L'homme qui fuyait le Nobel, Patrick Tudoret

Ed. Grasset et Fasquelle, octobre 2015, 240 pages, 18 euros.

Tristan Talberg, écrivain de son état, apprend qu'il vient d'être couronné du Prix Nobel de littérature. C'est d'abord la stupéfaction puisqu'il s'est toujours pris pour un auteur assez mondain dont un seul de ses écrits a connu un véritable succès d'édition. Puis son côté misanthrope prend le dessus. En retrait de la vie littéraire et artistique depuis le décès de son épouse cinq ans plus tôt, il décide que le Nobel ne l'aura pas : le vacarme médiatique se fera sans lui. Rien dans sa vie de veuf éploré ne le poussera à accepter ce prix prestigieux.

Cependant, il se rend bien vite compte qu'il est difficile de se cacher de la horde de journalistes qui tente de le localiser. A défaut de pouvoir rentrer sereinement chez lui, il fuit comme un voleur chez un couple d'amis dans une région bien tranquille ; là, il décide d'adopter une nouvelle silhouette et prendre de la distance par rapport à ce nouveau statut qui s'impose à lui.
" Cheveux très courts, la barbe naissante, qu'il laisserait  en jachère, Talberg ressemblait désormais à Victor Hugo version retour d'exil, à Jean Valjean au sortir du bagne de Toulon".
 Pour cela, la marche lui semble la solution idéale de fuir et faire le point. Tristan Talberg, pourtant athée convaincu, décide de suivre le chemin de Compostelle, un projet que Yseult, son épouse, avait à cœur.
Il se rend vite compte que la randonnée est un sport très physique que son corps habitué à l'inertie a du mal à accepter. Les paysages changeants et variés sur la route lui permettent de faire le point, mais surtout d'affronter enfin le deuil dune épouse tant aimée.
 "Elle, la danseuse, sa sylphide éthérée, l'avait un jour lâché, d'abord lentement, par à-coups, comme on s'éloigne sans bruit, au bord d'un lent déclin. Puis elle était partie, un jour, un matin, aux contreforts de l'aube, sans lui dire un seul mot. Cela faisait, d'ailleurs, longtemps qu'elle n'en disait plus".
En lui adressant une lettre chaque soir, il la ressuscite et réussit enfin à poser des mots sur sa souffrance de veuf et leur mariage forcé avec ce qu'il appelle la Salope, la maladie de Huntington dont elle était atteinte. Chaque missive est un chant d'amour à une femme invisible mais toujours présente dans son cœur.

Sur le chemin de Compostelle, il croise aussi quelques randonneurs qui vont le réconcilier avec le genre humain. Ainsi, Jean-Eudes et Anne-Charlotte seront pendant quelques jours ses compagnons de marche. Ces jeunes mariés en voyage de noce lui redonnent ce goût de vivre qu'il croyait avoir définitivement perdu par le partage de repas simples et de moments drôles. Mais c'est la rencontre avec Émilie qui va le déstabiliser. Tristan Talberg se pose beaucoup de questions sur cette jeune femme seule, croisée alors qu'elle observait le paysage au bord d'un précipice, puis rencontrée au refuge. Secrète, à l'écoute, elle rend possible un dialogue que l'écrivain croyait désormais impossible avec des inconnus. Sans pour autant développer un sentiment amoureux, il est fasciné par Emilie dont la présence l'enchante et rend son périple plus léger.
Mais est-elle seulement cette apprentie actrice qu'elle a bien voulu laisser croire?

L'homme qui fuyait le Nobel est le récit d'un retour à la vie. En perdant son épouse, Tristan Talberg a perdu une part d'humanité. Pourtant, sa marche vers Compostelle met à mal sa misanthropie devenue légendaire, et donne du sens à sa vie en miettes. Le Prix Nobel est un prétexte au récit. L'auteur montre qu'il peut être le début de quelque chose, et non pas le couronnement d'une carrière. La fuite se transforme en chemin vers l'acceptation de soi et du deuil.
"Il est des guerres intimes, plus sanglantes parfois que les vraies guerres, des guerres sans explosion, secrètes, que l'on mène en sourdine".

Patrick Tudoret a écrit un merveilleux roman sur l'amour, la maladie, le deuil, et la littérature :
"La littérature aura été la grande affaire de ma vie. La littérature, cet exil consenti. Et plus que jamais, je sais aujourd'hui que toute écriture digne de ce nom est sacrificielle. Elle tend vers ce champ, éclos en nous-mêmes, où s'accomplit le sacrifice".

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