à leur diapason, il avait acquis une réelle aptitude à se glisser dans la peau d'autrui".
Quand ses frères Pierre et Philippe étaient vivants, Claude n'éprouvait pas le besoin  de se forger une véritable personnalité. L'exemple de ses modèle lui suffisait, même s'ils avaient aussi leurs failles. Lorsque Pierre se suicida et  quand plus tard Philippe disparut en mer, le narrateur tenta de trouver la stabilité dans ses amours masculines, en vain.  Aimer, c'est se sentir vivant, or ses partenaires ne faisaient que le ramener à ses angoisses existentielles, avec l'impression persistante de tourner en rond.

"Je ne voulais pas être moi, enfant. Je n'ai plus envie d'être de cette façon-là, aujourd'hui. Quelque chose en moi réclame une purge".
Cette "purge" va être un voyage en Haïti en compagnie d'un ami. Le soleil, la découverte d'une société complètement inconnue, les rencontres, lui permettent de se rendre compte qu'il est "l'unique responsable de son sort", et qu'il peut encore être heureux. Lui qui disait après la disparition de ses frères : "deux cadavres cohabitent désormais en moi (...). Je suis leur tombeau vivant", va renouer avec la vie grâce à une femme, une haïtienne aux boucles blondes, au sourire ravageur, Geneviève.
"Je suis fait pour survivre, elle pour vivre". Geneviève prend l'existence comme elle vient, s'émerveillant de tout. Claude tombe amoureux de cette personne retrouvée à Paris. Le "tombeau vivant" renoue avec les petits plaisirs du quotidien. Qui aurait cru que cet amoureux des hommes se reconstruirait auprès d'une femme ? Ironiquement, cette situation lui permet de déclarer qu'il est devenu un "self-made-man de la normalité", sans pour autant renier ce qu'il a été.

"C'est aussi un poison que de s'illustrer à travers un autre, d'être fécond par procuration. Je mets à nouveau mon moi en jachère sans être assuré de le retrouver intact."
Cette partie de sa vie est désormais du passé. L'auteur a vaincu ses démons, même ses questionnements d'écrivain sont balayés :
"Écrire en mon nom m'aurait longtemps paru réducteur ou trompeur, j'étais spontanément plusieurs".
Désormais, l'ambition et le succès sont secondaires depuis que Geneviève vit à ses côtés.

Dans Je ne voulais pas être moi, Claude Arnaud se livre sans fard, sans concession. Entre 1998 et 2010, la folie, les deuils, les amours malheureuses, les contrariétés littéraires ont ponctué son existence, et il a bien fallu faire le point pour ne pas sombrer. C'est un homme apaisé et heureux qui a écrit ce texte : un homme qui a accepté ses souvenirs et ose percer ses secrets.

A part ça (4) Religion et littérature

 La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...

 

Parfois, au détour d'une page d'un roman, l'auteur n'hésite pas à donner son opinion personnelle.
Ici, Stephen King et Pierre Assouline à propos de la religion en générale et de la foi en particulier.

Revival, Stephen King, octobre  2015, Albin Michel (traduction Nadine Gassie et Océane Bies)

       Stephen King file la métaphore de l'arnaque à l'assurance ...

     Golem, Pierre Assouline, janvier 2016, Gallimard

         Pierre Assouline pense qu'il vaut mieux avoir un peu de religion en soi, plutôt que rien.

Deux auteurs, deux avis complètement différents sur le sujet, un débat sans cesse renouvelé...

Mrs. BRIDGE, Evan S. Connell

Ed. Belfond, collection Vintage, janvier 2016, traduit de l'anglais (USA) par Clément Leclerc, 432 pages, 16 euros.

Effleurer sa vie



Kansas City pendant l'entre deux guerres. India  fait le mariage dont elle rêve : elle  épouse un jeune avocat en devenir qui lui ouvre les portes vers une vie tranquille, sans problème d'argent, où elle pourra accomplir ses rêves de famille modèle. Car India est remplie de principes, parfois farfelus, et elle compte bien les transmettre à chacun de ses trois enfants, Ruth, Caroline dite Corky, et Douglas.
Comme son époux Walter passe le plus clair de son temps au travail, Mrs. Bridge passe ses journées au club, ou dans les magasins de décoration. Elle désire incarner la mère modèle, et veut que sa maison soit un exemple.
Blanche, bien née, elle se dit non raciste, mais exprime quelque réticence quand une de ses filles traîne avec la fille d'un employé noir. Selon elle, il ne faut jamais parler aux inconnus car ils sont source de danger potentiel...

A travers de très courts chapitres, l'auteur dresse l'autopsie d'un couple bien sous tous rapports. Sauf qu'il manque cruellement de chaleur et de joie de vivre. A travers la description de scènes anodines ou plus intimes, on sent bien qu' India Bridge tourne en rond et tente de compenser comme elle le peut la vacuité de son existence. D'abord, elle sent ce vide de façon passagère et pense le combler très vite par des occupations matérielles, puis, avec le temps, la solitude envahit sa vie, la laissant rêveuse et désœuvrée.
"Elle ne se savait pas précisément ce qu'elle espérait de la vie ni ce qu'elle devait en attendre, car de la vie elle avait vu bien peu, mais elle en était sûre, parce qu'elle voulait qu'il en fût ainsi, que ses espérances et ses attentes étaient identiques".

Une amie, Grace Baron, est plus lucide. Pour Mrs. Bridge, elle est une énigme, "une troublante énigme" :
"India, lui avait-elle confié un jour, je ne suis jamais allée nulle part, je n'ai rien fait ni rien vu. J'ignore comment vivent les autres, ce qu'ils pensent, ou ce qu'ils croient. Avons-nous raison ? Ce que nous croyons est-ce la vérité ?"
L'héroïne de ce roman est écrasée par le poids des apparences au point de refuser d'avoir une opinion personnelle. Elle est à l'image de la relation entretenue avec son mari : convenue.
"Elle savait qu'il n'était pas fâché contre elle mais seulement incapable de faire la déclaration désirée. C'était bien peu, et beaucoup à la fois. Ils étaient là, assis l'un en face de l'autre, ne sachant trop que faire, et elle se sentit gênée".

Les années passent. India a l'impression qu'elles défilent à vitesse grand V. Les enfants prennent leur indépendance, laissant leur mère seule dans la grande maison. Cette solitude devient prégnante :
"Mrs. Bridge passait de longs moments à regarder le vide, oppressée par un sentiment d'attente. Attente de quoi ? Elle ne savait. Quelqu'un allait venir, quelqu'un avait sûrement besoin d'elle. Mais chaque jour passait comme celui qui l'avait précédé. Rien d'intense, rien de désespéré n'arrivait jamais. Le temps ne passait pas. La maison, la ville, le pays, la vie même étaient éternels."  
Enfermée dans les carcans de la bienséance, troublée par la réaction de Walter qui ne comprend pas les états d'âme de son épouse, India renonce à faire une psychothérapie, et se rappelle une réflexion de Grace : "Vous êtes-vous jamais sentie comme ces personnages de Grimm qui étaient évidés dans le dos ?"

Écrit en 1959, Mrs. Bridge a connu un succès retentissant dès sa parution. C'est le roman sur la vacuité d'une vie,  celle d'une femme, esclave des apparences au point d'en oublier de donner un sens à son existence.
Les chapitres courts et titrés sont un véritable tableau de bord du quotidien de la famille Bridge, révélant en filigrane tous les carcans empêchant l'héroïne de se révéler à elle-même.
Dans la préface Joshua Ferris écrit :
"Chaque épisode laisse dans son sillage un triste et vague questionnement sur ce qu'elle ne comprend pas. Ses réflexions ne lui permettent jamais de s'adapter à l'étrangeté du monde".
 (...) "Tout son malheur réside dans son incapacité à reconnaitre ce qui lui tient vraiment à cœur, ce pour quoi elle pourrait envoyer valser les conventions et se montrer la plus audacieuse possible".

Tout au long du roman, India Bridge a un comportement décalé, distant, incapable de se libérer de ses bonnes manières. Elle est une desperate housewife, une Bree Van de Kamp avant l'heure, dans sa recherche névrosée de la perfection au mépris du reste.

Billet d'humeur (15) Trop c'est trop

Agécanonix par Uderzo


Photo John Foley (Next Libération)
En ce mois de janvier 2016, il y a un nom qui revient souvent, et il est bien vivant : Eddy Bellegeule, euh pardon Edouard Louis ! Comme la dernière fois, lors de la sortie de En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil 2014), il fait les gorges chaudes des médias, et deux clans s'affrontent parmi les journalistes littéraires : ceux qui le classent déjà parmi les grands écrivains, et ceux qui font de lui un usurpateur à l'écriture alambiquée et indigeste. Toujours est-il qu'il ne laisse personne indifférent puisqu'on parle de lui ... Trop.
Car Histoire de la violence (Seuil,2016) fait de l'ombre médiatique aux autres livres de la rentrée littéraire de janvier.
De mémoire, en une quinzaine, j'ai lu l'article de Raphaëlle Leyris dans Le Monde des livres, celui de Laurent Nunez dans Marianne, celui d'Aude Ancelin dans Le Nouvel Observateur et enfin le succulent billet de Beigbeder dans Le Figaro. Et finalement, me revient ce sentiment que j'avais déjà eu en lisant les articles à propos de son premier roman : Edouard Louis se positionne en victime, et encore une fois, tacle au passage le milieu d'où il vient.

Mon opinion est loin d'être impartiale car je n'ai lu aucune de ses deux œuvres. L'écrivain me gêne énormément car j'ai l'impression qu'il se sert de son intimité pour être au devant de la scène. Ainsi, en deux années, Edouard Louis nous a appris tous les détails croustillants et honteux de sa famille, et un épisode glauque de ses rencontres sexuelles fortuites. De loin, sans aborder le texte, on a l'impression de se trouver au cœur d'un récit d'un magazine people. La preuve est que, dans la petite ville du Pas de Calais où je vis, la pile de romans mise dans le rayon livres du supermarché a disparu en moins d'une semaine !
Le glauque attire, ce n'est pas nouveau. Mais ce qui est plus paradoxal c'est que l'écrivain, dont la fragilité transpire dans chacun des articles écrits à son sujet, puise dans sa vie personnelle pour donner matière à ses romans. D'ailleurs, doit-on parler de roman, d'autofiction ou de biographie ?
Lors du battage médiatique à propos de En finir avec Eddy Bellegueule, il avait décidé de ne plus répondre aux médias, blessé par ce qu'il avait pu y lire. Va-t-il  se passer la même chose pour Histoire de la violence ? L'épisode fâcheux dont il a été victime et qu'il relate, lui a désormais échappé. Son histoire ne lui appartient plus. Edouard Louis est devenu celui dont on parle non pas pour ses qualités littéraires (car les lecteurs laissent cela aux spécialistes) mais pour les détails croustillants et les attaques en règle contenus dans les pages. Et là, le dérapage n'est jamais bien loin.

Sous couvert d'ironie, Beigbeder a raison : Edouard Louis est une personnalité fascinante, une sorte de Caliméro littéraire qui s'ignore (quoique). Ouf pour lui, il n'est pas le seul dans ce cas.
Alors, le peu de fois où je parlerai livres autour de moi, on me dira comme la dernière fois : "Comment ? tu n'as pas lu Edouard Louis ? mais c'est magnifique, super bien écrit !"
Je n'en doute pas, mais ce n'est pas ma came, désolé.

Golem, Pierre Assouline

Ed. Gallimard, janvier 2016, 272 pages, 19 euros.

En quête de


Psaume 139 16 :
"Quand je n'étais qu'une masse informe, tes yeux me voyaient ; 
Et sur ton livre étaient toujours inscrits
Les jours qui m'étaient destinés
Avant qu'aucun d'eux existât".

Gustave Meyer fuit. Grand maître échiquier international, il est soupçonné d'avoir tué son épouse, morte dans un accident de voiture étrange. Il est innocent, mais préfère s'évanouir dans la nature, plutôt que d'affronter la police :
" Il entrait dans sa nouvelle peau. Une sorte de clandestinité sans plus aucun papier. Il saurait faire face tout en restant de profil afin de ne pas faciliter l'identification".

Son épouse Marie tenait un blog pharmaceutique influent, régulièrement mis à jour, dans lequel elle n'hésitait pas à mettre en ligne des articles au vitriol sur les pratiques du milieu médical. En s'y intéressant, Meyer remonte une piste, celle de son ami et neurologue Klapman, qui l'a opéré il y a peu au cerveau afin d'atténuer ses crises d'épilepsie. Il s'est toujours demandé ce que renfermait son dossier médical barré d'un immense G sur la couverture. Maintenant qu'il est devenu une ombre, il réussit à atteindre les archives de l'hôpital, et découvre une vérité personnelle sans mesure : Meyer est un cobaye malgré lui, un prototype d'intelligence avancée grâce à une puce intégrée dans le lobe. Il ne se sent plus un homme mais un golem, cette créature mythique ayant dominé l'imaginaire occidental, "et qui interroge sans cesse l'homme en l'homme". Il devient l'incarnation d'un être inachevé, un monstre aux yeux de la société. Le G n'est-il pas à la fois l'initiale de Gustave et  de Golem?

Afin de brouiller les pistes , mais surtout afin de trouver la vérité sur ce qui lui a été implanté, Meyer décide de voyager au cœur de l'Europe, sur les traces de ses ancêtres, tout en compilant le maximum d'informations sur le mythe du Golem.
"Lui qui se demandait comment devenir autre tout en restant soi-même, il voulait être sans effet sur le monde : puisqu'il ne peut rien pour moi je ne peux rien pour lui. Trouver la bonne distance entre lui et la société eût été le début de la sagesse. Sauf qu'une vie n'y suffirait pas".
Klapman l'a trahi, faisant de lui un modèle unique à l'intelligence augmentée, créature au service de l'orgueil de l'homme flirtant avec la folie. Pourtant Meyer compte bien prouver que son cas  - une singularité selon les scientifiques - ouvre un monde sans limites où l'on a déplacé "la ligne séparant le normal du pathologique".
Peu à peu, le roman bifurque du roman policier vers une quête existentielle : Meyer se déplace "pour se libérer de ses obsessions en les affrontant". La traque policière devient secondaire, si bien que le commandant de police Nina Rocher, assistée de la fille de Gustave, Emma, font bien pâle figure. L'itinéraire du maître international suit une logique d'échiquier : les villes sont des figurines et les villages des pions. Chaque rencontre, chaque information glanée sur le Golem permet à Meyer de considérer davantage son voyage comme une transhumance et non une fuite. Mais à force de sentir trop de golems en lui, ne va-t-il pas devenir fou ?

Golem est une quête, non un polar. L'enquête sert de colonne vertébrale à un récit qui emmène le lecteur vers le mythe, le religieux et le judaïsme. Gustave Meyer comprend très vite qu'il est un être à part depuis son opération, et s'évertue à croire qu'il est une incarnation moderne du golem, cet être un peu bâtard, mi-monstre mi être humain, impossible à classifier.
A force, la fuite de Meyer ressemble à une fuite vers l'absolu, comme un désir inextinguible de foncer tout droit dans la toile d'une œuvre de Rothko, peintre fascinant pour notre héros.
Les amoureux du genre policier seront déçus, car en plus la quatrième de couverture le "vend" ainsi. La traque annoncée n'est qu'un prétexte : Gustave Meyer est un être golemisé qui cherche un véritable sens à son existence.

Rotko à la Tate Modern Londres,  image The Télegraph


Quatrième de couverture :
"Soupçonné du meurtre de son ex-femme, décédée dans un mystérieux accident de voiture, Gustave Meyer, grand maître international d'échecs, voit soudain sa vie basculer. En un instant, ce solitaire devient un fugitif partout recherché.
Dissimulé sous une autre identité, isolé des siens, il est rattrapé par ses failles : l’étrange opération chirurgicale qu’il a subie à son insu et qui l’a «golémisé» en décuplant ses facultés mentales ; la relation ambiguë qu’il entretient avec l’ami qui l’a opéré ; le sentiment diffus de ne plus s’appartenir et de devenir un monstre au regard de la société.
Une clé lui manque, qu’il part chercher en errant au cœur de la vieille Europe, deux femmes à ses trousses : Emma, sa propre fille, qui essaie de l’aider, et Nina, chargée de l’enquête policière.
Meyer y parviendra-t-il à temps? Sera-t-il assez solide pour faire face à la vérité qu’il va découvrir?"

Le Poids du coeur, Rosa Montero

Ed. Métailié, traduit de l'espagnol (Espagne) par Myriam Chirousse, janvier 2016, 356 pages, 22 euros.

 Aimer - vivre - mourir


Rosa Montero a bâti son roman autour de cette réplique de Macbeth, citée en exergue :
"Ne peux-tu donc soigner un esprit malade, arracher de la mémoire un chagrin enraciné, effacer les soucis gravés dans le cerveau et, par la vertu de quelque bienfaisant antidote d'oubli, nettoyer le sein encombré de cette matière pernicieuse qui pèse sur le cœur ?"

Le lecteur retrouve l'héroïne de Des larmes sous la pluie, Bruna Husky, une réplicante (une rep pour les intimes) qui ressemble à s'y méprendre aux créatures inventées par Philip K. Dick dans  Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, sauf que les humanoïdes de Montero supportent les animaux et sont capables d'émotions. En tournant les pages, on se souvient des réplicants de Blade Runner, le film de Ridley Scott (1982), surtout quand on apprend que l'obsession première de Bruna est le temps qui lui reste. Ces trois ans et quelques mois qui lui sont encore autorisés la rendent folle et incapable de profiter de l'instant présent, surtout depuis que son compagnon Merlin s'en est allé, terrassé par le TTT, le syndrome de fin de vie des robots. De toute façon, son quotidien est quelque peu morose. C'est une détective privée,  mais ses clients ont pris la fâcheuse habitude de ne pas la payer, et les contrats se comptent sur les doigts d'une main. A force d'avoir du temps pour réfléchir, Bruna se pose trop de questions sur sa mémoire implantée, le sens de son existence et son rapport affectif aux autres.
 "Quelle arnaque, quelle escroquerie, quelle torture incessante que cette petite vie".

Parce qu'elle a encore fait parler d'elle auprès des autorités, et a pris sous son aile une gamine sauvée d'une zone urbaine interdite, Husky se voit contrainte de consulter un tripoteur, Daniel Deuil, dont l'objectif est de la détendre et d'alléger le poids de ses chagrins par toute une série de massages et séances zen. Mais quand on a le cœur trop lourd, même artificiel, il est difficile de lâcher prise.

"Non, elle n'était pas un tigre, elle n'était rien, personne. Trop humaine pour une techno, mais tristement trop techno pour les humains.
La solitude du monstre était absolue."
En échange de soins médicaux prodiguées à la gamine dont elle a la garde, Bruna accepte une mission à haut risque, moyen pour elle de rompre avec la solitude qui la ronge. Seule l'action donne un sens à sa vie. Son enquête l'emmènera de l'île spatiale de Labari, véritable dictature de castes, jusqu'aux terres immergées finlandaises,sur la piste du plus gros scandale écologique nucléaire de l'histoire de l'Humanité. L'aventure lui permet aussi de trouver enfin la véritable nature de sa création :
"Douze... soupira Bruna avec amertume. Comme douze chaises, comme douze voitures... nous sommes des produits en série. Maudits soient les humains".

Le Poids du cœur est une vitrine des états d'âme de Bruna Husky. et du sens qu'elle donne à son existence.Pourtant, les amateurs de roman d'anticipation seront aussi servis car Rosa Montero excelle dans la description de notre monde en devenir et de son fonctionnement, poussant même la vraisemblance en proposant en postface toute une série de documents extraits des Archives centrales des Etats-Unis de la Terre. La traductrice, Myriam Chirousse, a su donner un équilibre entre descriptions post-apocalyptiques et tourments de l' âme artificielle.

Bruna doit comprendre qu'il y a un temps pour tout, même pour mourir. L'obsession est la force littéraire de cette œuvre dont l'intrigue finalement n'est que secondaire. Les états d'âme de la réplicante coulent à chaque page, comme "les larmes sous la pluie", sans pour autant en atteindre la dimension poétique de la dernière réplique de Roy Batty (Rutger Hauer) dans Blade Runner alors qu'il tient une colombe dans la main :
" J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion. J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l'ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l'oubli comme les larmes sous la pluie. Il est temps de mourir".

A part ça (3) L'Atlantide éternelle

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...

 

Je ne saurais trop vous conseiller la lecture de ce livre de René Treuil, professeur émérite de protohistoire égéenne à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne, édité en 2012.
En 140 pages, il explique toutes les théories développées sur le mythe du continent perdu, tout en ne perdant pas de vue l'usage qui en a été fait au cinéma et en littérature.
On sort de cette lecture l'esprit plus clair, certain d'avoir fait le tour objectif de la question.
Et si vous restez encore sur votre soif de connaissance, Pierre Vidal-Naquet s'est aussi intéressé au mythe avec L'atlantide, petite histoire d'un mythe platonicien (Editions Points Seuil Essais, 2007)


Et leurs baisers au loin les suivent, Corinne Royer



Ed. Actes Sud, janvier 2016, 272 pages, 20 euros.

La justesse des sentiments



"On a toujours le choix entre la vérité et le mensonge. Et je sais à présent que si la vérité est une compréhension discrète dont on peut se défaire, le mensonge est une harpie qu'on épouse pour des noces de diamant."
Telle est la pensée de Cassandre, au pied de son congélateur qui emprisonne la dépouille de son défunt mari Léon. Elle l'a découvert là, un matin, après une nuit passée à l'attendre. Il était parti rencontrer la Voix, l'individu qui, depuis quelques temps, réclamait son époux au téléphone. Après chaque conversation, Léon était transformé, comme si cette voix l'avait enflammé tout entier, le consumait jusqu'au tréfonds.
Comment Léon a-t-il péri ? Même si Cassandre comprend que la mort de son mari a été accidentelle, il n'en reste pas moins qu'elle préfère la cacher et la maquiller en disparition. De plus, dans une dizaine de jours, le contrat d'assurance vie sera tout à fait avantageux.
Pourtant, Cassandre n'a jamais été une femme vénale. Née en Haïti, au bord de la rivière, elle a été adoptée toute jeune et a grandi en pays de Loire où elle est restée. Son mariage avec Léon est un mariage d'amour, passionné d'abord, et qui s'est tari lorsque l'enfant tant voulu n'est jamais arrivé. Le travail à la ferme, dans le domaine du Grand Fleury, leur a évité de trop s'appesantir sur leur passé. 
Avant l'élevage de charolais, Léon, la vingtaine, a connu la guerre d'Algérie. Il en est ressorti traumatisé, muet sur ce qu'il a vécu là-bas,  sauf cette phrase énigmatique : "J'ai été renversé, moi qui avais toujours voulu être un homme debout". Il y a perdu un frère, Lucien, son jumeau.

"La peur d'aimer un frère.
Par la force des choses, une contention naturelle, un penchant prodigieux.
Aimer un frère retrouvé.
Comme on aime l'aube après la nuit, la lune après les ténèbres, les grands espoirs après la réclusion.
D'un amour traumatique, gauchi, pétri de crainte".

Ce n'est pas une Cassandre visionnaire, condamnée à voir l'avenir sans que personne ne la croit, mais une Cassandre qui se souvient, nostalgique souvent, triste parfois, de ce que fut sa vie. D'autant plus que maintenant la Voix n'appelle plus mais lui envoie des missives, annonciatrices de révélations sur le passé de son cher Léon. Ces lettres sont dépositaires de la mémoire de celui qui n'est plus et qui est allé affronter la vérité avant de s'en aller. Sa disparition, bizarrement, correspond à celle d'une cage remplie de papillons monarques transportée par un scientifique victime d'un accident de voiture. Dès lors, la migration de ces papillons, véritable épopée puisqu'ils sont capables de traverser l'Atlantique, devient la métaphore du voyage jadis de Cassandre entre Haïti et la France...

Peu à peu, Cassandre remonte le fil de son histoire, découvre un nouveau Léon à travers les lettres, et peut compter sur la discrétion de Pierre, le jeune voisin assez spécial, pour cacher la mort de son mari.
"Ce que Pierre sait de nos défunts, nul autre vivant ne le sait (...) Pierre ne parle pas beaucoup aux vivants, mais il converse abondamment avec les âmes vaquant dans les mornes étendues de l'au-delà".

Et leurs baisers au loin les suivent est un roman sur les sentiments en général, et l'attachement entre les êtres en particulier. Comme la Loire qui grignote petit à petit le domaine de Grand Fleury, l'amour grignote les résolutions et la volonté première de revenir aux sources. Corinne Royer décrit une Cassandre qui est finalement davantage attachée à sa terre adoptive qu'à sa terre d'origine, même si subsiste en elle la nostalgie des souvenirs des mornes et la promesse d'un nouvel amour. Cassandre et Léon ont traversé ensemble les années, les déceptions et les non-dits ; ce roman est leur histoire.


Une nuit d'été, Chris Adrian

Ed. Albin Michel, traduit de l'anglais (USA) par Nathalie Bru, janvier 2016, 464 pages, 25 euros.

Féérie


Buena Vista Park est un parc de San Francisco bien pratique si on veut un raccourci pour se rendre de l'autre côté de la ville. En cette nuit d'été, trois personnes décident de le traverser pour se rendre à la soirée d'un certain Jordan Sasscock, médecin  très populaire. Ces trois là ne se connaissent pas, mais ont en commun une peine de coeur à la cicatrice non encore fermée.
Voilà, le lieu de l'action et les personnages sont posés: un parc en été, la nuit, et Henry, Molly et Will qui vont vers un même lieu, sans se connaître.

"Au sommet de la colline, juste au delà du seuil des perceptions humaines extraordinaires, une porte s'ouvrit dans la terre, laissant échapper une lumière aussi fine et chatoyante qu'un soleil automnal. La lumière, en ruisselant le long de la pente semblait apaiser tout ce qu'elle touchait (...) Des ombres venant du haut de la colline apparurent dans la lumière, suivies d'une ribambelle de personnages hétéroclites".
Ce trou de verdure au cœur de la ville abrite en son sein le royaume magique de Titania et Obéron. Enfin, celui plutôt de Titania et ses créatures, depuis qu'Obéron a décidé de s'enfuir, incapable de supporter plus longtemps le chagrin de sa douce. Un jour, le roi des elfes avait amené à la reine un enfant humain, croyant qu'elle en ferait "sa chose préférée". mais Titania se mit à l'aimer comme une mère, et quand ce dernier tomba malade et mourut, elle sombra dans un chagrin incommensurable, se rendant compte que même sa magie n'avait rien pu faire pour le sauver "L'indifférence était la clé de sa magie ; son époux et elle ne pouvait rien pour ceux qu'ils aimaient".

Depuis, Titania s'est liée au monstre Puck qui a fait "de sa vie un enfer". Epuisée, elle décide de le libérer, consciente que ce moment sera magique et unique.
"Elle savait que par sa faute ce serait la pagaille, mais qu'Obéron revienne ou non, elle en avait fini avec les larmes inutiles. La nuit s'achèverait dans la joie ou la destruction, et cette idée lui était plus étrangement supportable qu'un chagrin statique et infini".

Henry, Will et Molly sentent bien qu'il se passe quelque chose d’extraordinaire dans le parc, mais ils mettent cela sur le compte de la troupe itinérante composée de sans domiciles fixes qui répètent une pièce inspirée de Soleil Vert, le film de science-fiction avec Charlon Heston. Quand ils se retrouvent sous la colline et sont emmenés par des elfes et autres créatures du royaume de Titania, chacun analyse la situation différemment : effet de la dépression, rêve éveillé, fête costumée. En tout cas, l'ambiance les pousse à se souvenir et analyser leurs chagrins respectifs. Henri tente d'admettre sa part de responsabilité dans sa rupture avec Bill, Molly se déculpabilise du suicide de Ryan, et Will admet qu'il n'était pas si compatible pour une vie avec Cornélia.
Entre festins et rencontres incongrues, les trois protagonistes ne vont jamais rejoindre la soirée à laquelle ils étaient conviés, mais vont vivre Le songe d'une nuit d'été.

Une nuit d'été est inspirée de la pièce de William Shakespeare, Le songe d'une nuit d'été, comédie écrite vers 1595. Chris Adrian en reprend l'ambiance, les personnages féériques, et son thème principal. Il donne un ton nouveau à l'ensemble, en y mêlant avec une régularité de métronome, moments magiques et souvenirs réels, le tout transposé dans le San Francisco du XXIème siècle.
Même si par moment la confusion semble régner, Chris Adrian a bien simplifié la trame shakespearienne. La nuit d'été vécue par les protagonistes devient un instant suspendu durant lequel chacun fait le point sur sa vie et ses peines. Titania n'est plus la seule à avoir du chagrin. Elle qui a toujours dédaignée les humains se rend compte qu'elle vit des émotions semblables.
A propos de cette aventure, Molly se dit qu'"elle était perdue dans un rêve initiatique, cathartique, peuplée d'incarnations de ses névroses". Ainsi, le royaume sous la colline est à l'image de celui qui le découvre, et ses habitants sont des incarnations de névroses enfouies.

Une nuit d'été est un roman étrange à plus d'un titre, très bien pensé, mais qui demande au lecteur la capacité de se laisser envahir par une intrigue à la fois originale et déroutante.

La femme au colt 45, Marie Redonnet

Ed. Le tripode, janvier 2016, 115 pages, 15 euros.

La vie est un théâtre


Lora Sander est une femme au bord d'un gouffre. Du haut de son perchoir, elle observe avec ses petites jumelles de théâtre la berge du fleuve qu'elle doit traverser pour atteindre le pays libre de Santarie.
Comédienne au Magic Théâtre dirigé par son mari Zuca, elle a dû fuir après l'arrestation de ce dernier. Son pays, l'Azirie, est une dictature, et il n'y a plus de raison pour elle d'y rester, surtout depuis que son fils unique Giorgio a rejoint la clandestinité en tant que combattant pour la liberté.

C'est donc seule que Lora prend la route. Seule, non, pas complètement, puisque son colt 45, offert jadis par son père, l'accompagne. "C'est mon colt maintenant qui est mon ange gardien", dit-elle à l'adresse du lecteur.
Car, Lora s'adresse directement à lui dans un long monologue, entrecoupé parfois de didascalies. Pourtant nous ne sommes pas dans une pièce de théâtre. La femme au colt 45 est un bien un roman, mais Marie Redonnet, en faisant de son héroïne une comédienne, a souligné le trait fictionnel en donnant à son texte une structure théâtrale. Alors, la cinquantenaire raconte ses aventures, se raconte aussi, jusqu'à se présenter :
"Il y a des rides sur le front et à la commissures des lèvres. La peau commence à se flétrir. Le teint a perdu son éclat. Le regard est grave et inquiet. Les traits du visage sont harmonieux, des sourcils épais, des lèvres charnues. L'expression est tendue. Cette femme que je ne reconnais pas, sans aucun fard, c'est moi."

Sur l'île de Santaré où elle échoue, on se rend bien compte que la liberté est un leurre. Elle doit sa survie à des combines et à des protections masculines du moment. Qu'ils s'appellent Manou ou Guido Rizi, ils sont subjugués par cette femme aux longs cheveux bouclés, encore coquette, contrainte de se construire une nouvelle vie. Esclave moderne de ses protecteurs, elle renonce aussi par obligation à son identité :
"Je suis sans papiers et donc aussi sans identité. Il n'y a aucune preuve que je suis Lora Sander. Personne ne peut en témoigner."

Comédienne, vendeuse de pizzas puis libraire, Lora se reconstruit. Sa vie est un théâtre :
"Grâce à Zuca j'accorde au théâtre la plus haute valeur. C'est pour cette raison que même quand je ne suis pas sur scène, je continue de jouer. Ma vie est une double vie."
Pendant tout ce temps, son colt 45 est resté près d'elle, dans une poche cousue à l'intérieur de son pantalon. Lorsqu'elle est obligée de s'en séparer pour survivre, elle y voit un signe du destin :
"Il ne suffit pas que j'ai vendu mon colt. Même absent, comme la jambe d'un amputé. Il continue de me faire du mal. Le cadeau de mon père ne peut être qu'empoisonné."

Sa rencontre avec Nina Pratz, la créatrice de l'Arche de Noé, bateau à vocation théâtrale, lui permet de se poser, enfin. Son passé avec son arme de mort s'estompe peu à peu. Lora tourne la page, retrouve ses habitudes de comédienne. Or, sur scène, rien n'est jamais terminé. Zuca disait que la vie est une tragédie grecque, elle, parle plutôt de drame moderne. Son colt 45 va réapparaître, mais pas dans ses mains. Il incarne le Deus ex machina de la tragédie et rend le dénouement possible.

"Le brouillard est tombé d'un seul coup. La barque dérive. Le courant l'emporte vers la mer. Tout est-il déjà fini pour moi? On ne veut plus rien que le brouillard. On entend au loin la corne de brume."

La vie de Lora Sander est aussi un roman. Les lecteurs deviennent les spectateurs de ses aventures en Santarie.
"La vie est un théâtre et chacun y joue son rôle" selon Shakespeare. Marie Redonnet fait honneur à cette vision de la société en proposant un roman éminemment théâtral, aussi fort dans sa structure narrative que dans son contenu. Son héroïne ne baisse jamais les bras, avance coûte que coûte, et rien ne peut l'arrêter.

A part ça... (2) THE LEFTOVERS

 La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...

 



Depuis un certain 14 octobre, les chiens de Mapleton sont redevenus sauvages. Ils hantent le bois alentours en meutes, et s’approchent rarement de ceux qui furent jadis leurs meilleurs amis. Beaucoup pensent que c'est le Ravissement qui les a rendus dingues, car ils ont vu ce que les êtres humains n'ont pas eu le temps de voir. Ont-il senti la disparition inexplicable des 2 % de la population ? Ont-ils aperçu un détail, une lumière, ont-il senti un léger souffle effleurer leur truffe ? Maintenant, devenus un danger  potentiel, ces chiens sont des cibles de choix pour les chasseurs locaux, mais restent une énigme pour le chef de la police locale Kevin Garvey.

Kevin Garvey n'a perdu aucun des siens ce fameux 14 octobre, mais cela n'a pas empêché sa famille de se déliter. Son épouse Laurie a rejoint les CS (Coupables Survivants), son fils Tom est le protecteur d'une des épouses de Saint Wayne, et sa fille Jill gère à sa façon l'absence de ceux qu'elle aime. Comme tout le monde, il n'a aucune explication au phénomène d'évanouissement, seulement il a décidé de ne plus y penser, de faire avec. C'est arrivé, point final. Pas facile lorsqu'on gère une ville comme Mapleton dont les habitants en général, et les CS en particulier vous empêche d'oublier.
Et puis, comment expliquer ses trous de mémoire de plus en plus nombreux ? Il s'endort dans son lit, se réveille dans sa voiture, ou dans une cabane perdue. Il croise un mystérieux chasseur et va tuer avec lui quelques chiens... Est-il en train de devenir fou comme son père, ancien chef de la police locale, et interné depuis trois ans, assailli jour et nuit par des voix toujours plus nombreuses ?

Les disparus de Mapleton (Editions 10/18 janvier 2015) n'est pas un bon titre, car il fait la part belle
aux disparus, laissant planer le doute quant à une enquête éventuelle sur les causes du Ravissement. Le titre original est beaucoup plus parlant. Car Tom Perrotta, et la série éponyme le confirme, s'est intéressé davantage à ceux qui restent. Les disparus ne sont plus là ; on ne sait rien, seulement qu'ils ont laissé derrière eux des gens qui doivent non seulement gérer leur absence au quotidien, mais aussi le traumatisme de l'évanouissement inexpliqué.

Dans la série produite par HBO, la question religieuse est prégnante. Elle est à la fois un recours, une forme de rejet, et la base de nombreux abus. Rien de neuf à l'horizon donc, mais le côté sociétal est mis en avant. La nature humaine a besoin de s'accrocher à une explication, quelle qu'elle soit, pourvu qu'elle apaise quelque temps les esprits.
La saison 1 a une structure théâtrale: unité de temps (trois ans après), unité de lieu (la ville de Mapleton), unité d'action (Kevin Garvey) à laquelle on a ajouté des personnages secondaires fort tels Nora Durst et son frère le révérend, Jill, la fille Garvey, ou encore Patty et Laurie, membres des CS.

 "There is no family" martèlent en silence les CS qui hantent les rues de Mapleton et obligent ceux qui restent à se souvenir et donc les empêchent à  tourner la page. Peu à peu, on comprend mieux la genèse de cette congrégation, son fonctionnement et son objectif ultime. Elle est la colonne vertébrale de la saison 1, pratiquement présente dans chaque épisode, et possédant quelques clés de compréhension globale de la situation.
Les personnages sont perdus, ensemble, ce qui nous vaut quelques instants de grâce, de moments suspendus dans lesquels sont mis en avant leur foi inébranlable en la vie, malgré le reste.

La première saison se suffit à elle-même et garde l'inspiration première du roman. Une boucle est bouclée. On ne peut-être pas encore parler d'un retour à la normalité, mais on y avance furieusement, pour preuve le retour du grand chien noir que Kevin voulait domestiquer... en vain.

Pour la saison 2, l'action se déplace vers Jarden, ville imaginaire du Texas, surnommé Miracle depuis le 14 octobre car aucun de ses habitants ne s'est évaporé. Parce qu'ils veulent se reconstruire et avancer, Kevin, Nora et son frère s'y installent. Dès le début, les scénaristes ont gardé l'esprit du roman de Perrotta, et ont inventé ce qui aurait pu devenir un tome 2 littéraire.

Affaire à suivre...









Deep Winter, Samuel W. Gailey

Ed. Gallmeister, collection Totem poche, traduit de l’anglais (USA) par Laura Derajinski, janvier 2016, 320 pages, 9.80 euros.

Sous la neige, des hommes


Pour Danny, paisible habitant de la bourgade de Wyalusing en Pennsylvanie, les jours passent et se ressemblent. De toute façon, il a horreur de l'imprévu car il est incapable de la gérer. Danny est débile léger, un attardé comme le disent certains. Tout le monde le connaît et sait pourquoi il est comme ça. Pour beaucoup, il a été un défouloir, maintenant, il est celui qu'on évite :
"Il laissait les gens tranquilles car c'est ainsi qu'il fallait faire. Il était différent de tous les autres, en ville. Il le serait toujours - il l'avait accepté. La plupart des gens le dévisageaient ou traversaient la rue s'ils le voyaient arriver sur le trottoir."

Pourtant Danny est incapable de violence, tout le monde en a conscience. Responsable de la laverie, il vit chichement dans une petite chambre au dessus du local. Son rayon de soleil, c'est Mindy, la serveuse du bar où il prend son petit déjeuner quand il a assez d'argent. Il la connaît depuis l'enfance. Ils sont nés le même jour, et elle l'a toujours protégé de la méchanceté des autres. Adulte, elle continue à lui accorder de l'attention. Avec elle, il oublie un peu sa différence, il devient "une vraie personne".
Pour son anniversaire, il marche cinq kilomètres jusqu'au mobil home de la jeune femme, résolu à lui offrir un oiseau en bois qu'il a lui-même taillé. Sur place, il tombe sur l'adjoint du shérif, Sokowski, une brute sans foi ni loi, et son copain Carl, homme faible qui le suit comme une ombre. Danny tombe à pic. Un drame vient d'arriver. Sokowski, ivre mort, vient de tuer Mindy qui se refusait à lui. La présence opportune de Danny sur les lieux du crime va lui permettre d'en faire un coupable idéal. Sokowski incarne la loi, Danny celui qui est capable de tout.

Pendant vingt-quatre heures interminables, Sokowski et Carl peu à peu rongé par la culpabilité, vont s'employer à s'innocenter, quitte à laisser du sang sur leur passage. Il faut à tout prix que le shérif Lester et que Taggart, le flic fédéral arrivé à la rescousse, croient en la culpabilité de Danny. Or tout se complique quand ce dernier, dans un sursaut de lucidité, écoute sa petite voix intérieure, et fuit. Commence alors une traque, véritable chasse à l'homme au milieu des paysages immaculés de neige, dans laquelle chacun des protagonistes aura l'occasion de faire le bilan sur sa vie et ses agissements.

Deep winter est un polar construit en entonnoir, implacable et glaçant. A travers ses personnages, Gailey décrit une mini-humanité: le bon, la brute, le lâche, le justicier, l'alcoolique qui culpabilise, le sage. A Wyalusing, il n'est pas bon d'être différent. Mieux vaut se fondre dans la masse. La justice se fait à coup de fusil, entre hommes, les yeux dans les yeux, ou de dos si on est un lâche.
Ce roman pourrait être un western moderne. Sa violence n'est jamais choquante, tant elle incarne le manifeste possible de nos semblables.
Deep Winter est le pendant moderne de Des souris et des hommes de Steinbeck sans pour autant avoir la même histoire, et Danny le sosie fictionnel de Lenny dans son comportement.

A part ça (1) le duo improbable !


 La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


Deux auteurs, deux registres très différents pour ne pas dire aux antipodes, réunis pour former avec d'autres le jury Goncourt.

http://www.lemonde.fr/livres/article/2016/01/05/virginie-despentes-et-eric-emmanuel-schmitt-font-leur-entree-au-prix-goncourt_4842079_3260.html

Virginie Despentes J.-F. PAGA/GRASSET

Encore une Virginie "boulimique de livres" ...

REGARDS CROISES (20) Danse avec l'ange, Ake Edwardson

Ed. 10/18, collection Domaine Policier, traduit du suédois par Anna Gibson, novembre 2015, 892 pages, 14.90 euros.
Edwardson 2 en 1 : les deux premières enquêtes d'Erik Winter.

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

"Ce n'est jamais terminé et ce n'est pas fini"

 

  "Je suis un homme qui a une morale, mais je ne sais pas à quoi elle ressemble et ça n'a peut-être pas d'importance."
Erik Winter, commissaire à Göteborg, cultive autant sa solitude que son snobisme. Amateur de cigares valant une fortune et de vêtements hors de prix, il assume avec un certain dédain sa fortune qui pourrait le dispenser de travailler. Pourtant, jamais il ne s'est posé la question de vivre de ses rentes. Il a besoin de se sentir utile, de "palper" la noirceur de la nature humaine lors de ses enquêtes.

Côtés relations, Winter est à la fois un chef apprécié et craint. Une énigme diront certains. Lui, fuit plutôt la dépendance affective. Il n'hésite pas à écourter les conversations avec sa mère, oublie volontairement d'appeler sa sœur, et prend soin de n'avoir que des relations libres et sans engagements avec les femmes. A force de côtoyer ce qu'il y a de plus sombre et de plus névrosé chez les gens, Winter est devenu cynique.
"C'est ça qui rend cynique, cette importance d'être seul, que tout le monde s'en fout. On découvre que les gens mentent, énormément, tout le temps. Pas seulement le suspect, le criminel écrabouillé de preuves et de témoignages... Les autres aussi."

L'enquête qui lui est confiée est particulièrement sordide : une victime attachée sur une chaise et vidée de son sang, au milieu d'une pièce de son appartement. Les murs maculés de sang. Le sol qui témoigne d'incessants va et vient autour du corps comme si le tueur dansait autour de sa proie. Winter ressent la violence de la scène de crime, comme si les hurlements retenus explosaient dans son crâne. Et il s'avère que le crime se répète : une seconde fois à Goteborg et deux fois à Londres.
Interpol a ses limites, le commissaire doit se déplacer dans la capitale britannique afin de rencontrer son collègue chargé de l'affaire, un certain Mac Donald. Ce dernier est l'antithèse de Winter : débraillé, mal rasé, un catogan retenant des cheveux longs et gras, marié et père de famille. Et pourtant ces deux-là s'entendent à merveille et se comprennent, car ils ont en commun ce cynisme propre à leur métier.
A partir d'un élément retrouvé sur une scène de crime, l'enquête va les emmener vers les milieux interlopes des sex shop et bars à hôtesse, à la recherche de pourvoyeurs potentiels de snuff movie. 

Autant Mac Donald part au front, autant Winter délègue et compte sur ses indic, notamment un certain Bolger, un barman et connaissance de longue date.
Ake Edwardson fait avancer le polar grâce aux personnages secondaires. Winter réfléchit mais ne se salit pas les mains, et encore moins la conscience. Néanmoins, à force de vouloir rassembler les pièces du puzzle, fragments de témoignages ou de pièces à conviction, il entrevoit une vérité qui lui fait peur, lui, le type froid qui se croit à l'abri de tout.
"C'est peut-être moi qui suis fou, songea Winter. Mon récit, les élucubrations d'un fou. Il n'y a plus de règles, il n'y en a jamais eu. Les pensées explosent en mille morceaux. Tout se disperse, se recompose en partie, ou, exceptionnellement, en entier. Importance d'arrondir les angles, d'imposer une symétrie. Rien n'est beau, même en surface."

Danse avec l'ange est un polar étrange et dérangeant non par son fond, mais par sa forme. Winter est un héros statique responsable d'une enquête que, paradoxalement, il ne fait pas avancer. Il est constamment un personnage décalé. Edwardson en fait le témoin de la déliquescence morale de la société suédoise. Il n'est pas acteur, car il préfère se mettre en retrait. Ses collègues et ses indics travaillent pour lui, et ce sont eux qui donnent de l'impulsion à la narration.  
Quelques chapitres  constituent des pauses dans le rythme de l'enquête, comme si l'auteur veut, à travers ce procédé, montrer qu'il existe encore des valeurs morales chez certains : un voleur tiraillé par la scène dont il a été témoin, la femme pasteur du commissariat qui se réfugie dans le calme de sa maison, un couple qui attend l'arrivée du bébé... Tout cela à travers les larmes, le sang et le sordide des meurtres.

Danse avec l'ange a obtenu en 1997 le Grand Prix du roman policier suédois. 
Ake Edwardson est traduit dans plus de vingt pays, et son héros, le commissaire Erik Winter a été adapté en série télévisée en 2014.