Carthage, Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey, octobre 2015, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban, 597 pages, 24.50 euros.

Maudite






« Il y a des contes de fées dans lesquels une des sœurs est bonne et belle... L'une des sœurs est bénie. Et l'autre sœur est damnée.
Je suis une de ces sœurs-là. La sœur damnée. Et cependant je suis encore en vie... Une erreur qui n'a pas encore été réparée. »

Cressida Mayfield a tout pour être heureuse : des parents aimants et aisés, une sœur attentionnée, une intelligence vive qui n'attend qu'à s'épanouir. Or, cette jeune fille au prénom Shakespearien prédestiné, se réfugierait dans un trou de souris si elle le pouvait, tant elle souffre du jugement des autres. Aux yeux des siens et des habitants de Carthage, croit-elle, elle est l'autre sœur : l'intelligente, pas la belle. Pourtant, comme elle aurait aimé être celle sur qui se posent les regards !
A l'école primaire, le personnel enseignant y vit une forme d'autisme, plus tard, on se demanda si Cressida n'était pas atteinte du syndrome d'Asperger ; toujours est-il qu'à dix-neuf ans, la jeune fille ressemble à une gamine de douze ans, se perd dans des vêtements informes et noirs de préférence, mais surtout se révèle difficile à cerner.  Ses relations avec les autres sont déplorables, et celles avec ses parents, difficiles. Zeno Mayfield, son père, a toujours su qu'elle serait l'enfant qui réclamerait des efforts pour être aimée à sa juste valeur, contrairement à sa sœur Juliet, toujours coulante et d'humeur égale.
A défaut d'être belle, Cressida entretient sa particularité et son intelligence, qu'elle met en dessin à la façon de M.C Escher. Ne s'identifie-t-elle pas à l'une des silhouettes du dessinateur en train de monter sans fin un escalier labyrinthique ?
« Tous les parents le savent : il y a des enfants faciles à aimer et des enfants qui réclament des efforts ;
Il y a des enfants radieux comme Juliet Mayfield. Sans malice, sans ombre, heureux.
Il y a des enfants difficiles comme Cressida. Qui semblait avoir sucé l'encre de l'ironie. »

Le jour où Cressida disparaît, Arlette et Zeno Mayfield ont du mal à y croire, car même si leur fille a par moment un comportement étrange, il n'en reste pas moins qu'elle reste une enfant qui respecte le couvre feu et les règles de la maison. De plus, cette disparition intervient à une période compliquée. L'aînée, Juliet, vient de rompre ses fiançailles avec le caporal Brett Kincaid revenu vivant mais mutilé de la guerre en Irak. Nous sommes en 2005 et il fait partie de ces  jeunes hommes qui n'ont pas hésité une fraction de seconde pour s'engager au combat et démontrer à quel point la fibre patriotique existait en eux.
Durant la journée, les recherches ne donnent rien, mais on a retrouvé Kincaid complètement soûl dans sa voiture, la portière passager ouverte, et la place  maculée du sang de Cressida !

Le caporal réformé et décoré de la Purple Heart ne se souvient de rien. La guerre dans le désert et ses blessures au combat ont ravagé une partie de son cerveau. Sa mémoire lui joue des tours et ses souvenirs se superposent au point qu'il ne sait plus à quelle période de sa vie les rattacher. Depuis son retour, il est sujet à des crises de colère et de violence, au point que Juliet a vu en lui un autre Brett inconnu et dévastateur, refusant toute aide. Il est le coupable idéal, et son cerveau atteint lui dit qu'il faut en finir : il avoue le meurtre de Cressida sans savoir vraiment s'il en est le responsable. Or, le corps n'est jamais retrouvé.
Relativité, M.C Escher, 1953
« Il avait été tué mais n'était pas mort - pas tout à fait. Un truc fabriqué à la vague ressemblance d'un être humain, voilà l'effigie qu'il se faisait, une momie, un mannequin. Des bouts de vraie peau racornie, comme du cuir, des touffes de cheveux comme dans un musée d'histoire naturelle. »

A Carthage, au nord de l'Etat de New-York, les rumeurs vont bon train surtout quand elles concernent la famille de l'ancien maire de la ville. Le temps passant, Arlette s'est résolue à faire le deuil de sa cadette, alors que Zeno n'a jamais cessé de croire au retour de sa fille. Quant à Juliet, elle a fui Carthage pour construire une famille ailleurs, reprochant à sa sœur disparue, le gâchis de la première moitié de sa vie.
Ce n'est pas la guerre qui a détruit cette famille, ou alors de façon indirecte. C'est la disparition, l'absence de corps, et l'absence de réponses aux questions lancinantes qu'elle se pose. Elle ne peut même pas en vouloir à Brett Kincaid. Il est aussi une victime à sa façon de ce désastre intime.

Joyce Carol Oates consacre une partie entière à la dislocation du couple Mayfield. « L'absence de logique » à toute cette histoire a eu raison de la solidité de leur union. Zeno vit en ayant l'impression constante, malsaine et morbide de n'avoir pas su protéger correctement sa fille qu'il sentait pourtant fragile, blessée, et parfois vaincue. Il ne pardonne pas à celui qui a failli être son gendre, sans pour autant lui vouer une haine farouche. La haine n'est pas constructive et ne résout rien. Et puis, le caporal a assez payé : en plaidant coupable, il se retrouve en prison pour une vingtaine d'années. Il croyait être un candidat potentiel pour la peine de mort, mais l'absence de corps fait de lui un prisonnier longue durée.
Justement, la prison est le sujet principal de la partie centrale du roman. Oates décrit dans les moindres détails la visite d'un pénitencier de l'Etat de Floride contenant un couloir de la mort. Le lecteur suit pas à pas les traces de l'Enquêteur et de sa stagiaire venus prendre des notes et des photos volées en vue d'un prochain livre visant à dénoncer les pratiques carcérales. Peu à peu, par son comportement, on comprend que la stagiaire nous est familière. La visite des couloirs de la mort et du lieu d'exécution vont fragmenter la personne qu'elle a tentée en vain de devenir :
« Elle s'est bricolé un moi, fait de fragments collés, scotchés, punaisés et agrafés ensemble, et ce moi avait réussi à tenir assez longtemps. Mais à présent, après l'asphyxie de la chambre d'exécution, après la peine de mort qu'elle comprenait être la sienne, elle tombait en morceaux. »
Il est temps de retourner «là-bas», façon à elle de nommer l'innommable, lieu où s'est déroulée la première moitié de sa vie. La prison, décrite avec un incroyable sens du détail, microcosme de la folie humaine, et concentration des âmes coulées dans la boue, incarne paradoxalement le lieu où la stagiaire va décider de sa délivrance, l'endroit où elle décide de recouvrer sa liberté en assumant un passé qu'elle juge traumatique.

Carthage n'est pas un roman qui se lit en dilettante tant les références historiques et culturelles sont nombreuses et variées. De plus, l'auteur situe l'action à une période précise de l'histoire contemporaine américaine, entre 2005 et 2012, post - traumatique des attentats du 11 septembre 2001, dans laquelle la politique étrangère était embourbée dans un conflit "fantôme" en Irak. Enfin, Oates aborde le sujet épineux de la peine de mort dans ce pays où certains états, telle la Floride, poussent l'hypocrisie du procédé jusqu'à proposer aux condamnés le choix du processus qui mettra fin à leurs jours.
Carthage prend alors des proportions de roman fleuve, à la construction en trois parties terriblement efficace qui ne néglige rien. Les personnages pourtant complexes restent à hauteur d'homme en proposant un échantillon très varié de sentiments et d'émotions. En fait, c'est cela qui fait la force des romans de ce grand auteur : des récits impressionnants sur le fond et la forme, qui restent accessibles au grand public. Dès lors, Carthage rejoint Maudits et Les Chutes dans mon panthéon personnel de l'écrivain.

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