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Gibier d'élevage, Kenzaburo Ôé

Ed. Folio Gallimard, traduit du japonais par Marc Mécréant, réédition 2003, 105 pages, 2 euros.

Kenzaburo Ôé est Prix Nobel de littérature.


Un petit village isolé dans les montagnes japonaises, durant la Seconde Guerre Mondiale. Tous les villageois valides sont partis au combat. Il ne reste que les femmes, les enfants, les vieillards et les hommes fragiles. Les enfants ont depuis longtemps pris l'habitude de vivre dans la crasse et l'insalubrité. Ils mangent rarement à leur faim, et passent leurs journées à explorer le territoire environnant. La guerre se résume à des missives que certains reçoivent lorsqu'ils ont perdu un de leurs proches.

Un jour, un énorme bruit trouble le silence des lieux. Un avion de combat vient de s'écraser au loin. Cet accident est un événement pour les villageois mais surtout pour les enfants. Des adultes sont dépêchés sur place pour constater les dégâts, et revient avec un bien étrange prisonnier:
"Ce fut un coup pour moi d'apercevoir, encadré par nos aînés, un géant. J'en demeurai pétrifié d'épouvante."
Le pilote américain attire l'attention non pas pour son statut de pilote ennemi, mais parce qu'il est grand et noir. Et, dans le village, on n'a jamais vu cette couleur de peau.
Immédiatement, il devient un objet de curiosité pour les enfants qui, peu à peu, vont tenter, croient-ils, de le dresser:
"A force de considérer le frémissement de l'épaisse encolure du Noir penché sur la marmite, la tension soudaine et le relâchement de ses muscles, je finissais par voir en lui, étant donné sa docilité, une espèce d'animal gentil et paisible".
Le jeune narrateur considère cet être humain comme un animal blessé qu'il s'agit de calmer et d'apprivoiser. A aucun moment ne lui vient l'idée qu'il est un être humain, avec un passé et peut-être une famille. Même lorsque son ami suggère qu'il pourrait être un homme, il repousse cette possibilité. La couleur de peau occulte toute objectivité. L'isolement et le peu de culture ont accru l'ignorance des villageois.

"L'homme, comme un animal abruti, le regard constamment embué par des larmes ou quelque mucosité - on ne savait au juste -  les bras autour des genoux, restait continuellement accroupi sur le sol de la cave, sans jamais dire un mot: quel mal pourrait-il nous faire quand nous lui retirerions ses fers? Ce n'était rien d'autre qu'une bête nègre".

Parce qu'ils le considèrent comme une bête de foire et un compagnon de jeux innocent, les gamins éprouvent de l'adoration pour le prisonnier. Mais lorsque ce dernier, par un geste de violence, revendique son droit à recouvrer la liberté, il devient une créature dangereuse, le symbole même des excès de la guerre, comme l'explique un des villageois: "quand une guerre en arrive là, ça ne va vraiment plus"...

Le récit est construit comme une gradation jusqu'à la chute finale, où, à aucun moment, les protagonistes ne remettront en cause leur opinion sur le prisonnier. On ne peut pas utiliser le terme de racisme. L'action se situe dans un village tellement isolé que les avions ennemis survolant le ciel sont considérés comme "une espèce rare" et magnifique. Au fil des pages, c'est l'ignorance et la peur qui motivent les agissements des villageois. Le soldat Noir (et Noir est toujours utilisé avec une majuscule), devient "une sorte de magnifique animal domestique, une bête géniale".
Ici, il faut concevoir le terme créature au sens étymologique du terme, à savoir un être humain, en opposition à Dieu. Dès lors, Gibier d'élevage devient une vaste parabole sur la folie et la bêtise humaine.

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