Trêve de Noël

 

 Quelques jours de repos pour aimer, profiter, me reposer, et LIRE !


Je prends rendez-vous avec vous, amis lecteurs, à partir du lundi 4 janvier 2016.


En attendant,

JOYEUSES FÊTES DE FIN D’ANNÉE

&

BELLES LECTURES !

 

 

Pauvre chose, Risa Wataya

Ed. Philippe Picquier, traduit du japonais par Patrick Honnoré, octobre 2015, 144 pages, 16 euros.

Un garçon, deux filles, trois possibilités ?


Rien ne va plus pour Julie, la narratrice. Ryudaï, l'homme qu'elle aime depuis quelques mois, lui annonce qu'il a décidé d'héberger son ex petite amie, Akiyo, le temps pour elle de se poser et de trouver un emploi. Ryudaï est intransigeant : Julie doit accepter cet arrangement sinon il la quitte.
"Ryudaï et Akiyo, un amour qui a traversé l'océan. Ryudaï et moi, nous, on a traversé quoi ?"
Pour se rassurer, Julie, qui malgré son prénom est une japonaise, met cette situation sur le compte des mœurs américaines. Ayant vécu longtemps là-bas au point d'en avoir oublié presque sa langue natale, le jeune homme continue de vivre à la façon occidentale. C'est ce qui avait attiré Julie, car il ne ressemblait à aucun autre garçon de son âge. Il semblait plus mûr, plus sûr de lui. Mais aujourd'hui, cette singularité pèse dans leurs relations.

Pourtant, la jeune femme pourrait refuser ce compromis. Responsable d'un magasin de vêtements dans un centre commercial, elle est bien installée dans la vie active, et connue pour ne pas se laisser marcher sur les pieds. Alors d'où vient cette dépendance sentimentale ? 
Pour elle, Akiyo est  une fille "mignonne, gentille, mais quelque part navrante", si bien qu'elle ne l'a jamais considérée comme une rivale potentielle. Elle a envie de croire son amoureux quand il lui jure amour et fidélité, même s'il rejoint le soir son ex dans l'appartement qu'ils partagent. Très vite, Julie comprend qu'elle ne peut pas se lamenter sur son sort. Ses amies, ses collègues, lui diraient de fuir, de le quitter. Son combat devient donc un combat solitaire.
"Le chaos. Qu'est-ce que ça veut dire? Par exemple, assis tous les trois sur le canapé, lui au milieu entre Akiyo et moi, si nous nous prenons bras dessus, bras dessous, le passé et le présent se chevaucheraient, c'est ça qui serait le chaos ?"

Julie en a marre des marques d'affection au compte goutte, des messages sans réponse, des rendez-vous presque en cachette pour ne pas gêner Akiyo. Elle décide de lui rendre une petite visite, histoire de constater par elle-même à quoi ressemble maintenant l'appartement de célibataire de son petit ami. Il est temps pour elle de ne plus se laisser faire, et surtout de comprendre quel est le type de colocation vécue par Ryudaï et Akiyo. Peut-on vraiment parler d'amour ?
"Vouloir être aimée de cette façon, c'était faire faillite un jour ou l'autre, comme moi aujourd'hui." 

Pauvre chose est un roman frais et dynamique. La narratrice porte toute seule cette histoire rocambolesque. On la voit mûrir et prendre de l'assurance au fil des pages. Julie devient moins naïve et moins complaisante.
Qui est alors la pauvre chose ? Est-ce le petit ami incapable de trancher, et qui tente coûte que coûte de rendre normale une colocation qui ne l'est pas ? Est-ce Akiyo qui peine à trouver un emploi stable et à mener une vie indépendante ? Est-ce enfin Julie, la victime collatérale d'une situation qu'elle n'a pas voulue et qu'elle se sent obligée de supporter ?
Finalement, c'est au lecteur de décider, et de se laisser emporter par la traduction de Patrick Honnoré.

BILLET D'HUMEUR (14) Que reste-t-il des bonnes résolutions ?

Agécanonix par Uderzo

Le mois de décembre est anxiogène à plus d'un titre, et avec la nouvelle année qui pointe le bout de son nez, je dresse une liste mentale de bonnes résolutions.
Je me promets monts et merveilles : une nouvelle discipline de vie, plus de temps aux proches, mettre enfin de l'argent de côté ... Bref, c'est bien beau, mais concrètement, mes belles promesses s'effilochent au fil du temps !

Côté lectures, c'est la même chose. Quel lecteur compulsif et boulimique ne s'est jamais promis de réduire ses achats, mettre à jour sa pile à lire (la fameuse PAL), et enfin relire les fameux classiques qui lui tiennent tant à cœur ?
Eh bien chez le blogueur, ce sont les mêmes promesses mais vous y ajoutez en plus le côté : "écrire des articles de fond sur ce que je lis".
Sauf que :
- je ne suis pas universitaire,
- on ne change pas un style sur un claquement de doigt,
- finalement, pourquoi changer ?

C'est le même cinéma chaque fin d'année, les mêmes constats, les mêmes regrets, les mêmes envies.

Alors, autant prendre une seule bonne résolution : 2016 sera l'année de l'improvisation !




JOYEUSE FÊTES 

&

BONNES LECTURES !


RUE DES ALBUMS (115) La cagoule, Anne-Marie Pandolfo

Ed. Talents Hauts, octobre 2015, 25 pages, 12.50 euros.


Louis est la risée de ses camarades. En effet, il porte une cagoule bleue qui ressemble à un bonnet d'âne.
Pour les deux petits oiseaux qui le suivent, elle ressemble plutôt à une cagoule de lapin. Mais pourquoi va-t-il au zoo, se demandent les deux volatiles ? En arrêt devant la cage du lion, Louis décide de retirer son couvre-chef, et là, surprise, il possède une crinière fauve aussi imposante que l'animal!

Le fauve est surpris : un petit homme qui lui ressemble ! Alors, Louis décide de lui prêter sa cagoule pour qu'à son tour, le lion puisse aussi cacher sa crinière. La complicité ne s'arrête pas là. Les voilà partis pour une promenade dans le zoo, à la rencontre des autres animaux. Le bonnet aux oreilles de Louis devient l'objet qui permet de faire connaissance, plaisanter et bien vivre ensemble. Chaque animal se l'accapare pour l'essayer. Ils se moquent gentiment entre eux.

Tant mieux, Louis est moins complexé : le ridicule ne tue pas ! En plus, il s'est fait un ami pour la vie.
Alors, zou la cagoule !  Louis a décidé d'assumer sa particularité.

Rondement mené avec des illustrations inventives, La cagoule est un album qui cultive la différence. Mieux vaut les accepter et les mettre en valeur, que les cacher et avoir l'air ridicule. Et puis, si on y regarde de plus près, chacun porte en soi une particularité.
Le texte, très court, donne la parole à deux oiseaux rigolos, et complète les dessins qui peuvent se comprendre seuls.
La cagoule est réussi, très subtil malgré sa simplicité apparente, et parrainé par Amnesty International.

A partir de 3 ans.

Zombie nostalgie, Oystein Stene

Ed. Actes Sud, collection Exofictions, novembre 2015, traduit du norvégien par Terje Sinding, 299 pages, 22 euros.


Surgies spontanément sur une île perdue en plein Atlantique nord, des créatures sont prises en charge par une administration qui leur octroie une identité, un métier, et un endroit où (faire semblant de) dormir. Avec le temps, leurs borborygmes se transforment en mots puis en phrases. Sans le savoir vraiment, ils imitent la journée de travail d'un être humain, se forçent à prendre la pause-déjeuner, et miment les relations sociales et amoureuses. Or, le temps est un concept bien confus pour ces étranges insulaires.
"Allongés sur leur canapé ou sur leur lit, la plupart des gens devaient écouter le bruit et laisser le temps s'écouler à la manière labofnienne : des éternités passent, ou quelques secondes seulement, mais la mort est toujours aussi loin. Ou aussi proche".

Ces créatures ressent-elles des émotions? Sur l'île de Labofnia, dont la localisation est tenue secrète par les services secrets étrangers, les habitants ont une conscience vague mais persistante qu'ils ne sont pas véritablement humains. Leur couleur de peau, l'absence de pouls, les membres qui repoussent s'ils sont arrachés, font d'eux des êtres à part. Forcément, on pense à des zombies, et de toute façon, ils semblent effectivement faire partie de cette catégorie.
"En somme, je produisais un effet sur le monde, mais le monde n'en produisait aucun sur moi". 

Le personnage central de cet ovni littéraire s'est décidé à décrire dans les moindres détails ce qu'il a vécu sur cette île étrange. Baptisé Johannes, il n'a aucun souvenir d'avant son arrivée à Labofnia, et ne sait absolument pas comment expliquer sa compréhension immédiate de la langue pratiquée. De plus, il se rend très vite compte que ses collègues de travail sont semblables à lui, effectuant une pantomime pathétique qui leur sont inutile : repas, repos, tenue appropriée. Enfin, pour qui travaillent-ils? Pour quelles raisons parquer et identifier tous les Labofniens  au service des archives ? A force, le narrateur développe une curiosité qui le pousse à se poser des questions sur sa véritable nature. Johannes comprend que sa vie est un plagiat.

Ses recherches vont l'amener à fréquenter un groupe secret dont la préoccupation principale est de se mutiler afin de retrouver les sens manquants. Car tout labofnien suffisamment blessé a la sensation transitoire de se sentir vivant, et semble accéder à des souvenirs verrouillés. Ces rituels s'apparentent à de vraies expériences de vie.
"La douleur semble leur donner le sentiment qu'ils pourraient se désagréger ou subir  des dommages corporels. Ce sentiment leur permet provisoirement de faire l'expérience d'une condition humaine. La douleur n'est donc pas ressentie comme quelque chose de négatif, bien au contraire".
Au fil des pages, on comprend que l'île est davantage une prison naturelle, ou tout au moins un lieu de rétention pour "les non-humains".  Entre chaque chapitre, la présentation de pages d'archives permet au lecteur de mieux comprendre l'histoire de Labofnia, mais aussi de ses occupants.
"Un labofnien n'est ni tendu ni détendu : il se trouve dans une sorte d'état neutre. Il bouge plus lentement qu'un homme".


Avide de retrouver ce qu'il a ressenti après s'être blessé, le narrateur décide de s'enfuir de Labofnia afin de retrouver les paysages qui hantent ses souvenirs. Mais, le monde réel est-il à la portée d'un non-vivant? De toute façon, mieux vaut fuir, car Labofnia incarne tout ce dont les humains veulent se débarrasser :
" Labofnia était devenue un dépotoir. L'île accueillait une masse ahurissante de déchets : l'Europe et l'Amérique du Nord y envoyaient leurs produits défectueux, s'y délestaient de leur mauvaise conscience".

Zombie nostalgie est vraiment un livre étrange. Ce roman aurait pu s'appeler La nostalgie du zombie ou Le Blues du zombie. Comme les personnages en présence sont dénués de sensations et de sentiments, le lecteur a parfois l'impression de suivre le jeu de mauvais acteurs. Pas facile de décrire un monde où l'humanité n'a pas sa place ! Pourtant, l'auteur réussit le pari de ce clivage grâce à une narration qui évite les poncifs de ce thème maintes fois traité. Au final, notre monde aux multiples défauts nous semble être un véritable paradis !

Vie et mort de Sophie Stark, Anna North

Ed. Autrement, août 2015, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 384 pages, 22 euros



Mais qui était donc Sophie Stark née Emily Buckley, jeune femme énigmatique dont on apprend au début du roman qu'un test de QI à l'âge de neuf ans l'a conduite chez un psychologue puis un psychiatre ? Souffre-douleur à l'université au point d'avoir le crâne rasé par ses soi-disant camarades, Sophie Stark a toujours cultivé sa singularité. Petite, avec sa mine de souris et ses grands yeux noirs qui vous donnent l'impression de fouiller votre âme, elle pouvait aussi bien apparaître en tenue de jeune fille modèle qu'en garçonne. Une chose est sûre, ceux qui l'ont côtoyée s'en souviennent encore, comme son époux Jacob :
"Et lorsque les gens me demandent pourquoi je l'ai épousée en ce mois de septembre, alors que je la connaissais depuis seulement trois mois, je leur réponds qu'une vie est un lourd fardeau, imaginez que quelqu'un puisse le porter à votre place pendant quelques temps, qu'il le ramasse, tout simplement, et le porte".

Sophie Stark ne s'est jamais livrée, alors cinq personnages dressent un portrait de cette cinéaste de talent. Son frère Robbie, son actrice fétiche et maîtresse Allison, un amour de la fac, Daniel, son mari Jacob, et enfin George un producteur de film. Très tôt, elle fait de la caméra un prolongement de son bras, et  utilise ceux qu'elle rencontrent comme sujet de film, les poussant parfois jusqu'à leurs derniers retranchements pour obtenir ce qu'elle veut. Le cinéma est devenu pour elle un moyen de transcender l'intime et de manipuler les autres. Ces "autres" justement sont hypnotisés par ce petit bout de femme,  bien incapables d'expliquer pourquoi elle arrive à ses fins avec tant de violence parfois. "C'est en faisant des films que j'apprends à connaître les gens", avait-elle confié à Allison.

Car Sophie Stark était passée maître dans l'art de la manipulation. Les cinq portraits dévoilent une femme aux multiples personnalités, perfectionniste, prête à tout, avec un penchant certain pour l'auto-destruction. L'amitié et l'amour ne sont que des moyens et non des fins. Elle était l'amie toxique par excellence, celle qui vampirise votre vie sans en avoir l'air.
"Sophie comprenait beaucoup mieux les gens, et la façon de les manipuler qu'elle ne le laissait paraître. Elle savait que je l'aimerais toujours et que je serais flattée qu'elle ait besoin de moi. Au moment même ou j'ai ouvert la porte, elle a su qu'elle pouvait faire de moi ce qu'elle voulait. Voilà ce que je me disais, déjà à ce moment là. Au fil des ans, j'avais souvent raconté combien Sophie avait été néfaste pour moi".

Malgré tout, elle est vite devenue la cinéaste en devenir, même si ses premiers films sont bourrés de défauts. Justement, ils incarnent ce qu'elle n'a jamais réussi à exprimer, et symbolisent son état d'esprit, comme elle l'explique à un entretien accordé à un journaliste :
"Très souvent je me sentais isolée, me confia-t-elle. J'étais dans une boîte et le reste du monde était à l'extérieur de cette boîte. Lorsque j'ai commencé à prendre des photos, j'ai moins eu cette impression. Au départ, je m'intéressais beaucoup à la façon dont bougent les gens, et c'est une chose qu'on ne peut pas bien montrer sur une photo, ou bien c'est différent, et vous restituez uniquement des fragments".

Anna North a construit son roman comme une toile d'araignée : les événements se recoupent, les personnages se rencontrent, se perdent de vue, puis se retrouvent, mais tous ont "subi" l'influence de Stark. Elle incarne l'araignée, celle qui tisse sa toile inexorablement, à la fois attirante et repoussante, semant sur son passage des proies dont elle a puisées ce qu'elle jugeait utile de prendre pour réaliser ses films.
Cependant, Vie et mort de Sophie Stark dessine le portrait d'une femme à partir de fragments. Sa personnalité, ses paroles, sa conception de la vie et du cinéma ne sont que des points de vue, déformés forcément par le prisme de l’émotion. Et c'est cela qui rend ce roman original : Sophie Stark devient un kaléidoscope de personnalités, une artiste sensible, prisonnière de son art dont elle veut incarner la perfection.

Premier roman d'Anna North traduit en français, Vie et mort de Sophie Stark est un livre captivant tant par sa forme que par son contenu. Roman choral entrecoupé d’articles de presse d'un certain Benjamin Martin, critique de cinéma qui l'a suivie depuis ses débuts, le lecteur est lui aussi aspiré par cette personnalité énigmatique, puissante et toxique, dont les films sont finalement les miroirs les plus vraisemblables de sa psyché, la mise en image de la frontière franchie entre des films "profondément dénués de sentimentalisme" et "l'insensibilité pure et simple".

Mention spéciale pour Jean Esch qui, encore une fois, nous propose une traduction fluide et élégante. Merci.

BILLET D'HUMEUR (13) Lisez jeunesse!

Agécanonix par Uderzo


Il en a fallu du temps pour que ma fille aînée se mette sérieusement à lire. Je m'étais fait un point d'honneur à ne pas la harceler ni à la railler sur le fait qu'elle commençait beaucoup d'ouvrages et n'en terminait aucun. Avec le temps, je me disais que c'était aussi une forme d'opposition : "maman lit, et bien moi non" !
Pourtant, ma patience a été récompensée. Cela fait une année que H. est devenue une dévoreuse de livres. Elle a commencé par lire les sagas à la mode, celles de son âge, les autres Hunger Games, Divergente et Labyrinthe. Puis, elle a bifurqué vers les séries mythologiques comme les Percy Jackson et les Héros de L'Olympe, pour enfin s'intéresser aux romans de John Green.
H. est une lectrice de son temps, avec des goûts de son âge.

H. a déjà arpenté avec moi les allées du Salon de Montreuil. Les livres font partie de son univers familier. Toute petite déjà elle collectionnait les albums de Franklin la Tortue, et choisissait méthodiquement ses emprunts à la bibliothèque.
Désormais, elle emmène un livre partout : elle lit dans le bus, en permanence, et s'est inscrite au club lecture du collège (activité dont elle n'aurait jamais soupçonnée vouloir participer auparavant). Et pourtant elle continue de procrastiner devant son portable ou devant la télé-réalité.
A force de lire, ses exigences livresques ont évolué. C'était prévisible. Maintenant, elle me parle de ce qu'elle lit, de ce qu'elle attend de sa lecture. Forcément, la littérature jeunesse a du mal à se renouveler. A force de lire du fantastique ou du post-apocalyptique, on sature... H. est devenue plus exigeante. Alors, lorsqu'elle m'a demandé un conseil de lecture, j'ai répondu sans hésiter Shutter Island de Dennis Lehane.

Au delà de l'excellente adaptation de Martin Scorsese, Shutter Island réunit tout ce qui est exigible pour être qualifié de très bon roman : une intrigue digne de ce nom, un page turner efficace, et une fin impossible à anticiper. Surtout, ce polar rompt avec toutes les lectures précédentes de ma fille : elle entre dans un univers littéraire qui lui est totalement inconnu.
Alors, qui aurait pu croire que cette lecture pourrait lui valoir quelques remarques décalées ? Sous prétexte que ce roman ne fait pas partie des lectures dites "habituelles" au collège, une assistante d'éducation l'a isolée sur le côté en salle de permanence en lui demandant de rester discrète.

Deux questions se posent : lire peut-il être perçu comme une forme de provocation ? Ou existe-il un chemin balisé de lectures en fonction de l'âge du lecteur ?
Personnellement, je pense qu'il faut être à l'écoute du jeune lecteur et l'accompagner dans son parcours. Ainsi, au bon moment, sa maturité littéraire se fera avec des romans adéquats et bien ciblés en fonction de ses goûts.

LISEZ JEUNESSE ET PRENEZ-Y DU PLAISIR !


En beauté, Hoon Kim

Ed. Philippe Picquier, novembre 2015, traduit du coréen par Yumi Han et Hervé Péjaudier, 78 pages, 12 euros.

Étrange 


Le récit commence par un drap qui recouvre le corps d'une défunte. L'épouse du narrateur vient de s'éteindre après avoir enduré les pénibles souffrances d'une longue maladie qui ne lui permettait plus d'être maîtresse de son corps. Son époux est à la fois soulagé et triste. Il l'a accompagnée jusqu'au bout, endurant parfois des situations scabreuses que plus d'un homme aurait voulu éviter.
Alors qu'il réfléchit à l'organisation de la cérémonie et à la réaction de sa fille unique, son patron l'appelle. Notre narrateur est directeur commercial d'une grande entreprise de cosmétiques qui n'a plus le droit à l'erreur de marketing si elle veut combler les pertes de l'année précédente. Malgré le deuil qui l'accable, il doit gérer en direct la mise en place d'une nouvelle campagne publicitaire d'été.
La mécanique du vivant a failli, mais la mécanique commerciale doit résister...

Parallèle étrange donc entre la mort et le commerce, le corps qui se dérègle et la publicité qui doit être planifiée et anticipée. A cela vous y ajoutez les problèmes urinaires récurrents du narrateur.
Le lecteur occidental peut se sentir décontenancé en lisant ce court récit. Le titre En beauté se veut être une traduction figurée du titre coréen Hwajang, mot polysémique signifiant à la fois cosmétiques et crémation (voir note des traducteurs). Dès lors, on comprend mieux la démarche de l'auteur qui a voulu, en un seul texte, écrire une histoire qui exploite tous les sens de ce mot.

 En beauté est aussi une réflexion sur l'influence du deuil sur notre psyché. Y a-t-il une conduite idéale à tenir ou sont-ce les conventions sociales qui nous obligent à respecter des rituels?

C'est pourquoi il convient de lire ce texte court sans a priori afin de prendre le recul nécessaire pour en apprécier sa beauté.