FRAGMENTS DE BD (13) Thésée et le Minotaure, Béatrice Bottet et Emilie Harel

Ed. Casterman, collection La Mythologie en BD, octobre 2015, 12.50 euros.
Déjà parus dans la même collection:
  • Les aventures d'Ulysse (tomes 1 et 2)
  • Isis et Osiris, les enfants du désordre.

 Cette collection Casterman a tout compris: la BD est le mode de lecture préféré des enfants, et la mythologie l'un des thèmes les plus attractifs chez le jeune lecteur.
Le dernier né de la série s'intéresse au mythe de Thésée et reprend dans l'ordre les épisodes mythiques qui ont conduits le jeune prince grec à affronter le monstre Astérios. En fin de livre, un glossaire et un mini guide encyclopédique enrichissent les connaissances apportées par la lecture de l'ouvrage.

La BD est divisée en six parties égales. Elle commence par l'origine de la naissance de Thésée, fils du roi Egée et d'Ethra, et se termine par le retour du prince victorieux mais étourdi, car il a oublié de hisser les voiles blanches annonciatrices de victoire.
Alors que Thésée semble au premier abord un jeune homme plus disposé à profiter des plaisirs de la vie qu'à devenir un héros, le récit met l'accent sur l'inimitié que lui porte sa belle-mère Médée. Pour être reconnu par son père, Thésée doit accomplir une série d'exploits. Alors, lorsqu'il apprend que la Grèce paye un lourd tribut au roi de Crète Minos, il est prêt à se battre pour sauver l'honneur de sa patrie.
En parallèle, les auteurs développent l'origine de la naissance monstrueuse du Minotaure, fille de Pasiphaé et d'un taureau blanc sacré offert par Poséidon, n'épargnant aucun détail sur les conditions exceptionnelles de leurs amours.

Le serment de Thésée constitue la partie centrale de la BD. On tourne les pages avec un plaisir réel, tant Béatrice Bottet et Emilie Harel ont su allier humour et érudition dans le texte et les vignettes. Le mythe est expliqué simplement mais reste rigoureux dans sa présentation et ses enchainements.
En filigrane, le jeune lecteur comprend que les dieux ont une réelle influence sur les actions humaines, et soutiennent leurs champions préférés. La version présente privilégie un Thésée fonceur, toujours de bonne humeur, amoureux d'Ariane (aux belles boucles) à qui il promet de revenir la chercher sur l'île de Naxos, mais qui est enlevée par Dionysos lui-même. Le côté sombre et menteur de Thésée parfois développé dans certaines versions mythiques est laissé de côté.

Thésée et le Minotaure apporte toutes les réponses que pourraient se poser le jeune lecteur sur le mythe. Chaque personnage est expliqué, les conditions du tribut aussi, ainsi que les origines du célèbre labyrinthe de Dédale.

La force de cet ouvrage tient dans l'équilibre entre l'image et le texte, l'érudition et l'humour. Dès lors, les deux auteurs ont trouvé une véritable alchimie originale qui peut d'ores et déjà devenir une référence.

A partir de 9 ans.

Bientôt disponibles:
  • La naissance de Rome
  • Jason et la toison d'Or
  • Les travaux d'Hercule

Enon, Paul Harding

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Pierre Demarty, septembre 2015, 284 pages, 7.50 euros.

Survivre à son enfant


Enon, bourgade de la nouvelle Angleterre, est un petit coin de paradis pour qui sait encore apprécier la nature. C'est là que la famille de Charles Crosby vit depuis plusieurs générations, dans une vieille maison qui tient debout par des miracles de réparations de fortune. Charles est bien connu à Enon où il entretient les jardins et les parcs de nombreux habitants. Lorsqu'il a du temps libre, il parcourt à pied les différents chemins de randonnées qui mènent aux marais, au lac, au sanctuaire des oiseaux dont certains sont tellement habitués à la présence de l'Homme, qu'ils viennent picorer dans votre main.
Charles est un contemplatif qui savoure le temps présent et se contente de ce que l'existence lui propose. Depuis la naissance de sa fille Kate, il y a treize ans, il s'évertue à lui transmettre ce que son grand-père lui a appris. Mais surtout il a établi avec sa fille une relation fusionnelle faite de confiance et d'apaisement. Alors, lorsque Kate meurt dans un stupide accident de vélo au bord du lac, Charles s'écroule.
"Comprendre que mon chagrin était infinitésimal, comparé à la somme de l'univers, ne m'empêchait pas d'en être dévasté. Je savais bien que mon tourment était présomptueux, une manière fallacieuse de prétendre à la tragédie absolue (...) Mon entêtement à croire que la mort de Kate était la fin du monde avait quelque chose de honteux".

Crosby n'a jamais été un chef de famille, un leader, celui vers qui on se tourne lorsque les ennuis s'accumulent. Susan, son épouse, a très vite compris qu'ils ne pourraient pas lutter ensemble contre cet incommensurable chagrin. La naissance de Kate avait cimenté leur couple, sa disparition l'a disloqué. Elle a préféré rejoindre sa famille après les obsèques, laissant un Charlie au bord du gouffre.
"Son arrivée rendit immédiatement obsolètes les liens fragiles qui nous avaient alors unis, Susan et moi. La naissance de Kate mit un coup d'arrêt brutal à la lente dérive qui nous éloignait l'un de l'autre (...) Kate nous réunissait. Ou plutôt nous étions chacun de notre côté profondément unis à Kate, et par là même l'un à l'autre à travers notre fille unique et adorée, et nous nous en trouvions très bien".
Comment reconstruire un semblant de quotidien lorsque la prunelle de vos yeux a disparu? Parce que son grand-père lui a inculqué jadis que toute vie était précieuse, il n'ose pas mettre fin à ses jours, mais à la place, préférant se détruire lentement mais efficacement. L'alcool, les anti-douleurs, les somnifères l'empêchent de penser et le plongent  dans des délires hallucinatoires poignants où il retrouve enfin la silhouette de sa fille.
"Les souvenirs que j'avais d'elle donnant à manger aux oiseaux et jouant au scrib ne suffisaient pas. J'étais affamé de mon enfant et venais me repaître dans le cimetière, dans l'espoir qu'elle me rejoigne, à mi-chemin de nos deux mondes, ou juste au-delà, ne fût-ce qu'une nuit, ne fût-ce que pour un instant (...) afin que nous puissions échanger elle et moi ne fût-ce qu'un seul, un dernier mot humain".
Enon est le récit de cette longue descente aux enfers hallucinante et hallucinatoire dans laquelle Charlie ne se départit jamais d'une cruelle objectivité. Je est un autre. Il s'étonne de devenir quelqu'un qu'il ne reconnaît pas. La douleur et le chagrin sont des sentiments si puissants et si difficiles à juguler qu'ils lui font faire des choses jusque là hors de sa portée. Il devient une ombre qui erre la nuit, à travers les tombes du cimetières d'Enon, ou dans les maisons du voisinage, en quête de psychotropes qui pourront lui faire oublier un temps qu'il est un père qui a perdu sa fille..
Crosby évite les autres, conscient que sa silhouette perturbe ; il est désormais un presque cadavre qui tente désespérément de se rapprocher de la frontière de l'au-delà ; un homme à l'aspect hirsute, déphasé aux yeux de ses voisins et connaissances, donnant l'impression d'être au bord du coma.

Le sujet est lourd, l'ambiance est pesante, et la peine immense. Cependant, Paul Harding réussit le tour de force d'écrire un roman qui, tout en s'appropriant les ficelles du pathos, transcende le malheur par la puissance d'une écriture posée et poétique. Le lecteur est touché par Charlie ; la compassion le submerge et il pose un regard doux sur la violence de son comportement. En effet, comment rester insensible à une telle détresse ?
"Tant que je l'aimais, le monde était amour. Depuis qu'elle n'était plus là, le monde ne ressemblait plus qu'à un champ de ruines et aux cendres fumantes d'un rêve monstrueux".

Kaé ou les deux rivales, Sawako Ariyoshi

Ed. Mercure de France, octobre 2015, réédition, traduit du japonais par Patricia Beaujin et Yoko Sin, 224 pages, 16.80 euros.

Pour un époux et un fils


Japon fin du XVIII ème siècle. La jeune Kaé admire le visage d' Otsugi, l'épouse du médecin de son grand-père, dont la rumeur raconte qu'elle a été guérie autrefois d'une maladie qui la rendait difforme. Depuis, elle incarne non seulement la beauté et l'épouse modèle.
Justement, quelques années plus tard, Otsugi recherche une compagne pour son fils aîné, Seishû Umpei, qui achève loin de chez lui ses études de médecine. Kaé devient sa promise grâce à la noblesse et à la richesse de sa famille. Même si ce mariage se déroule par procuration, Kaé est rayonnante car elle va pouvoir enfin vivre aux côtés de celle qu'elle admire tant.
"Dès la première épreuve de sa vie de femme, elle se trouvait prisonnière de la beauté d'Otsugi. Son éventuel futur mari, Umpei, n'occupait aucune place dans son esprit".

Kaé et Otsugi ont appris à vivre dans la même maison. La jeune épousée s'est habituée à travailler pour subvenir à ses besoins et ne pas trop souffrir des privations provoquées par la famine qui sévit dans le pays.Trois années passent avant que Seishû reviennent chez lui. Diplômé de médecine, il est prêt à marcher sur les traces de son défunt père. Lors de ses études, il s'est tenu aux courant des avancées scientifiques européennes concernant les soins à donner à certains types de cancer, ainsi qu'aux formules médicinales susceptibles de créer un anesthésique puissant. L'arrivée de cet homme ambitieux entièrement tourné vers son art déséquilibre l'entente entre les deux femmes: Otsugi y voit le retour de son fils prodige, Kaé l'arrivée d'un époux tant attend dont il faut s'approprier l'attention.

Dès lors, une rivalité sourde s'installe, sans esclandres ni coups, mais faite de regards, mises à l'honneur et présences auprès de Seishû. L'éducation nipponne et la bienséance les obligent à mesurer tous leurs gestes. Autant Kaé compte sur sa position d'épouse et de future maman, autant Otsugi utilise sa condition de mère du médecin le plus en vue de la région, et du rayonnement qu'elle inspire autour d'elle.
 "C'est alors que naquit, d'une manière aussi inattendue que violente, sa haine pour Otsugi. Elle n'en avait pas encore une conscience très précise : simplement, elle découvrait qu'elle était restée une étrangère dans cette famille, où elle s'était crue admise à part entière après l'échange des coupes de mariage".
Obsédées par leur petit jeu sournois, elles ferment les yeux sur les étranges expériences menées dans le cabinet médical. Seishû utilise régulièrement chiens et chats comme cobayes afin de mettre au point une formule anesthésique. Cette expérience est d'autant plus importante pour lui qu'il n'a rien pu tenter pour sauver sa petite sœur Okatsu, atteinte d'un cancer du sein à un stade très avancé.

La rivalité entre les deux femmes atteint son paroxysme quand l'une et l'autre se proposent comme cobaye. Ce n'est qu'en expérimentant sa potion sur des êtres humains que Seishû assiéra sa renommée et deviendra le médecin le plus couru du pays. Mettre son corps à disposition est selon elles la marque ultime d'affection, et paradoxalement pour Kaé, la sensation de se sentir à nouveau vivante.
"Non, en fait ce qu'elle voulait par dessus-tout c'était à nouveau sentir son sang bouillonner comme un mascaret, retrouver l'impression d'écrasement violent de la cage thoracique et de chute vertigineuse dans le coma : cela seul parviendrait peut-être à lui faire oublier son chagrin fût-ce partiellement".

Kaé ou les deux rivales est inspiré d'une histoire vraie dont les personnages sont restés célèbres dans l'histoire de la médecine nipponne. Au delà du cadre historique, l'auteur  s'est efforcé de reconstituer l'ambiance familiale imprégnée de bienséances et de codes qui empêchent les femmes de ressentir ouvertement leurs sentiments.
"Personne dans l'entourage ne se doutait de rien, mais Kaé, elle, pouvait sentir la haine d'Otsugi aussi précisément que des pointes d'aiguilles sur sa peau. Elle non plus ne disait rien. Otsugi avait vu juste : son éducation interdisait à Kaé d’extérioriser ses sentiments".
 Dès lors, toute action en dehors du cadre est une prise de risque inouïe. Le récit est d'autant plus troublant que Kaé et Otsugi se battent pour attirer l'attention d'un homme que seul le progrès de la médecine intéresse. Dès leur première rencontre, Kaé pense de lui "que c'était un homme qui n'avait le sentiment de vivre que lorsqu'il pouvait se consacrer corps et âme à un but". Pourtant, Umpei n'est ni froid, ni insensible, mais son attention vers autrui ne s'aiguise que lorsque ce dernier souffre.
Enfin, au-delà d'une rivalité féminine sans limite, ce roman met en perspective les progrès de la science et l'infinie complexité psychologique du rapport de l'être humain à la souffrance et à la maladie.

RUE DES ALBUMS (113) Le loup tombé du livre, Thierry Robberecht et Grégoire Mabire

Ed. Mijade, octobre 2015, 24 pages, 12 euros.

Dans la chambre de Zoé, la bibliothèque est remplie de livres, au point que parfois il y en a un qui tombe. Cette fois-ci il s'agit d'un album où un loup est le héros. Avec la chute, le loup sort brusquement du livre et se retrouve dans un lieu inconnu pour lui.

Point de forêt, point d'arbre, point d'animal à dévorer, mais une pièce avec des jouets, des couleurs, des poupées. C'est l'angoisse, surtout que le chat de Zoé a repéré le loup :
"Le problème c'est que dans la chambre de Zoé dormait un chat, un chat énorme qui, à la vue du loup, se pourléchait déjà les babines."

La seule solution est de se réfugier sous son livre, mais les animaux à l'intérieur l'en empêchent puisqu'il ne tient pas compte de l'ordre du récit! Alors, il grimpe dans la bibliothèque à la recherche d'une nouvelle cachette! Princesses et dinosaures l'accueillent tout en lui faisant comprendre qu'il n'est pas à sa place.
Pas facile de trouver un refuge adéquat! Soudain, le loup se retrouve en forêt et rencontre... le Petit Chaperon Rouge en larmes. Mais, pourquoi pleure-t-elle se demande-t-il?

Le loup tombé du livre est un album drôle et intelligent qui tire les ficelles de l'imaginaire enfantin pour faire de l'objet-livre un lieu de vie à part entière. Le loup traverse des décors riches, colorés, peuplés de personnages d'albums reconnaissables. Le texte, travaillé, attise la curiosité du jeune lecteur, et exploite son goût de la lecture. Il complète admirablement le beau travail illustratif.

A partir de 5 ans.

RUE DES ALBUMS (112) Du bruit sous le lit, Jean-Marc Mathis

Ed. Thierry Magnier, octobre 2015, 34 pages, 9.90 euros.

Il s'en passe des choses sous le lit quand petit bonhomme est couché, lumière et porte fermées ! La cachette devient le repère d'un monstre répugnant dont le seul but est de terroriser le locataire du dessus. D'habitude, il suffit juste de faire du bruit pour terroriser le jeune voisin, mais cette fois-ci, le petit garçon ne s'en laisse pas conter :
- "C'est pas fini tout ce boucan? Je voudrais dormir, moi !"

Alors, le monstre sous le lit utilise une nouvelle technique: l'exagération. Il tente de faire croire qu'ils sont plusieurs, ou que son apparence est si répugnante et abominable qu'il est quasiment impossible de s'imaginer à quel point il est repoussant! Sauf que cela ne marche pas non plus. Le gamin se lève, interroge, discute, au point que les rôles s'inversent : il menace le monstre sous le lit de faire intervenir son père dont il lui dresse un portrait assez exagéré aussi :
- "Oh là là... mais mon papa est beaucoup plus terrifiant que toi!
- Mon papa, c'est un géant!"

Alors, qui faut-il craindre finalement?

Du bruit sous le lit exploite l'imaginaire enfantin particulièrement inventif lorsque sont rassemblées des conditions particulières: le noir, le silence, la peur.
Car, même si le mot n'est jamais employé, même si l'enfant ne semble pas terrorisé, on sent que la peur est sous-jacente, et que le petit héros a développé une parade toute personnelle pour lutter contre ses terreurs nocturnes. Devenir plus fort que celui qu'on craint, verbaliser, et trouver un héros susceptible de l'aider, deviennent des solutions pour chasser celui qui se cache sous le lit.

Mathis a privilégié trois couleurs froides: noir, bleu et marron, qui contrastent avec le ton drôle de l'album. Les illustrations sont simples, compréhensibles sans le texte, et le petit héros affiche des mines expressives. Quant à celui qui se cache sous le lit, c'est finalement au lecteur de l'imaginer à partir des détails dessinés au détour d'une page.

Du bruit sous le lit est un album réussi, parlant dès le plus jeune âge car tous les enfants s'identifieront aisément au petit bonhomme.

A partir de 3 ans.

source éditeur

Peindre, pêcher et laisser mourir, Peter Heller

Ed. Actes Sud, octobre 2015, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 379 pages, 23 euros.

Se sentir vivant


En mai 2013, Peter Heller faisait son entrée avec un roman éblouissant, La constellation du chien (Actes Sud), fable écologique post-apocalyptique dans laquelle le chagrin d'un homme se diluait dans la contemplation de la beauté d'une nature en pleine mutation.
Ce second roman s'inscrit dans la même veine : une nature sauvage et indomptable qui apaise les tourments d'un père en proie au deuil et aux appels sourds de la violence.

Pêcher dans les courants de la Sulphur à la tombée de la nuit, ou peindre rapidement les images qui s'imposent à lui, sont les seuls remèdes que Jim Stegner a su trouver pour juguler le chagrin qui l'envahit depuis le décès de sa fille Alce, à l'âge de quinze ans. Et c'est cette interprétation unique de la nature et des personnages dans ses toiles qui ont fait de lui un peintre en vogue. Mais Jim fuit tout cela. La peinture le fait vivre, mais ne le soulage pas tout à fait de ses démons. Depuis sa rencontre avec un tableau de Winslow Homer, The Fog Warning, cet art a le don d'apaiser temporairement sa colère, sans calmer cependant sa culpabilité de père endeuillé. Son chagrin est un moteur surpuissant :
"Ce moteur. Le chagrin est un moteur. Je le vois comme ça. Il ne s’essouffle pas avec le temps. Parfois même, il accélère. Moi, j'accélérais. Je le sentais, la force gravitationnelle qui faisait pression sur ma poitrine".

Car, Jim, malgré une allure parfois débonnaire de peintre-pêcheur, une longue barbe blanche qui lui a valu le surnom d'Hemingway, ne correspond pas tout à fait à l'image de l'écolo pacifiste. Jim est un sanguin. Il sait se battre et a déjà été condamné. Il ne supporte pas la violence et l'injustice, et lorsqu'elles se présentent à lui, il se fait justicier.
"Les menaces sont les menaces, la violence est la violence. D'après mon expérience, ces deux choses ne vont pas ensemble plus de la moitié du temps".
Témoin par hasard d'une scène de maltraitance sur un cheval, notre peintre donne une leçon de virilité aux propriétaires, les frères Dell, puis tue l'un d'eux lors d'une partie de pêche nocturne. Pour le survivant, il devient la cible mouvante, celui qu'il faut abattre. A quoi bon lutter puisque Jim se sent comme eux, un assassin.

Pêcher pour se recentrer. Pêcher aussi pour converser avec Alce, elle qui aimait tant
The Fog Warning de Winslow Homer
l'accompagner dans les méandres de la Sulphur. Pêcher enfin pour combler cette impression d'être devenu un être manquant, pour lutter contre l'anéantissement du deuil en continuant ce qu'ils aimaient faire ensemble :
"J'ai su : qui que je sois, mon âme n'avait pas plus de consistance qu'une feuille déchiquetée, comme celles arrachées aux arbres durant l'inondation. Je n'étais rien, malgré tout ce que j'avais accompli dans ma vie, ça n'était que des lambeaux pas plus lourds que des feuilles, et  tout ce que j'avais pu faire jusque-là, je l'avais fait comme une chose aveugle arrachée par un orage, ou comme un animal aveugle avançant d'odeur en odeur, mais aussi qu'une bonne partie de ma vie, j'avais été abruti et transporté par le courroux et l’enthousiasme d'un pouvoir sans malice, que j'avais fait de mon mieux et que j’aimais ma fille".

Jim est devenu une proie, mais sa relation avec Sofia et la beauté éternelle de la nature le relient irrémédiablement à la vie. Tout devient secondaire tant qu'on peut vivre un instant comme celui-ci :
"C'était la première fois depuis des années qu'un coin de pêche me plaisait autant. L'absence de bruit. L'absence de gens. Les empreintes d'élans dans la vase et, tout frais, les excréments d'ours, criblés de pépins de baies. Cet ensemble-là." 
Mais, ses ennemis, eux, sont motivés par la vengeance et le sang, et lui font bien comprendre.

Encore une fois, Peter Heller associe la beauté contemplative de la nature et la noirceur de l'âme humaine. L'environnement est un baume naturel à la douleur si on se donne la peine de le regarder et l'écouter. Elle fait oublier, un temps, la souffrance du deuil, l'injustice et la violence. Or, cette part  de rancœur et de colère malmène le personnage principal au point de remettre en question sa part d'humanité.
Peindre, pêcher et laisser mourir est rempli de fulgurances littéraires, de ces passages qui font mouche et vous touchent. L'auteur sait trouver les mots pour évoquer avec pudeur des thèmes sensibles et intimes. Encore une fois, Céline Leroy a réalisé une traduction élégante, préservant le lyrisme du texte et la retenue des personnages.
De fait, ce roman devient un instant rare de lecture, un moment d'harmonie et de contemplation que seules la force de la littérature et la qualité de la traduction savent mettre en évidence.

Extrait (p.127) :
"Dans le silence de la tombée de la nuit, j'écoutais le clapotis léger et les coups de gosier des poissons qui montaient à la surface. Un premier derrière moi, puis un autre à ma gauche, tout près. Un gloussement du courant. La brise était paresseuse en aval et portait l'odeur charbonneuse d'un feu de camp. Un autre petit cliquetis, celui dans l'air. Les chauves-souris. Je savais que quand j'ouvrirais les yeux, j'en verrais une battre des ailes dans le crépuscule au-dessus de l'eau. En plein essor, comme une feuille virevoltant, comme une feuille soufflée par le vent. Les ailes de cuir qui faisaient tic tac. Les chauves-souris et la truite, tout ce petit monde en train de dîner, tout ce petit monde courant après les mêmes insectes. Et aucun ne laissant la moindre trace."


Le livre de Jonas, Dan Chaon

Ed. Points Seuil, août 2014, traduit de l'anglais (USA) par Hélène Fournier, 471 pages, 8.10 euros.

Mon frère, cet étranger


Jonas est à la fois un rescapé et un être manquant. Quand il était enfant, le doberman de la famille lui a sauté au visage et l'a laissé pour mort dans la baignoire. Jonas vivait  dans le Dakota  avec son grand-père et sa mère, Nora. Autant l'aïeul lui témoignait intérêt et affection, autant Nora le repoussait tout en regrettant devant lui l'abandon de son premier né à la naissance. L'arrivée de Jonas puis son comportement plus tard envers elle était "une punition qui lui [était] infligée", une revanche de l'enfant perdu.

Jonas a aimé sa mère d'un amour exclusif ; il l'a aimée pour deux tout en se demandant pourquoi lui était resté auprès d'elle et pas son frère. En grandissant, il se demande si sa vie aurait été différente avec une autre famille ou une fratrie réunie. Alors, à la mort de Nora, Jonas décide de prendre la route pour retrouver celui qui a été adopté sous le nom de Troy.
"Jonas avait parfois l'impression que ce passé était plus présent qu'il ne l'avait été au moment où il le vivait. Le jeune homme n'avait rien gardé, pas même une photo, mais les souvenirs remontaient constamment à la surface pour couvrir son quotidien d'un fin canevas".
C'est une nouvelle vie, croit-il, qui s'ouvre à lui. Oublier son enfance est la condition sine qua non pour devenir un homme nouveau et avoir la vie qu'il a toujours désirée, patchwork de celles des gens dont il a croisé le chemin.
"L'espace d'un instant, Jonas pouvait presque s'imaginer vivant une autre vie. Pendant quelques secondes, il existait à l'intérieur de ces individus - instant fugitif au cours duquel il se débarrassait de sa propre peau et empruntait un autre chemin, comme s'il entrait dans le corps de ces gens-là et se surprenait soudain à voir à travers leurs propres yeux".

Or, la rencontre avec Troy ne se fait pas comme il l'avait fantasmée. Troy est un jeune père de famille, marié à Carla qui s'est enfuie dans le Nevada pour vivre sa vie de droguée et d'alcoolique. Lui-même deale de l'herbe pour arrondir ses fins de mois tout en se promettant régulièrement d'arrêter ce commerce. Il veut le mieux pour son jeune fils Loomis et ainsi éviter que sa garde soit confiée à la mère de Carla.
Troy n'a jamais mal vécu son adoption, et sa mère ne lui a jamais rien caché:
"C'était pour lui une réalité à la fois insignifiante et intime, comme le nombril. On l'avait adopté. Nous nous sommes mutuellement adoptés, lui avait dit sa mère".
Dans son imaginaire, Jonas avait inventé une toute autre vie pour son frère ; il comptait même en faire un modèle à suivre. Alors qu'ils tentent difficilement de faire connaissance et nouer des liens, Jonas a de plus en plus de mal a accepter cette réalité qui s'offre à lui : Troy avec un bracelet électronique qui tente de récupérer la garde de son enfant. De fait, Jonas a toujours l'impression de "n'être rien", et Troy ne pourra pas l'aider à devenir quelqu'un d'autre.
" Mais c'est comme si chacune de ces existences était hors de portée. Jonas se voyait comme une mouche se cognant constamment contre une vitre, une barrière transparente. Il atteint toujours un certain seuil pour ensuite retomber".

Le livre de Jonas s'étale entre 1966 et 2002. Il s'ouvre sur "la première mort" de Jonas et se ferme sur sa naissance. Par un habile jeu d'aller-retour dans le temps à travers les chapitres, Dan Chaon raconte parallèlement l'enfance et la vie de ces deux frères, - toutes deux mises à mal par une femme, Nora la mère de Jonas d'un côté, la belle-mère Jenny de l'autre - , puis leur rencontre.
En retrouvant son frère, Jonas veut aussi se persuader que sa mère n'était pas finalement aussi mauvaise qu'elle le prétendait, elle qui a toujours préféré le bébé qu'elle avait abandonné à celui qui grandissait auprès d'elle.
"Elle aurait supporté sa mort [celle de Jonas] plus aisément que sa survie, ce rappel constant de son inaptitude en tant que mère, en tant que personne."
Rencontrer Troy signifie prendre le chemin de la rédemption, accepter l'image que Nora lui a renvoyé, et devenir quelqu'un de bien. Mais Jonas s'est trop projeté, et lorsque la réalité le rattrape, un voile se pose sur son existence, et s'estompe alors la possibilité d'une seconde chance.

Dan Chaon a écrit un livre magistral sur l'adoption, les sentiments filiaux, le remords et la culpabilité. Il ne juge pas, il énonce les faits tout en prenant soin de mettre en évidence l'infinie complexité des mécanismes émotionnels en jeu. Il en ressort un roman tout en pudeur avec des personnages abîmés par la vie qui tentent comme ils peuvent de se reconstruire.

Billet d'humeur (12) L'écriture et le vide



Chaque livre que je commence est pour moi un instant rare, le moment suspendu d'une promesse faite souvent par le nom de l'auteur ou le titre. Au fil des années, j'ai appris à ne plus croire les quatrièmes de couverture ; ils ne servent qu'à me donner une idée, à me situer. Je tente de m'éloigner de la logique publicitaire et des citations "coup de poing".

Je tourne les pages, je corne celles qui contiennent une phrase, un passage, ou ce que j'aime appeler une fulgurance littéraire. Oui, je corne les pages comme d'autres soulignent au crayon à papier ou annotent dans la petite marge. Et contrairement à ce que je peux lire régulièrement sur les réseaux sociaux ou entendre lors de diverses rencontres littéraires, cela ne fait pas de moi une ennemie du livre, ou pire encore une mauvaise lectrice.

Mais qu'est-ce qu'un mauvais lecteur dans le fond? Est-ce celui qui saute des passages, qui lit en diagonale, ou qui lit la fin avant le reste? Lire est un acte profondément intime, et chacun a ses propres tics de lecture. Peu importe comment le lien se créé entre le roman et son lecteur ainsi que les fils ténus qui le relieront à son souvenir de lecture.
Le récit avance, des connexions se font, des références de lectures antérieures apparaissent parfois, des hypothèses sur la suite des événements aussi. Chaque page est une découverte, un horizon de possibilités infinies et variées. Elle peut être celle du basculement (David Vann l'a exploité dans Sukkwan Island ou Arnaldur Indridason dans Betty), de l'ennui, d'une mise en attente ou d'une explosion de mots sans cesse renouvelée jusqu'à l'épilogue.

Écrire un article sur son impression de lecture n'est pas un exercice simple en soi. Comment préserver et partager la substantifique moelle? Il doit être une synthèse à la fois éclairée et éclairante de ce qui ressemble à une tempête sous le crâne du lecteur-rédacteur. Ce n'est pas facile de faire un tri, car le tri n'est jamais un acte objectif en soi. Il n'existe pas de méthode miracle, alors il faut écrire avec ses tripes.
Vouloir faire bien engendre le doute, et le doute peut engendrer la certitude d'être passé à côté de quelque chose. Je me contente donc de me laisser porter par les mots que j'écris au fur et à mesure sur mon écran.

Les mots engendrent des phrases qui engendrent des idées qui engendrent des paragraphes qui engendrent un article. Mouais, vu comme cela, l'exercice semble jouable. Cependant persiste l'impression d'avoir oublié quelque chose d'évident, d'avoir écrit un texte amputé de son âme. Surgit alors la sensation familière de vertige : le texte s'efface pour laisser place au vide et à l'incroyable  sentiment que tout cela est finalement vain et inutile.

Et puis l'actualité me rattrape, me rappelle que nous sommes vivants et que mes états d'âme sont tellement secondaires! Écrire devient de fait une preuve de vie, et tant pis si ce que l'on crée n'a pas la profondeur  tant recherchée, au moins le vide et le néant s'éloignent.
Je lis.
J'écris sur ce que je lis.
Je partage.
Je vis.

REVIVAL, Stephen King

Ed. Albin Michel, traduit de l'anglais (USA) par Nadine Gassie et Océane Bies, octobre 2015, 448 pages, 23.49 euros.

A Harlow dans le Maine, l'arrivée du nouveau pasteur méthodiste Richard Jacobs est vécue comme un événement : sa jeunesse détonne, sa gentillesse rassure, et sa petite famille, son épouse Patsy et son fils Morrie, le rapproche de sa communauté. Lorsqu'il rencontre Jamie pour la première fois, ce dernier a six ans. Il joue dans le jardin, au soleil, quand il sent soudain une ombre l’envahir. C'est celle du pasteur, venu rencontrer ses parents. Jamie apprécie tout de suite cet homme qui, très vite, lui dévoile sa passion : l'électricité. Lorsqu'il ne prêche pas ou ne s'occupe pas du club des jeunes, Charles Jacobs mène des recherches sur l'électricité, et plus particulièrement sur l'électricité cachée. Découverte soi-disant par un romain, Scribonius, elle est ensuite le sujet principal d'un livre du quinzième siècle écrit par un certain Prinn, le De vermis Mysteriis. Comme ces deux auteurs, Jacobs est persuadé que ce courant électrique-là a des vertus curatives. Il suffit simplement de trouver comment l'exploiter sans danger.
Jamie est fasciné par les recherches du pasteur, et lorsqu'il s'agit de sauver la voix de son frère Conrad devenu muet après un accident de ski, il n'hésite pas lui demander de l'aide. Avec une ceinture rudimentaire qu'il installe autour du cou du gamin, le pasteur envoie des mini décharges au niveau de la gorge du petit qui le guérissent instantanément. Alors, foi en Dieu, prouesse de l’électricité ou simple choc psychosomatique? Le pasteur a sa petite idée là-dessus mais se garde bien de la révéler.

Or nous sommes dans un roman de Stephen King et forcément rien ne se passe paisiblement. Le pasteur Charles Jacobs va perdre sa femme et son fils dans un accident de voiture. Le "hurlement de damné" de Jacobs à l'annonce du décès des siens se transforme en terrible sermon prononcé dans l'église, un dimanche matin.  Bouleversé par le chagrin, il met publiquement en doute la religion en général et sa foi en particulier, ce qui nous vaut quelques pages savoureuses et enlevées sur l'influence de la religion. Jamie n'a que neuf ans mais comprend les paroles de son ami. Il accepte aussi son départ vers des lieux où aucun souvenir heureux ne viendra le hanter.

Les années passent. L'auteur fait une pause dans le récit en racontant la carrière prometteuse mais chaotique de Jamie, ses premières amours, son long vécu de toxicomane. A l'issue d'une journée particulièrement mouvementée, Jamie croise de nouveau le chemin du révérend dans une fête foraine. Son ombre vient se poser à nouveau sur lui.
"L'écriture est une chose merveilleuse et terrible. Elle ouvre de profonds puits de souvenirs jusque-là restés scellés."
Jacobs n'est plus pasteur, mais forain, et il utilise l’électricité pour son spectacle. Grâce à ses découvertes, il guérit Jamie de son addiction à l'héroïne, et devient un guérisseur connu et reconnu, au million de références sur Google. Celui qu'on appelle désormais pasteur Danny, dans ses Revivals Sous la Tente à l'Ancienne, exploite les soi - disant pouvoirs de guérison de l’évangile, alors qu'il ne croit plus en Dieu, le renie même. Son objectif est d'utiliser l'électricité cachée pour enfin découvrir le vrai monde dissimulée derrière le voile de la mort, et pourquoi pas, retrouver sa femme et son fils.

Le potestas magnum universum, la foudre, est l'obsession de Jacobs. Elle symbolise pour lui le pouvoir, comme Zeus représenté avec un éclair à la main, mais surtout la guérison et l'ouverture du passage vers l'Au-delà. Persuadé que "l'électricité est la base de toute vie", l'ancien pasteur consacre la sienne à maîtriser le pouvoir de l’électricité cachée. Il veut voir ; il veut savoir ce que sont devenus Patsy et Morrie, et tant pis s'il y a des dommages collatéraux. Jamie, contraint de rester à ses côtés parce que la pasteur l'a délivré de la drogue, l'aide à mettre en place l'expérience de toute une vie. C'est sans compter sur le fait que Jacobs capable de tout pour parvenir à ses fins.


Revival est une réussite, car il mélange avec brio  croyance et  doutes sur l'existence de Dieu sans pour autant mettre de côté que, avec ou sans lui, la mort n'est qu'une étape vers une autre forme d'existence. Et comment l'électricité devient un fil conducteur pour passer de l'autre côté.
Joyland et Mr Mercedes étaient finalement assez décevants, surtout après le formidable 22/11/63. Stephen King remonte le niveau d'un seul coup avec Revival en écrivant un véritable page - turner qui, une fois n'est pas coutume, offre une fin à la hauteur du contenu. L'auteur, au fil du récit, en guise de clins d’œil, fait référence aux auteurs qui l'ont inspiré. La vie après la mort est un thème qui fascine, aux multiples interprétations. Revival est un des romans de l'auteur qu'il faut apprécier, partager, et relire.

L'homme qui fuyait le Nobel, Patrick Tudoret

Ed. Grasset et Fasquelle, octobre 2015, 240 pages, 18 euros.

Tristan Talberg, écrivain de son état, apprend qu'il vient d'être couronné du Prix Nobel de littérature. C'est d'abord la stupéfaction puisqu'il s'est toujours pris pour un auteur assez mondain dont un seul de ses écrits a connu un véritable succès d'édition. Puis son côté misanthrope prend le dessus. En retrait de la vie littéraire et artistique depuis le décès de son épouse cinq ans plus tôt, il décide que le Nobel ne l'aura pas : le vacarme médiatique se fera sans lui. Rien dans sa vie de veuf éploré ne le poussera à accepter ce prix prestigieux.

Cependant, il se rend bien vite compte qu'il est difficile de se cacher de la horde de journalistes qui tente de le localiser. A défaut de pouvoir rentrer sereinement chez lui, il fuit comme un voleur chez un couple d'amis dans une région bien tranquille ; là, il décide d'adopter une nouvelle silhouette et prendre de la distance par rapport à ce nouveau statut qui s'impose à lui.
" Cheveux très courts, la barbe naissante, qu'il laisserait  en jachère, Talberg ressemblait désormais à Victor Hugo version retour d'exil, à Jean Valjean au sortir du bagne de Toulon".
 Pour cela, la marche lui semble la solution idéale de fuir et faire le point. Tristan Talberg, pourtant athée convaincu, décide de suivre le chemin de Compostelle, un projet que Yseult, son épouse, avait à cœur.
Il se rend vite compte que la randonnée est un sport très physique que son corps habitué à l'inertie a du mal à accepter. Les paysages changeants et variés sur la route lui permettent de faire le point, mais surtout d'affronter enfin le deuil dune épouse tant aimée.
 "Elle, la danseuse, sa sylphide éthérée, l'avait un jour lâché, d'abord lentement, par à-coups, comme on s'éloigne sans bruit, au bord d'un lent déclin. Puis elle était partie, un jour, un matin, aux contreforts de l'aube, sans lui dire un seul mot. Cela faisait, d'ailleurs, longtemps qu'elle n'en disait plus".
En lui adressant une lettre chaque soir, il la ressuscite et réussit enfin à poser des mots sur sa souffrance de veuf et leur mariage forcé avec ce qu'il appelle la Salope, la maladie de Huntington dont elle était atteinte. Chaque missive est un chant d'amour à une femme invisible mais toujours présente dans son cœur.

Sur le chemin de Compostelle, il croise aussi quelques randonneurs qui vont le réconcilier avec le genre humain. Ainsi, Jean-Eudes et Anne-Charlotte seront pendant quelques jours ses compagnons de marche. Ces jeunes mariés en voyage de noce lui redonnent ce goût de vivre qu'il croyait avoir définitivement perdu par le partage de repas simples et de moments drôles. Mais c'est la rencontre avec Émilie qui va le déstabiliser. Tristan Talberg se pose beaucoup de questions sur cette jeune femme seule, croisée alors qu'elle observait le paysage au bord d'un précipice, puis rencontrée au refuge. Secrète, à l'écoute, elle rend possible un dialogue que l'écrivain croyait désormais impossible avec des inconnus. Sans pour autant développer un sentiment amoureux, il est fasciné par Emilie dont la présence l'enchante et rend son périple plus léger.
Mais est-elle seulement cette apprentie actrice qu'elle a bien voulu laisser croire?

L'homme qui fuyait le Nobel est le récit d'un retour à la vie. En perdant son épouse, Tristan Talberg a perdu une part d'humanité. Pourtant, sa marche vers Compostelle met à mal sa misanthropie devenue légendaire, et donne du sens à sa vie en miettes. Le Prix Nobel est un prétexte au récit. L'auteur montre qu'il peut être le début de quelque chose, et non pas le couronnement d'une carrière. La fuite se transforme en chemin vers l'acceptation de soi et du deuil.
"Il est des guerres intimes, plus sanglantes parfois que les vraies guerres, des guerres sans explosion, secrètes, que l'on mène en sourdine".

Patrick Tudoret a écrit un merveilleux roman sur l'amour, la maladie, le deuil, et la littérature :
"La littérature aura été la grande affaire de ma vie. La littérature, cet exil consenti. Et plus que jamais, je sais aujourd'hui que toute écriture digne de ce nom est sacrificielle. Elle tend vers ce champ, éclos en nous-mêmes, où s'accomplit le sacrifice".

Carthage, Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey, octobre 2015, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban, 597 pages, 24.50 euros.

Maudite






« Il y a des contes de fées dans lesquels une des sœurs est bonne et belle... L'une des sœurs est bénie. Et l'autre sœur est damnée.
Je suis une de ces sœurs-là. La sœur damnée. Et cependant je suis encore en vie... Une erreur qui n'a pas encore été réparée. »

Cressida Mayfield a tout pour être heureuse : des parents aimants et aisés, une sœur attentionnée, une intelligence vive qui n'attend qu'à s'épanouir. Or, cette jeune fille au prénom Shakespearien prédestiné, se réfugierait dans un trou de souris si elle le pouvait, tant elle souffre du jugement des autres. Aux yeux des siens et des habitants de Carthage, croit-elle, elle est l'autre sœur : l'intelligente, pas la belle. Pourtant, comme elle aurait aimé être celle sur qui se posent les regards !
A l'école primaire, le personnel enseignant y vit une forme d'autisme, plus tard, on se demanda si Cressida n'était pas atteinte du syndrome d'Asperger ; toujours est-il qu'à dix-neuf ans, la jeune fille ressemble à une gamine de douze ans, se perd dans des vêtements informes et noirs de préférence, mais surtout se révèle difficile à cerner.  Ses relations avec les autres sont déplorables, et celles avec ses parents, difficiles. Zeno Mayfield, son père, a toujours su qu'elle serait l'enfant qui réclamerait des efforts pour être aimée à sa juste valeur, contrairement à sa sœur Juliet, toujours coulante et d'humeur égale.
A défaut d'être belle, Cressida entretient sa particularité et son intelligence, qu'elle met en dessin à la façon de M.C Escher. Ne s'identifie-t-elle pas à l'une des silhouettes du dessinateur en train de monter sans fin un escalier labyrinthique ?
« Tous les parents le savent : il y a des enfants faciles à aimer et des enfants qui réclament des efforts ;
Il y a des enfants radieux comme Juliet Mayfield. Sans malice, sans ombre, heureux.
Il y a des enfants difficiles comme Cressida. Qui semblait avoir sucé l'encre de l'ironie. »

Le jour où Cressida disparaît, Arlette et Zeno Mayfield ont du mal à y croire, car même si leur fille a par moment un comportement étrange, il n'en reste pas moins qu'elle reste une enfant qui respecte le couvre feu et les règles de la maison. De plus, cette disparition intervient à une période compliquée. L'aînée, Juliet, vient de rompre ses fiançailles avec le caporal Brett Kincaid revenu vivant mais mutilé de la guerre en Irak. Nous sommes en 2005 et il fait partie de ces  jeunes hommes qui n'ont pas hésité une fraction de seconde pour s'engager au combat et démontrer à quel point la fibre patriotique existait en eux.
Durant la journée, les recherches ne donnent rien, mais on a retrouvé Kincaid complètement soûl dans sa voiture, la portière passager ouverte, et la place  maculée du sang de Cressida !

Le caporal réformé et décoré de la Purple Heart ne se souvient de rien. La guerre dans le désert et ses blessures au combat ont ravagé une partie de son cerveau. Sa mémoire lui joue des tours et ses souvenirs se superposent au point qu'il ne sait plus à quelle période de sa vie les rattacher. Depuis son retour, il est sujet à des crises de colère et de violence, au point que Juliet a vu en lui un autre Brett inconnu et dévastateur, refusant toute aide. Il est le coupable idéal, et son cerveau atteint lui dit qu'il faut en finir : il avoue le meurtre de Cressida sans savoir vraiment s'il en est le responsable. Or, le corps n'est jamais retrouvé.
Relativité, M.C Escher, 1953
« Il avait été tué mais n'était pas mort - pas tout à fait. Un truc fabriqué à la vague ressemblance d'un être humain, voilà l'effigie qu'il se faisait, une momie, un mannequin. Des bouts de vraie peau racornie, comme du cuir, des touffes de cheveux comme dans un musée d'histoire naturelle. »

A Carthage, au nord de l'Etat de New-York, les rumeurs vont bon train surtout quand elles concernent la famille de l'ancien maire de la ville. Le temps passant, Arlette s'est résolue à faire le deuil de sa cadette, alors que Zeno n'a jamais cessé de croire au retour de sa fille. Quant à Juliet, elle a fui Carthage pour construire une famille ailleurs, reprochant à sa sœur disparue, le gâchis de la première moitié de sa vie.
Ce n'est pas la guerre qui a détruit cette famille, ou alors de façon indirecte. C'est la disparition, l'absence de corps, et l'absence de réponses aux questions lancinantes qu'elle se pose. Elle ne peut même pas en vouloir à Brett Kincaid. Il est aussi une victime à sa façon de ce désastre intime.

Joyce Carol Oates consacre une partie entière à la dislocation du couple Mayfield. « L'absence de logique » à toute cette histoire a eu raison de la solidité de leur union. Zeno vit en ayant l'impression constante, malsaine et morbide de n'avoir pas su protéger correctement sa fille qu'il sentait pourtant fragile, blessée, et parfois vaincue. Il ne pardonne pas à celui qui a failli être son gendre, sans pour autant lui vouer une haine farouche. La haine n'est pas constructive et ne résout rien. Et puis, le caporal a assez payé : en plaidant coupable, il se retrouve en prison pour une vingtaine d'années. Il croyait être un candidat potentiel pour la peine de mort, mais l'absence de corps fait de lui un prisonnier longue durée.
Justement, la prison est le sujet principal de la partie centrale du roman. Oates décrit dans les moindres détails la visite d'un pénitencier de l'Etat de Floride contenant un couloir de la mort. Le lecteur suit pas à pas les traces de l'Enquêteur et de sa stagiaire venus prendre des notes et des photos volées en vue d'un prochain livre visant à dénoncer les pratiques carcérales. Peu à peu, par son comportement, on comprend que la stagiaire nous est familière. La visite des couloirs de la mort et du lieu d'exécution vont fragmenter la personne qu'elle a tentée en vain de devenir :
« Elle s'est bricolé un moi, fait de fragments collés, scotchés, punaisés et agrafés ensemble, et ce moi avait réussi à tenir assez longtemps. Mais à présent, après l'asphyxie de la chambre d'exécution, après la peine de mort qu'elle comprenait être la sienne, elle tombait en morceaux. »
Il est temps de retourner «là-bas», façon à elle de nommer l'innommable, lieu où s'est déroulée la première moitié de sa vie. La prison, décrite avec un incroyable sens du détail, microcosme de la folie humaine, et concentration des âmes coulées dans la boue, incarne paradoxalement le lieu où la stagiaire va décider de sa délivrance, l'endroit où elle décide de recouvrer sa liberté en assumant un passé qu'elle juge traumatique.

Carthage n'est pas un roman qui se lit en dilettante tant les références historiques et culturelles sont nombreuses et variées. De plus, l'auteur situe l'action à une période précise de l'histoire contemporaine américaine, entre 2005 et 2012, post - traumatique des attentats du 11 septembre 2001, dans laquelle la politique étrangère était embourbée dans un conflit "fantôme" en Irak. Enfin, Oates aborde le sujet épineux de la peine de mort dans ce pays où certains états, telle la Floride, poussent l'hypocrisie du procédé jusqu'à proposer aux condamnés le choix du processus qui mettra fin à leurs jours.
Carthage prend alors des proportions de roman fleuve, à la construction en trois parties terriblement efficace qui ne néglige rien. Les personnages pourtant complexes restent à hauteur d'homme en proposant un échantillon très varié de sentiments et d'émotions. En fait, c'est cela qui fait la force des romans de ce grand auteur : des récits impressionnants sur le fond et la forme, qui restent accessibles au grand public. Dès lors, Carthage rejoint Maudits et Les Chutes dans mon panthéon personnel de l'écrivain.